Ces démarches eurent pour seul
résultat de le brouiller avec Henri
III
qui s'empara de Prague et
contraignit la Bohême à reconnaître
à nouveau la suzeraineté de
l'Allemagne. Enfin, en complément de
toute l'affaire, Casimir fut rétabli
sur le trône de Pologne.
Henri III dut aussi soutenir une
guerre de plusieurs années contre la
Hongrie. Dans ce jeune royaume,
après la mort d'Etienne, une vive
opposition se manifesta contre
l'orientation chrétienne qui lui
avait été donnée et contre
l'influence allemande. L'arpade Abo
se fit nommer roi à la place de
Pierre, neveu d'Etienne. Or, si les
Hongrois voulaient ruiner la
civilisation allemande et
chrétienne, leur ancienne sauvagerie
menaçait de se réveiller du même
coup.
La Marche d'Autriche et de la
Carinthie se virent envahies à
nouveau. Après plusieurs batailles,
le roi Henri III parvint à écraser
une importante armée hongroise à
Mensô,
sur la Raab, en
1044.
La façon dont il se comporta après
la bataille est révélatrice de son
caractère, comme de l'esprit du
temps. Il fit célébrer sa victoire
par une fête sur le champ de
bataille et s'y présenta nu-pieds en
robe de pénitent; il s'agenouilla
devant un morceau de la Sainte Croix
et entonna le Kyrie Eleison.
Puis, il pardonna à tous ses ennemis
et invita ses compagnons d'armes à
en faire autant.
Henri rétablit sur son trône le roi
Pierre
qui fit rentrer la Hongrie dans la
voie qu'Etienne avait ouverte.
Quand, l'année suivante, l'empereur
se rendit une fois encore en
Hongrie, Pierre lui offrit
la lance d'or,
symbole de la puissance hongroise.
Par ce présent, il s'engageait à
reconnaître la suzeraineté
allemande. Mais Henri envoya cette
lance au pape, en manière d'offrande
consacrée. Plus tard,
Grégoire VII
et
Innocent III,
se fondant sur le présent du roi
d'Allemagne, réclamèrent la Hongrie
comme fief du Saint-Siège. Il est
peu probable qu'Henri III ait prévu
les conséquences de son geste
respectueux. Quant à Pierre, son
règne n'eut pas de consistance. En
1046
déjà, l'arpade André le détrôna
derechef, mais ne modifia rien aux
dispositions chrétiennes du royaume
et se montra loyal vassal de
l'empereur.
La scène qui se déroula sur le champ
de bataille de Mensô
n'est pas
unique en son genre dans la vie de
Henri III. Il a travaillé avec
ardeur à la solution des problèmes
moraux et religieux, solution à
laquelle il conféra toujours la
marque de sa propre personnalité.
Ces problèmes étaient ceux de la
paix et de la réforme de l'Eglise.
Lors d'un synode à Constance (1043),
il adressa aux prélats, aux princes
et aux chevaliers assemblés un
pressant appel en faveur de la paix.
Pour donner plus de force à sa
parole, il déclara pardonner à ses
ennemis et somma tous les assistants
d'en faire autant. Par cette noble
tentative, inspirée de l'esprit de
l'Evangile, il rejoignit les efforts
qu'Henri II avait poursuivis sous
une autre forme et se rapprochait du
mouvement de l'Eglise en faveur de
la Trêve de
Dieu. Peu de temps après,
à Trèves, il répéta son geste de
Constance, puis, trois ans plus
tard, à Rome. Il s'efforçait aussi à
des actes de paix; toute sa
politique était orientée de ce côté:
assouplir les tensions par des
accommodements; traiter avec douceur
des adversaires en révolte;
pardonner à ses ennemis. Et la
réforme ecclésiastique lui tenait
plus à coeur encore. Aucun autre
roi, pas même Henri II, n'a lutté
pour elle avec plus d'idéal
religieux, sans réserve, sans y
mêler la moindre préoccupation
politique. Il fut encore affermi
dans cette attitude par sa seconde
épouse, Agnès d'Anjou-Poitou, que
des liens de famille rapprochaient
du cercle clunisien. Dans son zèle,
quoique occasionnellement seulement,
il s'éleva aussi, et avec sévérité,
contre la
simonie, et, même, pour avoir
déposé des évêques, il se vit accusé
de despotisme.
