La
gestation de l’État fédéral moderne s’accompagne d’une
succession ou plutôt d’un enchevêtrement de crises
graves, de conflits larvés et d’affrontements ouverts,
entrecoupés de moment d’apaisement et de manifestations
solennelles de fraternité, voire de spectaculaires réconciliations.
Les conflits, plus que les actes non violents, frappent
l’opinion des contemporains qui les vivent.
Plusieurs
dizaines de concordats et de conventions
(la différence entre les deux étant fragile) sont signés de
1803 à 1848, mais la grande majorité le sont avant la
tentative de révision du Pacte de 1815.
Ces concordats et conventions ne sont pas que l’expression même
de la coexistence pacifique entre cantons. En réalité, ils
sont aussi la source de conflits. C’est, en général,
l’interprétation divergente de certains accords qui déclenchera
ou aggravera la méfiance puis l’hostilité mutuelle sous la Régénération.
Cette
Pax Helvetica n’a guère
été troublée, de fait, jusque vers 1832-1833,
année-charnière qui marque à la fois la tentative
manquée de révision du Pacte et la
conclusion des deux premières ligues qui vont peu à
peu, par leur ambiguïté, créer d’abord un climat de
suspicion mutuelle entre cantons, envenimer ensuite leurs
relations et enfin entraîner tout le pays dans la guerre
civile.
La
tension ne cessera de monter jusqu’à l’embrasement final
d’un conflit armé dont la différence par rapport à celui de
1802 est qu’au lieu d’entraîner une nouvelle tutelle envers
l’étranger, il fortifiera au contraire la position du pays
dans le concert international. Mais quel
est l’enjeu du conflit ? C’est le pouvoir
fédéral, c’est-à-dire la majorité à la Diète.
Le
temps des ligues est advenu. Nous pouvons distinguer deux phases
principales : celle de la guerre
froide (1832-1844) et celle de la guerre
civile (1844-1847) qui débouche sur le retour à la paix
(1847-1848).
Lucerne,
Zurich, Berne, Soleure, St Gall, Argovie et Thurgovie
signent le 17 mars 1832 le Concordat
des Sept. Bâle, Uri,
Schwytz, Unterwald et Neuchâtel annonce
officiellement leur alliance, elle sera connue sous le nom de Conférence
de Sarnen. Le trait le plus remarquable des deux
alliances séparées de 1832 est sans contredit leur absence
de clivage confessionnel : cantons catholiques et
cantons protestants se côtoient dans l’une et l’autre. La
confessionnalisation va pourtant s’opérer lentement avec
les différentes affaires religieuses : article
de Baden en 1834, suppression des couvents
d’Argovie en 1841, rappel des Jésuites
à Lucerne en 1844. Le facteur confessionnel joue
bientôt un rôle primordial sur la scène politique.
L’affaire des couvents d’Argovie est prépondérante en la
matière.
Le
13 janvier 1841, le Grand Conseil argovien décide la
suppression des huit monastères en activité dans le canton (4
d’hommes et 4 de femmes). Pourtant le Pacte fédéral garantit
expressément (article 12) l’existence des couvents. La Diète
réagit contre le gouvernement argovien dans un premier temps,
mais dans un second temps elle autorise la fermeture des 4
monastères d’hommes (ceux de femmes ayant rouvert).
L’affaire des couvents devenant nationale, le risque est grand
que tout litige grave mettant aux prises Lucerne et Argovie (révolte
de paysans dans le Freiamt en 1841) ne dégénère en conflit généralisé.
C’est précisément le scénario qui se déroule à partir de
1844 lorsque, en réaction à la suppression des couvents d’Argovie,
Lucerne confie son enseignement supérieur
aux Jésuites (agent par excellence de la Contre-Réforme).
La
militarisation du conflit s’opère en deux temps : guérilla
en 1844-1845, puis guerre classique
en 1847. Les anticléricaux (radicaux) tentent de
renverser par deux fois le gouvernement lucernois (expédition
des corps francs) mais font un fiasco chaque fois
(8 décembre 1844, 31 mars 1845). Fiasco laissant tout de même
une centaine de mort sur le terrain. La violation de frontière
est évidente et la Diète condamne ces folles équipées.
