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Tubingue
1773, un jeune Vaudois, provoqué par
un étudiant allemand qui le
taquinait avec son épée, lui tombe
dessus, s'empare de l'arme et le
chasse à grands coups de pied aux
fesses. Morges 1780, rencontrant un
confrère plutôt caustique,
Jean-Jacques Cart, alors bien en
cour auprès des Bernois, ce jeune
homme, devenu lui-même avocat, roue
de coups de bâton son confrère qui
l'avait, quelques jours plus tôt,
violemment pris à partie dans une
plaidoirie. 16 avril 1803, cet
individu est élu
président du Petit Conseil,
premier magistrat vaudois du nouveau
canton, après avoir déjà été élu
membre à vie du Grand Conseil le 14
avril 1803. Le 13 octobre 1803, ce
Cincinnatus vaudois donne sa
démission du Petit Conseil, et le
Grand Conseil ne lui en donne
quittance, avec regrets, que le 30
janvier 1804.
Fils d'Emmanuel Monod et de
Catherine Péronnet,
Henri-Joël-Emmanuel Monod est né le
20 janvier 1753 à Morges. Après
avoir suivi tant bien que mal le
collège, puis avoir été mis en
demi-pension chez le principal du
collège de Morges, Monod est placé
par son père à Aarau pour y
apprendre l'allemand. Il y reste dix
mois et n'y apprend pas grand-chose,
comme il le confessera plus tard. De
retour à Morges, plus intéressé,
semble-t-il à lire ses Mémoires, par
les demoiselles que par les études,
il suit néanmoins les cours privés
du ministre Mandrot (second pasteur
de Morges de 1768 à 1812). Comme
beaucoup d'autres Vaudois, Monod
part alors en 1773 pour Tubingue,
petite ville du Wurtemberg dont
l'Université jouissait d'une
excellente réputation. La
philosophie de
Kant
y était fort prisée.
Frédéric-César
de Laharpe, François de
Ribeaupierre, Henri Carrard, son
fils Charles, Louis Secrétan,
Emmanuel de Laharpe, Charles
Secrétan, les Urbigènes
François-Samuel Carrard et
Charles-Samuel-Jean-Dapples y
séjournèrent notamment. C'est ainsi
que Frédéric-César de Laharpe et
Monod vont connaître une amitié qui
ne faiblira pas par la suite.
Laharpe, travailleur acharné, sort
peu. Monod s'y ennuie. Rentré au
pays, Monod part à Valence où il
achète son doctorat:
«
Ce fut l'affaire d'un couple
d'heures pendant lesquelles ces
messieurs, discutant avec non moins
de volubilité que de politesse,
prouvèrent à la Faculté combien le
silence que je gardais, à peu près
tout ce temps, annonçait mon savoir
et combien j'étais dignus intrare in
nostro docto corpore.
» Monod, Souvenirs.
Avocat en cours inférieure et
baillivale, puis - honneur suprême -
devant la Chambre des appellations
romandes qui siège à Berne, Monod ne
brille guère d'un enthousiasme
débordant pour cette profession.
L'affaire Cart achève de le dégoûter
du métier. Une sentence arbitrale
donne en effet tort à Monod. Ce
dernier et son oncle, estimant que
l'arbitre bernois avait jugé tout
autre chose que l'épisode des coups,
refusent de se soumettre et sont
emprisonnés quelques jours. C'est en
tentant d'obtenir la révision de la
sentence que Laharpe, conseil de
Monod, s'entendit dire par l'avoyer
Steiger: «
Ignorez-vous peut-être que vous êtes
nos sujets.
» Laharpe, dégoûté du métier, va
alors cristalliser son énergie
contre le régime bernois. Il a
trouvé la cause de sa vie. Monod,
déjà facteur des sels, obtient en
1781 la charge d'assesseur baillival
grâce à l'appui de son parent
Lentulus. Cette même année, il
épouse Marie-Eléonore Bourgeois.
Membre du Conseil des douze, Monod
prend une part active à la
résistance des Morgiens face à LL.
EE. de Berne qui entendaient lever
un nouvel impôt, résistance
couronnée de succès à la grande
surprise de tous. L'affaire du Grand
Chemin ainsi nommée lui ouvre
définitivement les yeux sur l'état
d'assujettissement de son pays. Il
mène cependant une vie tranquille
sans souci financier. Affable et
modeste, connu pour ses qualités de
bon gestionnaire, il est choisi par
la ville de Morges comme délégué au
Comité central qui devient, le
24 janvier 1798,
l'Assemblée
provisoire.
