Les
événements français de l'été 1789
que sont l'élaboration d'une
Constitution, la prise de la
Bastille, l'abolition du régime
féodal et de tous les privilèges
hérités du moyen âge ainsi que la
Déclaration des droits de l'homme et
du citoyen, ont des répercussions en
Suisse. Agitation, troubles et
révolutions secouent le Corps
helvétique. Certains de ces
mouvements d'opposition sont
réprimés brutalement par les
autorités cantonales. Alors que la
France s'engage dans les guerres de
la Révolution qui la mettent aux
prises avec les monarchies
européennes, la Diète réaffirme sa
volonté de maintenir la
Confédération dans la plus stricte
neutralité. Tout au long des guerres
de la première coalition
(1792-1797), la France respecte
cette neutralité, car elle lui est
utile ; en effet, elle couvre son
flanc ouest contre d'éventuelles
incursions ennemies. Mais au moment
où la situation de la France n'est
plus menacée, où ses victoires la
confortent dans sa puissance et où
la paix avec une Autriche affaiblie
est rétablie par la signature du
traité de
Campo-Formio, le
17 octobre
1797, cette neutralité ne lui
est plus nécessaire. Dès lors, la
Suisse est véritablement en danger.
Le massacre des Suisses à Paris et
le retour dans leurs foyers des
régiments au service du roi de
France capitulés en août 1792, ainsi
que l'émigration française dans les
pays confédérés, avaient terni
l'image de la République française
en Suisse, image que l'oligarchie au
pouvoir contribuait également à
rendre détestable. Cependant, les
idées nouvelles véhiculées par la
Révolution française, en particulier
le principe
d'égalité et l'abolition
des droits féodaux,
trouvèrent des adeptes dans les
Etats confédérés, parmi les
populations des territoires sujets
mais aussi chez certaines familles
patriciennes. Placé sur l'autre
versant des Alpes, Bonaparte a tout
loisir d'apprécier les avantages
stratégiques que la France pourrait
retirer de la Suisse si ce pays se
plaçait de son côté. Les Cantons
confédérés ne forment-ils pas un
bastion défensif la protégeant de
l'Autriche ? En outre, les cols du
Valais ne sont-ils pas les voies les
plus directes pour relier l'Italie
du Nord à la grande Nation ? A
Chiasso, en juin 1797, envisageant
de faire rentrer son armée en France
par le Simplon, il s'adresse aux
autorités valaisannes pour en
obtenir le droit de passage. C'est
dire qu'il mesure l'intérêt de
contrôler non seulement le Valais,
mais encore la route qui de ce pays
conduit en France laissant ainsi
présager l'annexion à plus ou moins
brève échéance de Genève et du
Valais.
Les victoires remportées par
Bonaparte en Italie du Nord
provoquent, dès le mois de mai 1797,
le soulèvement des bailliages
communs des Ligues grisonnes: la
Valteline, Bormio et Chiavenna.
Sollicité pour être le médiateur de
ce différend, le commandant en chef
prône tout d’abord la formation au
sein des Grisons d'une quatrième
Ligue constituée de ces pays sujets.
En effet, écrivait-il, «
un peuple ne
saurait avoir pour sujet un autre
peuple sans violer les principes du
droit public et naturel. »
L'hésitation manifestée par les
trois Ligues, liée à la lenteur des
procédures référendaires
traditionnelles, le décide alors, le
22 octobre 1797, à
annexer ces
trois vallées à la jeune
République
cisalpine qu'il vient de
constituer. Ce premier démembrement
du Corps helvétique dû à Bonaparte
n'engendre aucune réaction sérieuse,
ni dans les rangs des Confédérés, ni
dans ceux de leurs Alliés. A
nouveau, lorsque des troupes
françaises, préludant à
l'envahissement de toute la Suisse,
occuperont dès le
15 décembre
1797 la partie Sud de
l'évêché de Bâle, région incorporée
dans le système de neutralité de la
Suisse, les Confédérés laisseront
faire. Venant de Milan, Bonaparte se
rend à Rastadt, où se tient le
congrès du Saint Empire romain
germanique prévu par le traité de
Campo-Formio du 17 octobre 1797,
traité qui restaure la paix entre
Paris et Vienne. Le général, qui y
représente la France, traverse la
Suisse à la fin du mois de novembre
1797. Au cours de ce voyage, il est
fêté comme un héros, spécialement
dans les territoires sous sujétion.