Le principal théâtre de l'activité
réformatrice était l'Italie. Dans
ces années-là, Rome présentait à
nouveau le spectacle d'une confusion
criminelle. Après la mort de
Benoît VIII,
pape si capable, intronisé par les
Tusculani,
deux autres partisans de cette
famille occupèrent le siège
pontifical:
Jean
XIX, puis l'immoral
Benoît IX,
auquel les Romains opposèrent un
antipape,
Sylvestre III, qui ne put
maintenir son autorité. Et Benoît,
qui sentait le sol vaciller sous
lui, vendit sa charge à
Grégoire VI,
un prêtre zélé et bien intentionné
qui se crut autorisé à faire usage
de la simonie, pensant ainsi sauver
l'Eglise. Le parti de la réforme
l'accueillit bien, en dépit du
marché honteux qui l'avait élevé au
trône pontifical, mais, comme
ensuite les deux pontifes évincés
voulurent faire valoir leurs droits,
la confusion fut bientôt pire que
jamais.
La raison d'intervenir parut
suffisante à Henri III.
En 1046,
il descendit en Italie. Dans un
synode, à Pavie, il se déclara
ouvertement
contre la
simonie, rappelant que
son père avait aussi condamné cette
erreur maudite, par crainte pour le
salut de son âme.
Un édit
interdit le trafic des charges
ecclésiastiques, sous peine
d'excommunication et de destitution.
Henri s'engagea, pour sa part, à ne
pratiquer aucune forme de simonie,
c'est-à-dire à n'exiger, comme il le
faisait déjà, aucune prestation en
échange de l'octroi d'une charge
ecclésiastique. Par cette prise de
position à l'égard de la simonie,
les papes en conflit se trouvèrent
déjà condamnés, car ils étaient
simoniaques tous les trois. Henri
fit déposer Sylvestre et Grégoire
par le synode
de Sutri, au nord de Rome, et
le second des deux fut exilé en
Allemagne, où l'accompagna son
chapelain
Hildebrand. Puis, Benoît fut
déposé, à son tour, par un autre
synode, à Rome. Henri III aurait
aimé donner la tiare à Adalbert de
Brême, mais celui-ci la refusa et
recommanda l'évêque de Bamberg,
Suitger, qui fut élu et prit le nom
de Clément
II.
Ainsi, le monarque allemand, qui
se fit donner
par Clément II la couronne impériale,
avait à nouveau joué son rôle de
protecteur de l'Eglise de la façon
la plus remarquable; il l'avait
sauvée des imposteurs aux mains
desquels elle était tombée et
l'avait arrachée à sa honte et à sa
faiblesse. Il obtint le titre de
Patrice,
auquel, selon une opinion
contemporaine, s'attachait un droit
assez peu justifié, celui d'élire
les papes. Mais il avait à tel point
imposé sa tutelle à l'Eglise - ne
faisant que suivre, d'ailleurs, la
ligne tracée par ses prédécesseurs -
qu'elle se trouvait, dès lors, dans
la situation intolérable d'une
Eglise soumise
à l'Etat. Or, l'évêque
Wazo de Liège
fit savoir à l'empereur que le
synode de Sutri avait contrevenu aux
vieilles lois ecclésiastiques, car
nul n'a le
droit de juger un pape, et que le
roi n'a rien à dire dans les
affaires ecclésiastiques. La
réforme, peu à peu, embrassait des
domaines toujours plus vastes. En sa
qualité de protecteur de l'Eglise,
Henri se trouvait sur le point de
communiquer l'esprit de la réforme
au pape lui-même; mais c'était aussi
le moment où cet esprit commençait à
agir contre lui, car si Henri
méritait les plus grands éloges
comme ennemi de la simonie et
gardien de la pureté de la prêtrise,
il n'en était pas moins pris au
piège de la conception allemande et
impériale selon laquelle l'Eglise
devait être soumise à l'empire. Or,
cette conception était dépassée
désormais. L'opinion qui réclamait
que l'Eglise fût affranchie de toute
tutelle, de celle des partis de
l'aristocratie romaine, sans doute,
mais aussi de celle de l'empereur,
se généralisait. C'est un signe des
temps bien caractéristique que le
refus, qu'en 1046 le nouvel évêque
de Lyon,
Halinard, opposa à Henri III
de lui apporter son serment de
fidélité, parce qu'un tel serment ne
lui était permis ni par l'Evangile,
ni par la règle de saint Benoît, et
cette opinion était certainement
partagée par d'autres qu'Halinard.