Avec Urbain de la Fléchère, Monod
est envoyé le 27 janvier à Paris
pour, officiellement, remercier le
Directoire puis, officieusement,
sonder ce dernier sur ses intentions
vis-à-vis du Pays de Vaud. La
nouvelle Constitution helvétique
entrée en vigueur, il devient le
président de la Chambre
administrative,
autorité chargée d'exécuter les lois
et d'administrer le canton du Léman.
Monod, qui s'est établi à Lausanne,
ne ménage pas sa peine.
A la suite du coup d'Etat du 7 juin
1800, qui chasse Laharpe et Philippe
Secrétan du Directoire, Monod
démissionne après avoir sollicité sa
mise en congé. Il part pour Paris
avec son épouse, son fils et sa
fille. Les coups d'Etat des 7 et 8
août 1800, puis surtout celui du 27
octobre 1801 consacrent le succès
des partisans de l'Ancien Régime. En
février 1802, la révolte éclate et
les insurgés brûlent châteaux et
«terriers», c'est l'épisode des
Bourla-Papey.
Un nouveau coup d'Etat, le 17 avril
1802, met au pouvoir un gouvernement
certes unitaire, mais vite aux
abois. A Paris, Monod profite de son
séjour pour écrire une histoire du
canton de Vaud. Il y noue des
contacts intéressants avec le monde
de la finance, des arts et de la
politique. A la suite du décès de
son père et des héritages de son
épouse, Monod n'a aucun souci
financier. Observateur toujours
attentif de son pays, il saisit bien
vite les aspirations des Vaudois au
calme et à une paix sociale
retrouvée. Il rentre à Morges en
juillet 1802 et accepte alors le
poste de
préfet du Léman
que le gouvernement lui offre
littéralement. Monod y a cependant
posé une condition bien vite
acceptée: l'amnistie des
Bourla-Papey. L'heure est grave.
Berne est prise par l'armée
fédéraliste et certains Vaudois
réclament le retour du Pays de Vaud
dans le giron bernois. Le pays se
découvre alors un chef. Monod joue
habilement l'unité du canton. Il a
en effet d'assez bons contacts avec
de Haller et de Mestral, partisans
déclarés de l'Ancien Régime. Depuis
l'amnistie, il a l'appui des
paysans. L'insurrection d'Orbe est
rapidement matée et Monod galvanise
les Vaudois par ses proclamations:
«
Croyez plutôt l'homme qui jusqu'ici
ne vous a pas trompés... il faut
sauver la liberté, nous la
sauverons, non en nous laissant
acheter par nos anciens maîtres,
mais par l'union, le calme et le
courage.
» Proclamation du 22 septembre 1802
L'armée helvétique, ou ce qu'il en
reste, est battue près de
Faoug.
Le gouvernement helvétique se
réfugie à Lausanne et s'apprête à
passer en Savoie. Très habilement,
Monod bat le rappel des troupes et
organise la défense du pays. L'armée
fédéraliste est aux portes du canton
lorsque arrive, le
4 octobre 1802,
le général
Rapp
porteur d'un message de Napoléon,
qui ordonne la cessation des
hostilités et la réunion d'une
Consulta helvétique.
Estimant qu'une députation
véritablement représentative du
canton serait mieux à même de
défendre l'indépendance de celui-ci,
Monod n'est pas opposé à ce que des
modérés, proches des aristocrates,
en fassent partie. Très vite, devant
l'opposition de ses propres troupes,
Monod doit renoncer. La députation
vaudoise à Paris sera
unitaire.
De fait, chef de la députation
vaudoise, Monod prend une part
prépondérante aux discussions et à
l'élaboration d'un projet de
constitution vaudoise, constitution
peu démocrate au demeurant, les
députés craignant de voir les
anciens chefs des Bourla-Papey
prendre trop d'importance. Napoléon
veillant sur leur droite, les futurs
dirigeants se gardent ainsi de leur
gauche. Ils ont pris goût au pouvoir
et n'entendent plus le partager, ni
à l'extérieur, ni à l'intérieur.
Napoléon leur impose cependant une
Constitution plus démocratique,
inspirée du projet thurgovien.