De retour à Paris en décembre 1797,
le général Bonaparte jouit dans la
capitale française d'un prestige et
d'une autorité immenses. Le
vainqueur des Autrichiens et le
restaurateur de la paix a, sous ses
ordres, à cette époque précise,
quasiment toutes les forces
militaires françaises. A partir de
cette date et durant les mois
suivants, son influence est décisive
sur le cours des affaires de la
Suisse. Les expériences qu'il a eues
avec les Suisses lui sont des plus
utiles : il connaît la
fragilité de leurs institutions
politiques et militaires et le
mécontentement des populations
assujetties qui aspirent à la
liberté. Avec le gouvernement
français, il entreprend alors la
liquidation de l'Ancien Régime en
Suisse. Il s'agit de mettre à bas
les régimes aristocratiques de la
Suisse, favorables à la
contre-révolution. De plus, le
territoire suisse est nécessaire à
la France pour les raisons
stratégiques que nous avons déjà
évoquées. Enfin, la situation
financière de la France est très
mauvaise. Le butin que l'on
retirerait de l'invasion de la
Suisse serait à même de la soulager.
A ce propos, rappelons que Bonaparte
a reçu du Directoire, le 26 octobre
1797, la direction de l'armée
d’Angleterre pour envahir les Iles
britanniques et anéantir leur
puissance. Ce projet nécessite donc
de l'argent et les caisses de la
République sont vides. Il s'agit de
chercher l'argent là où il se
trouve. Le trésor des villes
patriciennes suisses ne pourrait-il
pas constituer une source de
financement ? Voilà une raison
supplémentaire pour envahir la
Suisse et la révolutionner afin d'en
faire une république satellite de la
France.
Avec l'appui des partisans de la
révolution en Suisse, qui appellent
de leurs voeux l'intervention
militaire de la grande Nation, Paris
encourage la sédition pour mettre
fin aux régimes oligarchiques qui
règnent sur ce pays et leur
substituer un régime de démocratie
représentative de type unitaire.
Bonaparte demande alors au
Directoire de faire venir
Pierre Ochs
(1752-1821) à Paris.
C'est à Bâle que le général avait
rencontré, fin novembre, ce
magistrat important du gouvernement
de cette ville, qui avait l'avantage
d'être tout acquis aux idées de la
Révolution. Arrivé dans la capitale
française, Ochs remarque la hâte de
Bonaparte de voir la révolution
éclater en Suisse et l'instauration
dans ce pays d'une
République une
et indivisible. Ochs se voit
alors chargé de rédiger une
Constitution pour la Suisse entière.
Au début de l'année 1798, le
mouvement révolutionnaire se propage
dans toute la Confédération et met
fin aux institutions aristocratiques
ainsi qu'à la domination des Cantons
sur les territoires sujets. Le 24
janvier 1798, l'indépendance
vaudoise est proclamée.
Le traité de Lunéville et le traité
d'Amiens
Le début du XIXe siècle représente
le moment où l'inféodation à la
France a atteint son degré extrême.
