Le
premier quart de siècle de l’existence de la nouvelle Confédération
fut aussi déterminant pour le cours futur de sa politique étrangère
que pour son évolution intérieure.
Depuis
1815, la Suisse n’avait pas eu de politique extérieure
propre, parce qu’elle n’en avait pas les
moyens. Les interventions européennes, les reproches de « terre
d’asile » (voir plus bas) composaient une véritable
tutelle. La Suisse de 1848 choisit de jouer la carte de la démocratie,
c’était sa manière de participer au grand mouvement des
nationalités. La réaction conservatrice
qui domina l’Europe jusqu’en 1859 lui rendit la vie
difficile.
Le
risque d’un démembrement du pays provoqué par les impérialismes
voisins était réel. Mais les rivalités autant que les résistances
que ces pays rencontrèrent dans leur zone d’expansion, écartèrent
le danger. Dans les crises importantes qui ponctuèrent la
politique étrangère de la Suisse, l’esprit de parti s’effaça
devant le rôle des personnalités et les premiers fruits de la
démocratie apparurent dans la maturité de l’esprit public.
Dans la conjoncture troublée de1848-1850, les sollicitations de
l’extérieur vinrent à la fois du nord et du sud. La Diète
les refusèrent, mais souvent les cantons limitrophes s’engagèrent
en partie pour un camp ou l’autre (le résultat en fut
toujours décevant).
Dénoncée
comme le refuge des révolutionnaires, la Suisse put défendre
ses relations avec l’Europe conservatrice en obtenant le départ
des plus compromis vers la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis.
En
Bref:
L'affaire
de Neuchâtel
En
1856, une grave crise oppose
la Suisse et la Prusse à propos du canton de Neuchâtel.
L'ancienne principauté prussienne était devenue républicaine
en 1848. Mais certains Neuchâtelois sont restés monarchistes.
Dans la nuit du 2 au 3 septembre 1856, 100 hommes s'emparent du
château de Neuchâtel et emprisonnent quatre conseillers d'Etat.
La Chaux-de-Fonds résiste au coup de main royaliste. Sous la
conduite d'Ami Girard, les
Neuchâtelois républicains descendent sur Neuchâtel. Ils
reprennent de force le château et font prisonniers 530
insurgés.
Le
roi de Prusse, défendant son titre de prince de Neuchâtel,
fait mine d'envoyer des troupes en Suisse. Le Conseil fédéral
réagit avec énergie. Un emprunt de 6 millions en faveur de la
défense nationale, en rapporta plus de 100, vu la solidarité
que manifestent alors les Suisses face à la menace extérieure.
Le général Dufour, le
vainqueur du Sonderbund, est nommé à nouveau commandant en
chef. L'écrivain genevois Henri Frédéric
Amiel compose alors un chant patriotique pour l'armée
qui va défendre la frontière du Rhin: c'est le fameux Roulez
tambours.
Napoléon
III, empereur des Français, peu soucieux de voir une
armée prussienne traverser le Rhin, offrit sa médiation. Les
insurgés royalistes furent libérés, sans procès, comme
l'exigeait le roi de Prusse. Aucune indemnité ne fut mise à la
charge de ces derniers. L'indépendance de
Neuchâtel fut reconnue par un protocole signé à Paris
le 26 mai 1857. Le roi de Prusse restait prince
de Neuchâtel à titre purement honorifique. Il
s'agissait d'une solide victoire internationale pour le nouveau
régime radical. L'Etat fondé en 1848 en sortait consolidé.
L'affaire
de Savoie
Au
printemps 1859, Genève et
le Valais avaient pour voisin le royaume de Sardaigne, tandis
que le Tessin était bordé par l'empire d'Autriche. La guerre
entre la Sardaigne, appuyée par la France, et l'Autriche, de même
que l'insurrection de plusieurs principautés sous influence
autrichienne, comme Parme et la Toscane, bouleversèrent la
carte européenne. Désormais se constituait au sud des Alpes un
royaume d'Italie qui, en quelques mois, englobait toute la
botte, à l'exception de Venise et de Rome. Se pose alors pour
la Suisse la question de la Savoie, dont la neutralité avait été
reconnue par les traités de Vienne en 1815.
La
France souhaitait annexer la Savoie. En Suisse, les avis étaient
partagés. Un 23e canton, catholique et romand, n'enthousiasmait
guère les Suisses alémaniques. Alfred
Escher et Jakob Dubs y étaient
opposés, comme les Vaudois. Les Genevois eux-mêmes étaient
partagés. Il est vrai que 12'000
Savoisiens avaient, par voie de pétition, fait connaître leur
désir de devenir Suisses. Napoléon
III organisa un plébiscite le 20 avril 1860, offrant
à la Savoie du Nord une grande zone franche. La grande majorité
répondit: oui et zone. On
ne parla plus d'agrandissement territorial de la Suisse avant
1919.
Les guerres
d’unification, qui marquèrent les années 1860, mirent la
neutralité à l’épreuve ; ainsi l’affaire de Savoie.