Lucerne
souhaite renforcer sa sécurité et s’allie avec six autres
cantons : Uri, Schwytz, Unterwald,
Zoug, Fribourg et le Valais. Un pacte secret est passé
le 11 décembre 1845. Cet
acte est rendu public en juin 1846 et sera connu sous le nom de Sonderbund.
Le public est soulevé par une vive émotion lorsqu’il prend
connaissance du traité. Le 20 juillet 1847, la Diète condamne
et dissout le Sonderbund, comme elle l’avait fait du
Sarnerbund (Ligue de Sarnen) 15 ans plus tôt. Mais alors que la
dissolution de celle-ci s’était déroulée pacifiquement,
l’autre se fera par les armes.
Les
membres du Sonderbund s’abouchent avec les puissances
catholiques voisines (France, Autriche, Sardaigne). Les
deux camps se préparent à la guerre. Le 29
octobre 1847, les députés sonderbundiens se retirent de
la Diète, attitude interprétée comme acte formel de séparation.
La guerre éclate dès le 4 novembre ;
les opérations militaires seront brèves, en 26 jours elles
seront terminées. Les troupes du Sonderbund étaient géographiquement
dispersées et inférieures en nombre, en plus les importants
secours en armes et munitions acheminés de l’étranger seront
interceptées lors de leur transit par Vaud et le Tessin.
C’est le général genevois Guillaume-Henri
Dufour qui mena les opérations. Dès le 30 novembre,
toute résistance a cessé. La campagne n’a guère coûté
plus d’une centaine de vie. Par chance
pour la Suisse, la révolution parisienne de février 1848 déclenche
en Europe une agitation telle qu’elle oblige les gouvernements
à s’occuper d’abord de leurs affaires.
Quoique
souvent dépassée par les événements (notamment pas
l’affaire des corps-francs), la Diète est finalement restée
maîtresse de la situation. Le 7 décembre, la capitulation
obtenue, la Diète, avec habilité et fermeté, repoussait une
offre française de médiation.
La
Constitution de 1848, charte de l’État fédéral moderne, ne
pouvait être qu’un partage de la souveraineté entre la Confédération
et les cantons.
En
bref:
Diète
de Berne: dissolution du Sonderbund
Le
Sonderbund avait été condamné par la Diète fédérale réunie
à Berne en juillet 1847, sous la
présidence d'Ulrich Ochsenbein,
l'ancien chef des corps francs, opposés aux jésuites, et futur
conseiller fédéral.
Une
majorité de cantons, libéraux et radicaux, votent, le 20
juillet, la dissolution du Sonderbund,
soit 12 cantons et demi sur 22. Genève, Saint-Gall et Bâle-Ville,
en changeant de gouvernement, avaient fait la nouvelle majorité.
Mai
1846: Fribourg ratifie le Sonderbund
Pour lutter contre les radicaux,
plusieurs cantons conservateurs catholiques fondèrent, fin 1845
une ligue séparée, le Sonderbund, qui rassemblait les cantons de
Lucerne, Fribourg, Uri, Schwyz, Unterwald, Zoug et Valais.
L'alliance se voulait exclusivement défensive, mais violait le
Pacte fédéral. En mai 1846, après une vive discussion, le Grand
Conseil de Fribourg ratifia l'adhésion au Sonderbund, qui devint
public.
14
novembre 1847: capitulation de Fribourg
La
Suisse moderne est créée en 1848. L'accouchement ne s'est pas
fait sans douleur. Il a fallu une guerre civile contre les
cantons conservateurs.
Parmi
ces derniers: Fribourg, premier objectif des troupes fédérales
commandées par le général Dufour; 20'000 hommes encerclent la
ville, défendue par 12'000 soldats. Après une canonnade, le
gouvernement fribourgeois capitule: un gouvernement provisoire
radical prend le pouvoir, avec à sa tête Julien
Schaller. Les combats n'ont fait que quelques dizaines de
morts et de blessés.
Vers
la guerre: nomination de deux généraux en chef
La
guerre civile devint inévitable. Les cantons conservateurs
refusaient de dissoudre leur alliance séparée. Le 14 octobre
1847, ils nommèrent commandant en chef des troupes catholiques
un Grison protestant, le colonel Ulrich
de Salis Soglio. La Diète fédérale élit, le 21
octobre 1847, le colonel Guillaume-Henri
Dufour (1787-1875) comme général des troupes fédérales.
