Fils
de l’empereur
Henri III
et d’Agnès de Poitiers
c’est à l’âge de 3 ans qu’Henri sera élu
roi des Romains, il fut orphelin de père à six ans, séquestré
par l'un des régents
(Annon de Cologne) à douze, tandis que sa mère, une femme
pieuse et faible, se retirait dans un couvent.
Les
« grands » avaient en quelque sorte promis obéissance à l'enfant
sous réserve : il serait leur souverain s'il s'en montrait
capable. À l'impératrice Agnès revint la régence, on l'a dit,
mais aurait-elle la taille d'Adélaïde
ou de
Théophano
? La tâche qu'elle avait à remplir n'était pas simple.
Jamais la
paix ne put régner dans un État aussi complexe ; à l'extérieur,
les souverains voisins de l'Empire, comme à l'intérieur les
princes, laïcs ou ecclésiastiques, étaient sans cesse à l'affût
du moindre affaiblissement pour grignoter un bien.
Les princes ne manquèrent pas de se révolter à plusieurs
reprises contre la puissance impériale.
L’historien peut jouer les prophètes à bon
compte, puisqu'il sait ce que
l'avenir réserva à l'enfant et à sa
mère. Les contemporains d'Agnès et
de Henri IV, eux, ne pouvaient pas
le prévoir. Il ne leur était pas
interdit de penser que l'empire,
près de cent ans après qu'Otton
Ier l'eût fondé, était
vaste - il englobait trois royaumes
-; que ses institutions avaient
gagné de la fermeté ; que l'Église,
de la base de sa hiérarchie jusqu'à
son sommet, soutenait l'empereur et
travaillait au maintien de la
justice et de la paix avec lui.
Était-ce l'apogée ? Après avoir
déroulé le fil des événements, nous
essayerons d'en déterminer le sens.
Les premiers défis vinrent d’Italie.
A la mort de
Victor II, qui avait succédé à
Léon IX et qui représentait encore l’Eglise impériale,
c’est
Etienne IX qui monta sur le trône sans que la cour
impériale eut son mot à dire. Nous
verrons le détail de cela un peu
plus bas. Sachons simplement
qu’ensuite
Nicolas II, qui est définitivement passé dans l’histoire
par son décret qui réservait
l’élection du pape en premier lieu
aux seuls cardinaux (1059), fut élu à peu près dans les mêmes conditions,
l’empereur était à peine invité à
donner son assentiment.
Peu avant cela, le
spirituel et le temporel semblaient
unis en une seule cité qui devait
être le vestibule de l'autre, celle
de l'Au-Delà. L’empire était à
l'apogée de sa grandeur. Et
pourtant, dans l'ombre du palais
romain, un péril mortel le guettait.
Léon IX avait fait venir de Lorraine
un moine qui avait été là-bas un de
ses proches,
Humbert de
Moyenmoûtier.
Cet esprit pénétrant et systématique
était en train d'élaborer la
doctrine acérée comme un poignard
qui pénétrerait dans l'organisme
impérial et le désarticulerait.
Henri
sera excommunié par deux fois, deux fois également trahi par ses
fils (Conrad et
Henri V); malgré ces tumultes Henri IV régna près
de 50 ans. Quand, en 1056,
Henri IV prend personnellement le pouvoir, il lui faut reconquérir
l’Empire. Il dépossède d’abord Othon de Bavière sous prétexte
de complot, puis il met la main sur les biens royaux des
Ottoniens en Saxe. Il y installe des intendants souabes,
dans des forteresses qu’il fait construire. Les paysans se révoltent;
les Billung, vieille famille saxonne, et
Othon
de Nordheim les soutiennent.
Henri IV ne peut résister, s’enfuit et se place sous la
protection des bourgeois de Worms. Il parvient cependant à
rassembler une armée et réduit la révolte en
1075.
