Débutant
par un tournant européen, la seconde phase de l’Etat fédéral
s’achève sur une date relevant de la seule politique intérieure.
Le contraste traduit bien la double influence qu’exercent la
mise en place d’un système européen par Bismarck
et les mutations de la société helvétique. Qu’il en résulte
une fusion, la chose est certaine, si l’on admet qu’elle
garde un caractère limité. Les luttes constitutionnelles
reprennent avec une vigueur et une intolérance qui rappellent
la fièvre des années 1840, aboutissant à quelques
modifications majeures du système politique.
Vers
1890, la Suisse a acquis la plupart
des traits qu’on reconnaît généralement à une fédération
moderne. Abstraction faite de leur échelle, la solution
des problèmes posés par la forme de régime ressemble à celle
donnée par les Etats-Unis.
Malgré
le fiasco de 1866 (refus
d’une révision de la Constitution, seul un amendement
sur 9 sera accepté), la révision restait dans l’air. En
1869, le dilemme entre révision total et aménagement partiel
renforça la majorité radicale. Le dessein centralisateur était
devenu si évident qu’il entraîna finalement une cassure à
l’intérieur même de la majorité révisionniste, tout en
exaspérant l’opposition conservatrice.
Le
thème majeur, pour la troisième fois, des élections de 1872
sera une nouvelle fois la révision. Ayant suivi un processus
analogue à la première, la seconde révision aboutit à un résultat
fort différent, qui tenait à la fois à un calcul habile et à
des circonstances extérieures dont l’effet ne pouvait être
prévu. Comprenant désormais une majorité révisionniste, le
Conseil fédéral s’engagea pour la mutation, et le nouveau
projet, publié avant l’été 1873, fut orienté de manière
à briser le front du refus. La
Constitution de 1873 gardait à la Confédération sa structure
fédérative de 1848 tout en étendant ses compétences.
Le 19 avril 1874, le peuple
accepte la nouvelle charte par 340'199 voix contre 190'013, avec
une participation dépassant les 80%. Mais à tout point de vue,
le clivage est bien plus net que
deux ans auparavant ; la Suisse protestante, industrielle
et urbaine s’oppose à la Suisse de la campagne profonde et de
la montagne qui se retrouve isolée.
A
l’instar de 1848, on se retrouve devant une communauté
nationale cassée en deux : forts de l’investiture
populaire, les vainqueurs y voient la consigne de parachever
leur programme ; pour les vaincus, la défaite politique se
double d’une humiliation psychologique.
Les
élections de 1875 confirmèrent la rupture : la victoire
des progressistes leur permit de proclamer, à leur tout, la république
laïque (il y eut rupture des relations diplomatiques
avec le Saint-siège en 1873). L’élite radicale fédérale,
majoritaire au parlement et au gouvernement, apprit bientôt à
ses dépens ce que signifiait la menace référendaire.
La Suisse allait entrer dans l’ère de la démocratie
semi-directe.
Les
quinze ans qui suivirent à la révision de 1874 sont dominés
par l’élargissement des règles du jeu qui, à leur tour, ont
favorisé non seulement des changements sur la scène politique,
mais également l’émergence d’une démocratie des groupes
plus conformes à la société industrielle en voie de
formation. Le 21 octobre 1877, voit la première fragile
victoire des organisations de base, la reconnaissance de la
protection ouvrière ouvre à la Confédération le vaste
domaine de la politique sociale, esquissé par l’article 34 de
la Constitution fédérale.
Les
consultations électorales ultérieures de 1887 et 1890 confirmèrent
la détente générale, la trêve idéologique et le maintien
des droits cantonaux.
En Bref:
Vers
une révision de la Constitution
Autour
de 1864, on estime que la Constitution de 1848 doit être révisée.
Un
projet est établi en 1865; il prévoit
l'introduction du système métrique, la
liberté
d'établissement sans distinction des croyances religieuses,
ainsi que
diverses autres mesures, telles que la suppression des peines
corporelles, la
garantie de la propriété intellectuelle ou l'interdiction des
jeux de hasard. Le
14 janvier 1866, seule la révision de la
liberté d'établissement fut adoptée.
L'opposition des fédéralistes et des démocrates avait donc
gagné sur le centre
radical et libéral. Pour la première fois depuis 1848, les
radicaux subissaient
un échec.
Liberté
d'établissement pour tous les Suisses
La
Constitution fédérale de 1848 reconnaît l'égalité entre les
Suisses.
Pourtant, les Suisses de confession israélite ne peuvent pas
encore s'établir
librement sur le territoire suisse. A la suite du traité
franco-suisse de 1864,
les
Juifs français se trouvent dans une position plus favorable que
leurs
coreligionnaires helvétiques. Dans ces conditions, une révision
partielle de la
Constitution est adoptée le 14 janvier
1866 à une étroite majorité: 170'000 oui
contre 149'000 non; 12,5 cantons contre 10. Désormais, les
Juifs suisses, qui se
trouvaient principalement domiciliés dans trois communes
d'Argovie, jouissent de
la même liberté d'établissement que leurs compatriotes.
Une
tentative de révision
Moins
d'un quart de siècle après l'adoption de l'Etat fédéral, les
démocrates
souhaitent donc une révision de la Constitution dans un sens
plus centraliste. Ils
désirent également mieux défendre les droits populaires. Les
radicaux
traditionnels y sont opposés. Les démocrates conservent la
structure
fondamentale de l'Etat fédéral, mais introduisent le référendum
facultatif, qui
n'exige que la majorité du peuple, et non la double majorité
du peuple et des
cantons. De même, le projet de constitution prévoit
l'unification du droit et
une centralisation militaire. Les fédéralistes s'y opposent
avec acharnement;
ils se recrutent d'abord dans les cantons de l'ancien Sonderbund
et en Suisse
romande.
La
révision est morte
Le
12 mai 1872, le projet de nouveau pacte fédéral est
rejeté par 262'859 voix
contre 255'606 et par 13 cantons contre 9. La révision est
morte. Désormais, les
projets qui vont être présentés défendront mieux les prérogatives
des cantons,
dans un sens plus fédéraliste. Les démocrates comprendront
qu'ils doivent
rallier à leurs idées la Suisse romande. Ils feront donc des
concessions à cette
dernière, laquelle est également ravagée par les dissensions
religieuses du
Kulturkampf.
Le
Kulturkampf et la paix religieuse en Suisse
Le
concile de Vatican I promulgue, le 18 juillet 1870, le dogme de