Plusieurs abbés réformés renoncèrent
alors à leur dignité d'évêques afin
de n'être pas des fonctionnaires de
l'Etat. Pourtant, après Clément
II,
deux papes encore furent élus par
l'empereur:
Damasus II qui mourut
quelques semaines après avoir reçu
la tiare et
Léon IX
jusque-là évêque de Toul et qui
inaugura, sous les traits de l'un
des plus nobles papes qui aient
régné, une nouvelle période de
l'histoire de la papauté. L'esprit
de Cluny, comme le désir d'une
Eglise affranchie de tout lien
terrestre, vivaient en lui. Il
refusa de se considérer comme l'élu
de Henri III, avant de s'être assuré
qu'il était celui du clergé et du
peuple de Rome. Il se libérait
ainsi, en ce qui concernait son
élection, de l'autorité de
l'empereur. Il entra dans Rome comme
un pèlerin, vêtu de la robe des
pénitents. Hildebrand
l'accompagnait, fermement décidé à
entreprendre une lutte à mort contre
les maux qui avaient déshonoré
l'Eglise. Le nouveau pape ne se
cacha pas derrière les murs de Rome,
mais, durant les années de son
pontificat, il parcourut l'Italie
sans répit, présidant des synodes et
s'élevant contre toutes les
manifestations de la corruption dans
l'Eglise: la simonie, le mariage des
prêtres, d'autres encore. Il
apparaissait souvent prêchant dans
les pays allemands ou italiens. Il
amenait les populations à croire à
la complète liberté de l'Eglise qui,
conformément à son essence, devenait
à nouveau l'Eglise universelle. Mais
cette vérité fut aussitôt contredite
par les faits puisque c'est
justement sous son pontificat, sinon
par sa faute, que se produisit le
grand schisme
d'Orient.
Dans les dernières années de sa vie,
l'administration de l'empire valut à
Henri III beaucoup de fatigues et de
soucis et les déceptions ne lui
furent pas épargnées.
En Hongrie,
l'influence allemande sombrait de
nouveau.
Andreas
s'empara de la Marche d'Autriche et
de la Carinthie. Dans les années
1050-1052,
Henri III entreprit des campagnes
qui n'eurent pas de résultat et le
lien de vassalité de la Hongrie à
l'égard de l'Allemagne se relâcha
complètement. La position de
l'empereur en fut ébranlée, même en
Allemagne. A l'ouest aussi, une
menace se dessina. Le duc de Haute-Lorraine,
Godefroy le
Barbu, était depuis des
années en rébellion ouverte contre
Henri et avait rassemblé autour de
lui tous les ennemis occidentaux de
l'empire, les comtes de Flandre, de
Hollande et de Hennegau. La haine de
Godefroy venait de ce que, à la mort
de son père, Henri ne lui avait pas
permis de mettre la main sur tout
l'héritage paternel. Lui abandonnant
en fief la Haute-Lorraine, il avait
donné le reste du patrimoine, soit
la Basse-Lorraine, à Gozdo, son
frère. Des querelles sauvages furent
la conséquence de ce partage. Malgré
des alliances avec la France,
l'Angleterre et le Danemark,
l'empereur ne parvint jamais à se
rendre définitivement maître de
l'opposition. En 1054, Godefroy
épousa une princesse italienne,
Béatrice de Toscane. L'opposition
lorraine et l'opposition italienne
allaient-elles
faire cause commune pour ébranler
l'empire ?