Lorsque Nicolas II mourut en 1061, les cardinaux
désignèrent pour lui succéder
l'évêque de Lucques, qui avait,
pensaient-ils, la confiance de
l'empereur et qui était très
favorable à la réforme. Ils
négligèrent de faire confirmer leur
choix par l'empire, ce qui
encouragea l'aristocratie romaine à
contester l'élection, dont la
régente Agnès refusa de reconnaître
la validité. Elle fit élire pape
l'évêque de Parme, Cadalous, par un
synode qu'elle réunit à Bâle. Ce
schisme ne dura que peu de temps ;
Cadalous, qui s'appela
Honorius II, fut désavoué par les impériaux dès 1064;
cependant, le faux pas commis par la
régente avait porté préjudice à
l'entente que son époux, naguère,
avait su créer entre le pouvoir des
papes et le sien. L'élu des
cardinaux,
Alexandre II, une fois confirmé dans ses fonctions, mit toute
son énergie mais aussi tout son
talent de juriste à faire connaître
et respecter le plus largement
possible le programme réformateur.
Les légats resserrèrent les liens
des EgIises locales avec celle de
Rome. Le pape prouva que sa primauté
n'était pas seulement honorifique,
mais qu'elle lui conférait le droit
de juger et de punir ; il n'hésita
pas à destituer ou à déposer des
prélats d'aussi haut rang que
l'archevêque de Milan. Concubinaires
et simoniaques furent
impitoyablement dénoncés et
sanctionnés. Peu après (1065),
toutefois, Henri IV, devenu majeur,
fit comprendre qu'il n'avait pas
l'intention de renoncer au contrôle
de l'élection pontificale tel que
l'avait exercé son père et, plus
encore, qu'il n'abandonnerait rien
de ses prérogatives dans les
nominations épiscopales. Dès
1073, Alexandre réagit en le condamnant parce qu'il
refusait de se séparer des
conseillers qu'il tenait pour des
hommes pervers. Le différend, cette
fois, les projets réformateurs étant
diffusés dans toute la Chrétienté
par les légats pontificaux, mettait
aux prises le pape et l'empereur.
Henri IV, comme ses prédécesseurs et son père en
particulier, considérait que sa
fonction et l'autorité qui en
rendait l'exercice possible venaient
directement de Dieu. Il est vrai
qu'il ne se souciait guère des
qualités morales et religieuses de
ses collaborateurs ; sa chapelle
devint, aux yeux des partisans du
monarque eux-mêmes, la « pépinière
des simoniaques ». L’empereur
luttait contre une rébellion en
Saxe, il reprit le dessus et en juin
1075 battit les rebelles sur
l'Unstrut,
nous l'avons vu plus haut. Henri IV eut à peine le temps de fêter sa
victoire que les nouvelles parvenues
d’Italie allaient de nouveau jeter
l’Allemagne dans le chaos.
Grégoire VII avait réuni peu de temps auparavant, en février
1075, un synode qui avait
formellement interdit l'investiture
laïque. Or Henri IV n’en tint pas
compte en désignant ses chapelains à
Milan, Spolète et Ferino. Le pape ne
pouvait pas ne pas réagir: une des
pièces essentielles de son programme
était en cause. Si les
Dictatus papae ont été transcrits effectivement dans le
Registre du Vatican au printemps de
la même année, comme on l'admet
généralement, l'idée que Grégoire
VII se faisait de son devoir et de
son pouvoir lui commandait de
sanctionner cette contravention au
récent décret synodal. Le conflit
était donc inévitable. Les deux
antagonistes, qui sans doute
pressentaient l'affrontement,
avaient essayé l'un et l'autre d'en
repousser l'échéance. Le 8 décembre
1075, Grégoire VII, tout en laissant
la porte ouverte aux négociations,
résume dans une lettre à Henri IV
les doctrines du Dictatus : ses
ordres sont aussi contraignants que
ceux de Dieu et les laïcs, si haut
placés soient-ils, doivent obéir au
successeur de Pierre.