Entre 1800 et 1802, privée de
fondement légal et constitutionnel
solide, la République helvétique
connaît une période de profonde
incertitude, où toute mesure demeure
suspendue et provisoire dans
l'attente d'une réforme
constitutionnelle, voire d'une toute
nouvelle constitution, que Napoléon
Bonaparte voit de plus en plus
fédéraliste. Le traité de Lunéville
signé avec l’Autriche le
9 février 1801,
puis la paix européenne, rétablie
par le traité
d'Amiens, du
23 mars 1802,
entre la France, l'Espagne,
l'Angleterre et la Hollande
offrirent au Premier Consul
l'occasion de régler durablement la
question helvétique. Par l'article
XI du premier de ces traités en
effet, la France et l’Autriche se
garantissaient mutuellement
l'indépendance
des Républiques batave, helvétique,
cisalpine et ligurienne et la
faculté aux peuples qui les
habitaient d'adopter telle forme de
gouvernement qu'ils jugeraient
convenable. Le paragraphe
2 de l'article
Il du traité de paix
stipulait que l'empereur d'Autriche
cédait à la République française le
Fricktal et tout ce qui appartenait
à la maison d'Autriche sur la rive
gauche du Rhin, entre Zurzach et
Bâle, la France se réservant le
droit de céder ces territoires à la
République helvétique. En privant
l'Autriche de son axe de pénétration
dans la Suisse du Nord-Ouest, la
France enlevait à l'empereur de
forts moyens de pression, brouillait
durablement la Suisse avec son
voisin oriental, et restait ainsi
seule dans la course à l'hégémonie
sur le sol suisse. C'est un moment
exceptionnel dans l'existence de la
Suisse, comparable en effet - même
si cela n'a pratiquement jamais été
relevé - au traité de Westphalie de
1648. Le « Général Premier Consul »
paracheva l'oeuvre entreprise par
les rois de France dès le traité de
Westphalie, lequel avait reconnu non
pas l'indépendance de la Suisse,
comme l'interprétera la France, mais
une presque pleine liberté et
exemption de l'Empire! Nuance! Si ce
traité avait émancipé les Ligues des
Hautes Allemagnes, comme on appelait
alors la Confédération, du Saint
Empire romain germanique, par la
paix de Lunéville l’Autriche dut
enfin se résoudre à reconnaître
formellement l'indépendance de la
Suisse, après avoir durant des
siècles fait peser une menace quasi
constante sur son existence. Quand
bien même elle avait dû admettre
tacitement, dans la paix de Bâle en
1499, la séparation de la Suisse
d'avec l'Empire, la Maison de
Habsbourg n'avait pas abdiqué toute
velléité d'hégémonie sur la Suisse
et les périphéries du Corps
helvétique comme la principauté
épiscopale de Bâle et les Ligues
Grises qui subissaient son influence
quand ce n'était pas sa tutelle.
Dans son discours de clôture au
Sénat, le 5 mars 1803, juste au
moment de quitter son poste, le chef
du gouvernement helvétique,
Dolder,
rappela fort opportunément qu'«
aujourd'hui
comme il y a cent cinquante ans,
c'est la France qui assure
l'existence politique de la Suisse
», faisant allusion, précisément, au
traité de Westphalie.
L’historiographie traditionnelle
s'est le plus souvent bien gardée
d'insister sur le fait qu'avec la
Révolution helvétique et ses
prolongements, on avait assisté à la
fin officielle
de l'influence autrichienne sur sol
suisse. Par la suite,
l'historiographie des XIXe et XXe
siècles s'est polarisée sur le
Congrès de
Vienne en oubliant
combien, avec le traité de Lunéville
et ses suites, la reconnaissance de
l'indépendance helvétique par
l'Autriche était la condition sine
qua non qui allait l'amener à son
statut définitif sur le plan
international en 1815.
Assurer la neutralisation armée des
Alpes, telle est la mission confiée
à la Suisse lors de cette grande
réorganisation de l'Europe que fut
le Congrès de Vienne (1814-1815). Le
but visé: permettre l'équilibre des
forces en présence sur le continent
et, ainsi, contribuer à la paix. Dès
lors les gardiens de la mémoire
historique, relayés par les maîtres
de l'enseignement primaire et
secondaire, vont s'attacher à
présenter une Suisse fière d'une
indépendance et d'une démocratie
remontant en droite ligne au Serment
du Grütli et au Pacte de 1291. Il
convenait alors de passer sous
silence l'apport étranger, plus
particulièrement de la France
républicaine, lors de la douloureuse
gestation de la Suisse moderne
allant de 1798 à 1813.