Les forces en présence étaient inégales: 100'000 hommes pour
Dufour, 85'000 pour Salis Soglio.
Le
général Dufour
Le
général Dufour est l'un des héros de la Suisse moderne. Grâce
à son habileté tactique, la guerre fut courte et peu
sanglante. Formé à l'Ecole de guerre sous Napoléon,
instructeur en chef à Thoune dès 1819, ingénieur, il fait
dresser, dès 1833, au moyen de relevés trigonométriques, la
nouvelle carte de la Suisse qui porte le nom de carte Dufour.
Homme aux talents multiples, le général Dufour réalisa
d'importants travaux d'urbanisme à Genève et fut le premier
président du Comité international de la Croix-Rouge.
La
fin du Sonderbund
Les
troupes du Sonderbund devaient défendre à la fois Fribourg, le
Valais et les cantons de Suisse centrale. Après la chute de
Fribourg, tandis qu'une colonne envahissait l'Entlebuch, le général
Dufour attaqua Gislikon, sur le passage de la Reuss, afin
d'ouvrir la route de Lucerne comme celle de Zoug. Après
plusieurs heures de combat, Salis Soglio se replia. Face à la défaite,
Siegwart-Müller, chef du Sonderbund, s'enfuit en bateau à
vapeur de Lucerne vers Uri, avant de passer par la Furka en
Valais puis de se réfugier à Domodossola, alors autrichienne.
Février
l845: Vaud fait sa révolution
La
question de l'expulsion des jésuites, auxquels Lucerne avait
confié l'instruction publique, agite bien des cantons suisses.
Malgré Henri Druey, conseiller d'Etat,
partisan de la manière forte, le gouvernement vaudois s'en
tient à une amicale pression sur Lucerne. Finalement, le 14 février
1845, la pression de nombreux citoyens contraint le Conseil d'Etat
à démissionner. Henri Druey prend la tête d'un gouvernement
provisoire tandis qu'une nouvelle constitution va être promulguée
par un nouveau Grand Conseil. Désormais, Vaud est du côté des
radicaux.
Mai
1844: les conservateurs triomphent en Valais
En
Valais, la Jeune Suisse, radicale et romande, s'oppose à la
Vieille Suisse, défendant l'évêque et les conservateurs. Là
aussi, les querelles religieuses, notamment l'affaire des
couvents d'Argovie, empoisonnent l'atmosphère. Au printemps
1844, divers incidents opposent Haut- et Bas-Valaisans. Le 19
mai 1844, au pont du Trient, les libéraux doivent se replier
sur Martigny. Il y a 70 morts. Désormais, les conservateurs
l'emportent. Une nouvelle constitution est adoptée. Plusieurs
communes du Bas-Valais doivent verser de lourdes indemnités aux
vainqueurs.
Soulèvements
cantonaux
Entre
1839 et 1846, plusieurs cantons suisses connaissent des révolutions.
Elles ont pour origine la lutte entre conservateurs et radicaux,
doublée d'une lutte religieuse pour ou contre le maintien de
couvents. A Schwyz, le combat entre les "cornus"
Hornmoenner et les "onglus"
Klauenmoenner, conservateurs et libéraux, était incessant en
1838. A Zurich, un putsch conservateur chasse les radicaux en
septembre 1839. Le Tessin connaît révolution et contre-révolution
en décembre 1839 et juillet 1841. Même chose pour Soleure et
pour Argovie qui décrète, le 13 janvier 1841, la suppression
des couvents.
L'affaire
des couvents d'Argovie
La
Diète fédérale avait proclamé la suppression des huit
couvents argoviens contraire au Pacte fédéral. Plusieurs
cantons s'enflammèrent pour ou contre, notamment Zurich, Genève,
le Tessin ou le Valais. En août 1843, les Argoviens rétablirent
quatre couvents de femmes. Mais la politique anticléricale du
conseiller d'Etat argovien Augustin Keller
irrita les cantons catholiques, préparant le terrain du
Sonderbund. Pis, l'agitation ouvrait aussi la voie, une génération
plus tard, au Kulturkampf.