Henri IV aurait-il voulu, une fois encore, éviter
le conflit ? C'est peu probable. Ce
qui est certain, en tout cas, c'est
qu'une grande partie de son clergé
était prête à le déclencher. L'assemblée
de Worms que le souverain réunit le 24 janvier 1076 était
composée surtout de prélats ; les «
grands » laïcs y étaient peu
nombreux. Les évêques poussèrent-ils
Henri IV à déclarer les hostilités
ouvertes ? Henri IV était-il décidé,
de toutes manières, à croiser le fer
? Nous ne le saurons jamais. Il est
probable que la majorité des clercs
présents et le monarque aient été
d'accord d'emblée. Le document
qu'ils adressèrent à Rome était
d'une netteté brutale. Le « frère
Hildebrand » y était traité
d'usurpateur, de semeur de zizanie,
les moeurs de ce personnage, que
conseillait « un sénat de femmes » -
allusion à l'impératrice
Agnès ainsi qu'aux comtesses
Mathilde et
Béatrice de Toscane -, étaient pour le moins suspectes. La version
de ce texte à l'adresse de Rome
était brève ; «
descends, descends du trône », enjoignait-elle à Hildebrand, en se fondant
sur l'autorité que conférait à Henri
son titre de patrice. On invitait le
pape à quitter un siège indignement
occupé ! La version qui devait être
répandue en Allemagne était moins
tranchante, plus emphatique ; elle
déniait au « faux moine » le droit
de juger le souverain qui n'était le
justiciable de personne. Le clergé
semblait très largement acquis au
parti du roi. Le front anti-romain
n'était vraiment uni qu'en
apparence. Des failles apparurent
dès que le pape eût réagi, en
février 1076, en déliant les sujets du roi de leur serment de
fidélité ; Henri IV était déposé par
Grégoire VII, puis excommunié. La
sentence pontificale parut confirmée
à certains par le ciel lorsqu'à
Pâques la grande cérémonie qu'avait
organisée l'entourage royal à
Utrecht eut pris mauvaise tournure.
En présence du roi revêtu des
ornements du sacre, l'anathème
fulminé contre Hildebrand avait été
proclamé, mais, dès le soir, la
foudre était tombée sur la
cathédrale et la résidence du prince
qui furent réduites en cendres. Les
premières défections se produisirent
aussitôt. Les tractations qui
avaient conduit à ce geste certains
ducs, le 1er novembre 1076, prirent
un cours nouveau lorsque les «
grands », restés discrets jusque-là,
invitèrent le pape à venir le
2 janvier suivant à la diète qui se tiendrait à
Augsbourg et s'engagèrent à ne plus reconnaître Henri IV
s'il n'avait pas obtenu l'absolution
dans un délai d'un an après sa
condamnation. Pour s’assurer de leur
projet, ils s’ingénièrent à empêcher
le roi de se rendre en Italie. Ainsi
s'ébauchait l'entente de la haute
aristocratie, toujours frondeuse, et
de la papauté, dont Grégoire VII
avait soudain révélé la force.
Il fallait éviter à tout prix la rencontre de ces
deux alliés virtuels. Henri IV
décida d'aller en Italie pour que le
pape n'eût pas de raison de se
rendre en Allemagne. En Italie, ce
fut la stupeur quand on apprit que
le roi arrivait. Le pape, que les
princes allemands avaient invité à
venir en Allemagne et qui était en
route, se dérouta pour se réfugier
dans un château de la princesse
Mathilde. En plein hiver, l’empereur
franchit les Alpes et du
25 au 27 janvier 1077, nu-pieds, en pénitent, il implora la
miséricorde de Grégoire VII, à
Canossa, un nid d'aigle sur les pentes enneigées des
Apennins. Force fut au pape
d'accorder la grâce que sollicitait
Henri, dont l'abbé de Cluny, son
parrain, plaidait la cause.
L’empereur reçut l’absolution et la
communion. En échange, le pape
obtint l'engagement qu'il pourrait
venir en Allemagne et que le
différend entre le souverain et les
princes serait soumis à son
arbitrage. On était le 28 janvier
1077 et la date fatidique fixée par
les princes allemands n’était pas
atteinte. Ils n’en tinrent pas
compte et se donnèrent un nouveau
roi en la personne de
Rodolphe de Rheinfelden. A Canossa, le pape avait pris sa revanche ; il
avait annulé les effets de Sutri.