La guerre d’Italie la provoqua. Le Conseil fédéral crut bon
de revendiquer la partie nord de la Savoie (que Napoléon avait
revendiqué, ainsi que Nice, pour prix de son intervention). Les
Suisses furent déboutés de leurs prétentions. Mais un
« parti de la guerre » se constitua en Suisse.
Cependant il fut désavoué par le Conseil fédéral, la Suisse
dut accepter le verdict des urnes qui excluait tout partage.
Tant la crise de Neuchâtel que l’affaire de Savoie avaient
suscité des débats sur les moyens matériels et moraux de la
politique extérieure, en rapport avec la révision en cours des
traités de 1815.
La
Suisse dans la tourmente
L'un
des problèmes qu'eut à résoudre le Conseil fédéral fut
celui de l'accueil des réfugiés politiques fuyant la répression
de Radetzky en Lombardie. Les uns,
comme Alfred Escher, voulaient
contrôler l'afflux de ces réfugiés; les autres, comme le général
Dufour, souhaitaient que la Suisse leur offre une large
hospitalité. Aux Italiens succédèrent rapidement les
Allemands, après l'échec du Parlement de Francfort. Aux 15'000
Lombards vinrent s'ajouter 10'000 Badois et Hessois en juillet
1849. Les gouvernements cantonaux n'approuvaient pas la
politique restrictive des autorités fédérales.
Pressions
internationales
Malgré
la fermeté du Conseil fédéral, qui s'efforçait de contrer
les réticences de certains Conseils d'Etat favorisant certains
réfugiés plutôt que d'autres (par exemple Bâle-Ville préférant
les monarchistes badois aux républicains), en 1850, l'Autriche,
la Prusse et la France exigèrent l'expulsion
de tous les réfugiés politiques de Suisse. Sans succès.
L'année suivante, de nombreux Français se réfugièrent en
Suisse, fuyant le coup d'Etat du 2 décembre 1851. A nouveau,
des pressions s'exercèrent sur la Suisse, mais la
Grande-Bretagne, de tradition libérale, s'y opposa et la Suisse
put rester terre d'asile.
La
Suisse, terre d'asile politique
Durant
cette période, la Suisse continue d'accueillir de nombreux réfugiés
politiques. Il y a surtout des Italiens qui fuient la répression
autrichienne en Lombardie et en Vénétie. Mais il y a aussi de
nombreux républicains français exilés depuis le coup d'Etat
fomenté par le prince-président Louis-Napoléon
Bonaparte, le 2 décembre 1851.
Enfin, d'autres requérants d'asile fuient les oppressions
russes ou ottomanes. On voit ainsi arriver en Suisse des réfugiés
russes ou polonais, voire bulgares, qui développent une émigration
slave importante.
Liberté
de commerce étendue aux israélites
La
révolution de 1848 n'a pas toujours fait du passé table rase.
Le poids des interdits religieux restait énorme. Il a fallu se
battre pour que le 3 décembre 1850,
une loi fédérale protège les mariages mixtes, entre
protestants et catholiques, et reconnaisse au père ou au tuteur
seul le choix de l'éducation religieuse de l'enfant.
De
même, ce n'est que le 24 septembre 1856
que les israélites sont admis à jouir des mêmes droits que
les chrétiens en matière de liberté de commerce. Plusieurs États
européens, dont la France, avaient d'ailleurs protesté contre
les restrictions auxquelles étaient soumis leurs
ressortissants.
Forte
émigration suisse à l'étranger
La
situation économique n'est guère favorable durant la décennie
1845-1855. Aussi de nombreux Suisses sont-ils candidats au départ,
alors même que le gouvernement fédéral et les gouvernements
cantonaux les mettent plutôt en garde. En 1854, on estime que
15'000 à 18'000 Suisses émigrent, soit un chiffre considérable
en regard de la population. La plupart traversent l'Atlantique
pour se rendre aux États-Unis ou en Amérique du Sud, particulièrement
au Brésil. Les colons suisses au Brésil étant maltraités, le
Conseil fédéral y envoya Jean-Jacques de
Tschudi en mission spéciale afin d'agir en leur faveur.
Il y réussit fort bien.
Neu
Helvetia et Tell City
Les
émigrants suisses souhaitaient conserver des liens avec leur mère
patrie. Ils n'hésitaient donc pas à baptiser leurs établissements
de noms helvétiques tels que Nova Friburgo au Brésil. En 1858,
dans l'Indiana, fut fondée Tell City. Trois ans plus tard, en
Uruguay, des Bâlois s'installent dans Neu Helvetia. En
Australie, en 1856, on compte déjà 4500 Suisses, dont 2500
Tessinois dans l'Etat de Victoria.
La
fin du service étranger
Depuis
des siècles, des troupes suisses étaient au service d'États
étrangers. En 1859, quatre
régiments suisses servaient le roi de
Naples. L'unité italienne en marche y trouvait un
obstacle. En Suisse même, les réticences grandissaient. Le
Conseil fédéral demanda que les couleurs fédérales et
cantonales ne soient plus arborées par les régiments suisses. Une
mutinerie éclate, provoquant 84 morts le 8 juillet 1859.
Trois semaines plus tard, l'Assemblée fédérale vote une loi
interdisant le service militaire à l'étranger. Le
régime des capitulations, vieux de plusieurs siècles, a vécu.