Le
10 mars 1803,
la Commission provisoire créée par
l'Acte de Médiation, présidée par
Monod, proclame la
souveraineté du canton.
Cette commission est chargée de la
mise en place des autorités du
nouveau canton. Les modérés sont de
loin majoritaires au Grand Conseil,
au grand soulagement de Monod. Le
canton sur le bon chemin et entre de
bonnes mains, Monod démissionne six
mois après son entrée au Petit
Conseil. L'esprit vif et ardent,
généreux dans l'action mais modéré
dans le discours, il n'a pas la
fibre politicienne. Il n'a ni le
goût de l'intrigue, ni la soif du
pouvoir. Il n'a d'ailleurs pas
besoin d'une fonction officielle
pour vivre décemment. De retour à
Morges, il publie en 1805 ses
Mémoires et se replonge dans la
rédaction de son ouvrage sur
l'histoire vaudoise. Il a la joie de
voir son fils Jean-Louis épouser en
1806 Hélène Charlotte Boethlingk,
soeur de l'épouse de Frédéric-César
de La Harpe, qui devient ainsi son
beau-frère. Après un bref séjour à
Paris en 1804, Monod y retourne, en
1810, avec
Jules Muret
cette fois, en mission secrète pour
le Petit Conseil, qui les charge de
sonder le gouvernement français sur
ses intentions vis-à-vis du canton.
Napoléon les rassure: le pays
restera indépendant. Tout en gardant
un oeil avisé sur les affaires du
canton, Monod mène une existence
paisible. Le 10 avril 1811,
pourtant, après s'être longuement
laissé convaincre, il est réélu au
Petit Conseil. Après la bataille de
Leipzig,
le
18 octobre 1813,
il pressent la chute de l'empereur
et le danger pour le pays. Il
appelle son vieil ami Laharpe à la
rescousse en le priant d'intervenir
auprès du tsar Alexandre. Empêché,
Laharpe lui remet une recommandation
pour le tsar. Monod se rend à
Fribourg-en-Brisgau, auprès du tsar.
Il le rencontre le 28 décembre 1813
et Alexandre l'assure de ses bons
sentiments envers le pays:
«
On ne souffrira pas, écrit le tsar à
Frédéric-César de Laharpe, que
l'existence du canton de Vaud et
d'Argovie soit compromise ou
inquiétée par Berne.
»
Le général autrichien
Bubna
est à Lausanne avec ses troupes
mais, impressionné par
Pidou,
il renonce à prendre parti pour les
Bernois qui réclament la restitution
du Pays de Vaud. Monod rejoint Muret
à Zurich, à la Diète, où il plaide
notamment pour le maintien de
l'indépendance du canton d'Argovie.
En avril 1814, le tsar Alexandre
réussit à convaincre les alliés. Le
canton est sauvé mais il doit
adopter une nouvelle constitution le
4 août 1814,
constitution nettement réactionnaire
qui sacrifie au goût du jour et
consacre la primauté de l'exécutif
sur le législatif. Si les
Cent Jours
sont une rude épreuve pour le
canton, suspecté de bonapartisme, la
tension s'apaise peu à peu. Les
hommes de 1803 demeurent au pouvoir
et peuvent continuer d'oeuvrer à la
prospérité du canton. Le 8 mai 1820,
Marie-Eléonore Monod décède.
Cruellement atteint par la perte de
sa femme, Monod remet ses biens à
ses enfants. Le décès de Pidou, en
1821, et un état de santé déclinant
l'amènent peu à peu à se
désintéresser des choses de ce
monde, notamment de la politique.
Jules Muret devient pratiquement le
maître absolu du gouvernement et de
la politique vaudoise. Dès les
années 1820, le monde politique
vaudois s'embrase à nouveau. En
effet, le réveil religieux que
provoquent les tendances piétistes
et méthodistes divise les Vaudois en
majorité opposés aux «mômiers».
Monod est l'un des seuls à plaider
la tolérance en Grand Conseil, mais
en vain. La Loi du 20 mai 1824
interdit toutes assemblées
religieuses en dehors de celles de
l'Eglise officielle. Après être
resté au gouvernement, semble-t-il,
pour tempérer un Muret plus
intransigeant que jamais, Monod,
suivant en cela le souhait de son
ami de Laharpe, démissionne en
juillet 1830. Retiré de toute vie
politique ou active, il décède le 16
septembre 1833 dans sa 81e année. |