Entre les « deux moitiés de Dieu »,
la lutte pour la suprématie entra
alors dans une nouvelle phase. Le
13 mai 1077 les « grands », rejoints par trois archevêques
d'Allemagne, déposèrent donc Henri
IV et le remplacèrent par le duc de
Souabe, Rodolphe de Rheinfelden, qui
se dit prêt à respecter
l'interdiction stricte des
procédures entachées de simonie.
L’aristocratie faisait donc un pas
de plus en direction du Saint-Siège,
mais Grégoire VII ne saisit pas tout
de suite cette main tendue. Ce fut
son adversaire qui en 1080 le mit en
demeure de se prononcer et
d'excommunier Rodolphe, une demande
formulée sur un ton comminatoire,
assortie d'une menace de déposition.
Immédiatement, la réponse vint,
tranchante : à Canossa, le pénitent
avait été absous, mais le roi
restait déchu ; puisque le pénitent
retournait à son péché,
l'excommunication était renouvelée.
Mais si Grégoire avait agi de la
sorte par calcul politique, il
s'était trompé. Sa réaction brutale
lui aliéna de nombreux évêques et
même plusieurs cardinaux. Réunis en
synode à
Bressanone en juin
1080, ils déposèrent Grégoire et Henri, excipant de
son titre de patrice, désigna pour
occuper le siège de Pierre
l'archevêque de Ravenne, Guibert. Il
y avait donc désormais un antipape
comme il y avait un antiroi.
Rodolphe était mort au combat fin 1080, le
modeste
Hermann de Salm prit sa suite en août 1081 seulement. Guibert
devint
Clément III et sur le champ couronna Henri IV empereur, le
jour de Pâques 1084. Grégoire VII,
qui avait trouvé refuge dans le
château Saint-Ange, fut délivré par
les Normands, mais ces libérateurs
mirent si cruellement la Ville
éternelle à sac que le pape, devenu
soudain impopulaire, dut partir avec
eux ; c'est chez eux qu'il devait
mourir, le 25 mai suivant. A la mort
de Grégoire, il restait encore vingt
ans à vivre à son adversaire, vingt
ans qui ne lui réservèrent pas
beaucoup de joies même si ses
adversaires d’antan moururent peu à
peu. Après Grégoire VII vinrent
Victor III (qui ne régna qu’un an),
Urbain II, qui à Clermont lança l'appel à la croisade et
faisait du Saint-Siège la tête et le
coeur d'une entreprise mobilisant
les forces vives de toute la
chrétienté. Il avait également juré
de lutter contre l’empereur
antéchrist.
Pascal II
lui succédait en 1099. Henri IV eut beau faire
savoir, en 1103 seulement, qu'il
irait lui aussi en Terre Sainte, le
chef du monde chrétien, ce n'était
plus l'empereur mais le pape. En
1090, Henri IV revint en Italie pour
se battre, il gagna du terrains sur
ses adversaires mais butta contre
Canossa et surtout vit son fils
Conrad, qu’il avait associé à la
royauté, l’abandonner et rallier le
camps adverse. En 1097, Henri IV
rentra enfin en Allemagne, affaibli.
Il fit élire et couronner son second
fils, Henri, lui faisant jurer de ne
pas se dresser contre lui, ce qu'il
ne fit pas...
Après sa
défaite contre son fils, Henri IV
prépare sa revanche mais il meurt
soudainement à Liège en
août 1106.;
il est enterré sur une île non
consacrée religieusement, mais en
1111 son fils
Henri V
le fera inhumer dans la cathédrale
de Spire.
Un demi-siècle de gouvernement, cinquante années
passées à se battre, le règne
d’Henri IV représente un moment de
transition après la construction
carolingienne et la grandeur
ottonienne, avant l’époque des
Staufen et, surtout, l’élaboration
de la civilisation allemande
prémoderne. Rarement règne fut aussi
long, rarement règne fut aussi
tragique.