Comment le grand mouvement national parti d’Espagne aurait-il
épargné une Suisse en proie à des
graves difficultés économiques et
humiliée par la tutelle de plus en
plus pesante de Napoléon ? Le 20
décembre 1813, le généralissime
autrichien Schwarzenberg obtenait la
capitulation de Bâle et le passage
sur le fameux pont. Une page des
relations franco-suisses était
tournée. La Révolution française
avait reconnu sa dette à l’égard de
l’idéal de liberté de la Suisse en
donnant le nom de Guillaume Tell à
l’une des sections de Paris. Elle
crut à son tour pouvoir imposer le
jacobinisme à travers une
République
helvétique centralisée.
L’Acte de
Médiation de 1803 ouvrit, au sortir
des luttes civiles et de la guerre,
au moins jusqu’en 1813, une période
de repos qui permit l’assimilation
des idées nouvelles. Ainsi fut
assurée la transition vers l’Etat
fédéraliste moderne de 1848.
Les grandes réformes du XIXème
siècle, de l’Egypte à l’Allemagne,
sont filles de Napoléon et la Suisse
ne fait pas exception. Aucun pays
d’Europe n’échappe pas à l’empreinte
napoléonienne ; un autre monde
devait sortir de l’épopée impériale. Transaction entre l’Ancien Régime et la Révolution, l’Acte de
Médiation de 1803 est un chef
d'oeuvre politique qui, sans
conteste, prépare l'avènement de la
Suisse moderne. Avec cette
médiation, Bonaparte réussit son
pari : réconcilier les Suisses
autour de la solution confédérale en
restaurant ainsi l'ordre à
l'intérieur du pays, tout en
annulant la Suisse au plan politique
; celle-ci devient alors un
protectorat sous ses ordres.
Stapfer,
le fameux ministre des sciences et
des arts sous l'Helvétique, en janvier 1803, n'avait-il pas discerné l'intention
de Bonaparte, comme il le relevait
d'ailleurs à l'intention du
gouvernement helvétique: «
Le but du
Premier Consul est incontestablement
d'annuler la Suisse politiquement,
mais de procurer aux Suisses le plus
grand bonheur domestique possible. »
Ainsi, Napoléon Bonaparte a
désormais son bastion défensif
protégeant le flanc est de la
République française. La neutralité
de la Confédération, qu'il restaure
à son profit, le dispensera dès lors
de couvrir l'axe Genève-Bâle, les
troupes suisses s'en chargeant
désormais. L'Acte de Médiation apportera aux Confédérés dix années de
paix et de tranquillité, au cours
desquelles anciens et nouveaux
Cantons apprendront à vivre ensemble
en bonne harmonie. De la sorte,
l'Acte de Médiation imposé par
Bonaparte, marque à jamais la
reconnaissance de la souveraineté
des Cantons d'Argovie, de Thurgovie,
du Tessin et de Vaud, territoires
anciennement sujets, ainsi que
l'incorporation définitive dans
cette Suisse de 1803, au titre
également de Cantons souverains, de
deux Alliés d'avant 1798 :
Saint-Gall et les Grisons. C'est
ainsi qu'en cette année 2003,
plusieurs de ces Cantons célèbrent
le bicentenaire de l'Acte de
Médiation grâce auquel ils ont fait
leur entrée dans la Confédération
suisse.
En dépit des efforts du clan conservateur mené par Berne pour
replacer sous sa tutelle, à la chute
de l'Empire napoléonien, les pays
sujets de l’Ancien Régime,
l'existence même de ces nouveaux
Etats au sein de la Confédération,
résultat de la médiation de Napoléon
Bonaparte, sera maintenue voire
garantie par les puissances alliées
victorieuses de ce dernier.
L'égalité entre Cantons sera encore
renforcée par les clauses du Pacte
fédéral de 1815. C'est ainsi que
l’Acte de Médiation a consacré l'un
des principes fondamentaux de la
Suisse moderne.
Tout a été fait pour renforcer les nouveaux
cantons, sans mettre en danger la
pérennité de l'ensemble helvétique.
Le Tessin est réunifié en 1803. De
même, dès cette date, Baden et
Argovie ne forment plus qu'une seule
entité. Si Appenzell s'émancipe du
canton du Sentis, créé en 1798, ce
qui en reste est réuni au canton de
Linth - lui-même amputé de Glaris
qui retrouve son aire traditionnelle
d'avant 1798 - pour former le canton
de Saint-Gall, plus grand
qu'Appenzell et Glaris (685 km2)
réunis.
Malgré l'hostilité des cantons lésés par le
redécoupage et qui tentèrent
immédiatement de le remettre en
cause, comme Berne, Uri, Glaris,
Zurich ou les Grisons, le médiateur
imposa son oeuvre et ne souffrit
aucune discussion. En établissant
parallèlement la dignité et
l'égalité des Etats cantonaux, la
Médiation a permis à ceux-ci
d'entamer leur intégration à un Etat
national, et d'évoluer en partant de
leur situation historique et selon
des rythmes et des modalités
spécifiques en faisant abstraction
des structures et tares héritées de
la période d'assujettissement des
territoires récemment émancipés. Les
dix ans de la Médiation permirent de
démontrer la viabilité des nouveaux
cantons souverains sur le même pied
que les anciens. Entrés par la
grande porte dans la Confédération
suisse en 1803, nul ne parvint
malgré ses efforts à leur indiquer
la sortie au moment de la
Restauration. Quand la Diète réunie
à Zurich décida, le
29 décembre 1813, d'abroger l'Acte de Médiation et de le
remplacer par une simple convention,
les Confédérés reconnurent qu'il n'y
avait plus de pays sujets. Le retour
des anciennes élites et le
rétablissement de l'Ancien Régime ne
s'accompagnèrent pas de
modifications des frontières
internes. La Restauration de
1814-1815 rendra aux cantons une
indépendance comparable à celle qui
prévalait avant 1798 sans parvenir à
annihiler l'oeuvre territoriale
réalisée précédemment. Le
21 mars 1814, Berne déclara officiellement à la Diète de
Lucerne renoncer au canton de Vaud. On remarquera d'ailleurs que les territoires des
19 cantons n'ont depuis lors
pratiquement pas subi de
modifications, sous réserve de la
question jurassienne et de la
partition bâloise. En 1803 s'achève
ainsi la période positive,
helvétiquement parlant, de
Bonaparte. Devenu Napoléon, il
annihilera totalement la neutralité
suisse et, en exagérant
ostensiblement la domination
française, obligera les Suisses à
prendre ensuite leurs distances avec
la France. Ainsi, l'Acte de
Médiation marque l'apogée de la
présence française en Suisse, dont
les Vaudois surent être les grands
bénéficiaires.