Puis vint le
danger normand. Trop
longtemps, objet de l'indulgence des
papes et des empereurs, les Normands
s'étaient fortifiés dans le sud de
l'Italie, par des combats contre les
Grecs, puis ils en étaient venus à
opprimer les pays conquis.
Robert
Guiscard avait pris et
dévasté le sud des Pouilles; le pape
Léon IX se vit ainsi contraint à
prendre les armes contre lui, mais
il fut fait prisonnier. La captivité
qu'il eut à subir fut douce,
pourtant, il mourut peu après
(1054). Le chancelier de l'empereur,
Gebhard von Eichstätt,
lui succéda sous le nom de
Victor II.
Il était, lui aussi, un prêtre
distingué, bien résolu à affermir la
réforme ecclésiastique, selon
l'esprit de son prédécesseur. Avec
sa collaboration, Henri, qui vint
dans le Sud en 1055, établit en
Italie un ordre nouveau.
Il envoya la marquise Béatrice de
Toscane captive en Allemagne, mais
lui rendit bientôt la liberté parce
qu'elle promit d'être une vassale
loyale. Les biens pris à l'Eglise,
en particulier ceux qui se
trouvaient dans les terres de
Béatrice, furent restitués et
d'autres, comme les marquisats de
Ferino et de Spolète y furent ajoutés.
Les dangers de
l'alliance entre la Toscane et la
Lorraine avaient été évités.
En revanche, l'empereur ne put
résoudre la question normande.
Le pis fut que, pendant qu'il était
en Italie, de nouveaux troubles
éclatèrent en Allemagne. Plusieurs
de ses vassaux, soutenus par le roi
de France, s'étaient soulevés contre
le pouvoir impérial, puis, la
situation s'était rétablie grâce à
un enchaînement
de
circonstances heureuses et à
l'attitude conciliante d'Henri.
Mais, durant son séjour en Italie,
toutes les questions litigieuses
furent remises sur le tapis, si bien
qu'à son retour, il dut se contenter
d'apaiser ses adversaires. Sa
position en resta ébranlée, d'autant
plus qu'en 1056, une grande armée
saxonne fut battue par les
Lusaciens. Il n'en fallait pas
davantage pour que les Slaves des
bords de l'Elbe perdissent beaucoup
du respect qu'ils avaient,
jusque-là, porté à la puissance
allemande. C'est sur ces entrefaites
que mourut Henri III.
On a beaucoup discuté la question de
savoir s'il a augmenté ou diminué le
prestige de l'empire. Il faut bien
reconnaître qu'il n'a pas pu le
maintenir tel qu'il était lors de
son avènement et qu'à la
fin de son
règne des crises inquiétantes se
manifestèrent. Mais, en cela,
une part de responsabilité revient à
ceux qui ne surent rien comprendre
aux buts que visait l'empereur, à
cette vieille aristocratie
susceptible, fidèle aux plus
anciennes traditions germaniques et
qui craignit que, dans ses efforts
pour établir la paix, Henri
III
ne lui enlevât son droit à se faire
justice par les armes, droit dont
elle ne voulait en aucun cas être
privée. Et puis, peut-on savoir à
quoi Henri serait parvenu s'il avait
vécu aussi longtemps qu'Othon le
Grand
? Mais il mourut à 39 ans, en pleine
activité. Certes, il ne fut pas un
politicien réaliste, mais il eut de
la grandeur à sa manière. Inspiré
par son idéal, il a voué toutes ses
forces à assurer l'ordre intérieur,
à établir la paix pour le plus grand
bien des peuples, à harmoniser les
intérêts de l'Etat et de l'Eglise,
au profit de l'un comme de l'autre.
Si, par le refus de l'idée
réformatrice, la vaste conception
impérialiste d'Othon le Grand avait
pu porter toutes ses conséquences,
l'Eglise asservie se serait vidée de
son essence et l'idée chrétienne
aurait péri. Qu'Henri III ait
pressenti le danger et qu'il ait
employé à l'éviter tout le poids de
sa personnalité et de son prestige
est un fait qui ne peut lui être
imputé qu'à juste titre.