Ce n'est pas tant la proclamation de l'indépendance vaudoise
que l'éclatement en
quatre
morceaux du tout-puissant
canton de Berne qui va non seulement
rééquilibrer l'ensemble confédéral
dont Berne formait jusqu'en 1798 le
tiers du territoire, mais surtout
permettre l'émergence d'une Suisse
occidentale francophone; le tout à
cause des Français ou plutôt grâce à
eux. L’émancipation de la partie
occidentale de la Suisse fut générée
par la volonté
française d'affaiblir Berne.
La
République
helvétique qui prit effet
le 12 avril
1798 ayant transformé la
Suisse en un Etat unitaire, la
République
lémanique cessa d'exister
pour être remplacée par le
canton du
Léman. L’indépendance
n'était pas une fin en soi, mais une
condition préalable à son insertion
comme canton à part entière de la
Suisse. Cette incorporation à la
Suisse fut considérée comme une
intrusion inadmissible par les vieux
Confédérés qui vont se parer du
titre de fédéralistes. Le 15
décembre 1801, le Premier Consul
reçoit le landammann
Aloïs Reding
qui défendait les droits de
Berne sur le Pays de Vaud. Bonaparte
ne pouvait admettre «l'idée
qu'une peuplade française fut
gouvernée par des Allemands»,
quand bien même certains
francophones n'y voyaient alors pas
d'inconvénient. Il estimait d'autant
plus pouvoir faire confiance aux
Vaudois que les personnalités
marquantes du tout nouveau canton de
Vaud ne semblaient guère plus des
révolutionnaires qu'il ne le fallait
à l'époque.
Les relations avec l’empereur
Bonaparte a lu les relations de voyage en Pologne, en Russie,
en Suède et en Suisse de William
Coxe dans la traduction
de Ramond parue sous la forme de
trois volumes en 1789. Nous avons
encore les notes qu’il a prises et
gardées par la suite. Ce sont elles
qui ont dicté sa politique. Que
retient-il de Coxe ? Qu’il y a en
Suisse, en 1789, treize cantons :
quatre sont protestants, sept
catholiques et deux mixtes. Cette
diversité et cette cohabitation
n’ont pas manqué de l’étonner. Il
note avec soin le fonctionnement des
institutions, l’originalité de la
principauté de
Neuchâtel (qu’il donnera
plus tard à Berthier) et les grandes
batailles auxquelles furent mêlés
les Suisses dont il vante les
qualités guerrières. Son premier
contact avec des Suisses a lieu le
10 août 1792
: il assiste au massacre des soldats
qui défendaient les Tuileries. Leur
courage fit alors forte impression
sur le jeune officier. Il découvre
enfin la Suisse lors de la première
campagne d’Italie alors qu’il est à
Monbello. Le 18 juin 1797, un
dimanche, il se rend à Lugano pour
une journée de détente. Il en
revient ébloui. Le 21 novembre de la
même année, il passe à Genève, en
route pour le congrès de Rastadt où
doit être remaniée la carte de
l’Allemagne. Il arrive à Berne, le
23 et, le lendemain, il dîne à Bale.
Il rend compte au Directoire de ce
voyage mais ne dit pas l’impression
produite par la Suisse. Il reviendra
en mai 1800, lors de la seconde
campagne d’Italie pour passer le
Grand Saint Bernard. En définitive,
en 1803, Bonaparte n’a de la Suisse
qu’une connaissance livresque et n’a
fait que la traverser.
C'est donc au cours de ses années de
garnison que Bonaparte avait eu
l'occasion de découvrir la Suisse.
Les notes qu'il avait prises en
avril 1791 à la lecture du Voyage en
Suisse de William Coxe (1747-1828)
nous indiquent qu'il était
parfaitement informé de la situation
géographique, historique, politique
et confessionnelle de l'ancienne
Confédération. En outre, la lecture
de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)
avait certainement dû le
familiariser avec cette Suisse de la
fin du XVIIIe siècle. Bonaparte
pénètre la réalité du Corps
helvétique dès 1796, alors qu'il est
le commandant en chef victorieux de
l'armée d'Italie. A deux reprises, à
la fin de l'année 1796, il viole la
neutralité suisse en engageant des
barques armées dans les eaux
territoriales du lac de Lugano,
situées dans les bailliages
transalpins sous souveraineté des
douze premiers Cantons. Les
Confédérés protestent, ce qui irrite
Bonaparte. S'adressant au
Directoire, le 10 février 1797, il
consigne ses sentiments :
« Nous avons beaucoup à nous plaindre,
citoyens directeurs, de la conduite
des baillis suisses. Je n'ai fait
mettre les barques canonnières sur
le lac de Lugano que pour empêcher
la contrebande qui se faisait, et
arrêter la désertion des prisonniers
autrichiens, protégés par les
Suisses. Nous avions droit de mettre
ces barques sur le lac, puisqu'une
bonne partie du rivage nous
appartient; d'ailleurs si les
baillis suisses continuent à se mal
conduire, je ne leur accorderai plus
de blé, et s'ils se permettent des
voies de fait, je ferai brûler les
villages qui se seront mal
comportés. Les Suisses d'aujourd'hui
ne sont plus les hommes du
quatorzième siècle ; ils ne sont
fiers que lorsqu'on les cajole trop,
ils sont humbles et bas lorsqu'on
leur fait sentir qu'on n'a pas
besoin d'eux: si nous ne les
secourions pas du côté du Milanez
(sic), ils mourraient de faim; nous
avons donc le droit d'exiger qu'ils
se conduisent avec égard ».
Et le 15 mai 1797, Bonaparte menace les Confédérés, comme le
relate leur émissaire :
« Il considérait ce lac comme la mer
Méditerranée et croyait par là faire
honneur à la Suisse. Là-bas, les
navires français pouvaient aborder
dans tous les ports, alors qu'on
prétendait s'y opposer sur le lac de
Lugano, ce qui était contraire à
toute saine raison. Il ordonnerait
le jour même à toutes ses
canonnières sur le lac de Lugano et
sur le lac Majeur d'aborder selon
leurs convenances à Lugano, à
Locarno ou à Magadino. Si du côté
suisse on leur refusait l'accostage
ou insultait leur pavillon, il avait
l'intention de faire la guerre à la
Confédération sur-le-champ et de
marcher sur Berne par Lugano et
Locarno avec 30 000 hommes ».
L'historien W. E. Rappard relève à ce propos, qu'il eût été
cocasse qu'une question de droit
maritime fournisse à Bonaparte le
prétexte pour envahir la Suisse,
pays alpestre par excellence.
Les relations avec les Bernois
Point de nouvelles institutions sans redéploiement des
différents cantons: ce que 1798
avait amorcé, 1803 l'entérine, à
savoir la partition du canton de
Berne qui coupait en deux l'ancienne
Confédération et du fait de sa
puissance empêchait l'émergence
d'une Suisse cantonalement
équilibrée. L’Acte de Médiation fixe
une fois pour toutes les limites du
canton qui prit le nom de Vaud.
Napoléon Bonaparte prit soin de
valoriser le canton de Vaud, qui
recouvre définitivement Payerne et
Avenches. Dans le même esprit, il
fut procédé au renforcement de
l'Argovie, dont le territoire
composite ira des environs de Bâle
jusqu'aux abords de la Suisse
centrale et dont certaines régions
lorgnent vers Berne ou Zurich. Les
formes de ce canton hétéroclite
montrent qu'il s'agit d'une création
de toutes pièces pour faire tampon
entre les puissances rivales et
dominantes de Berne et de Zurich.