« Que j'ai besoin, par-dessus
tout, d'une frontière qui couvre la
Franche-Comté; un gouvernement
stable et solide, ami de la France,
c'est le premier voeu que je forme [
... ] », écrit Bonaparte, en
septembre 1802, à son ministre des
relations extérieures,
Charles
Maurice de Talleyrand-Périgord
(1754-1838) à propos de la
Suisse. Pour réaliser cet objectif
stratégique qu'il a conçu pour le
pays, il faut avant tout restaurer
la paix entre les Suisses. Sans
concorde, impossible de faire de la
Suisse le bastion défensif qu'il
réclame; sans réconciliation, la
France aura toujours à maintenir des
troupes pour garantir l'ordre
public, troupes que le premier
Consul ne pourra pas utiliser
ailleurs. Bonaparte doit donc
trouver un terrain de conciliation
qui puisse rassembler la grande
majorité des Suisses et de la sorte
restaurer leur union. A cette fin,
il convoque dans la capitale
française une
soixantaine de délégués venus
de toute la Suisse pour travailler à
la solution constitutionnelle qu'il
a lui-même retenue pour ce pays. Au
général Ney,
devenu entre temps ministre
plénipotentiaire de la République
française auprès du gouvernement
helvétique, incombe le travail de
choisir en Suisse des hommes
capables et modérés pour délibérer
avec le premier Consul. Le ministre
de France dément, en outre, les
rumeurs qui courent sur le fait que
Bonaparte, à l'exemple de la
République italienne, souhaite se
faire reconnaître comme président de
la République helvétique. Pour cette
raison, et afin de ne pas être mis
devant le fait accompli, les
fédéralistes
dans leur majorité refusent
l'invitation du premier Consul :
seule une vingtaine se rend à Paris.
La grande majorité des délégués
suisses appartiennent au parti
unitaire.
Cette assemblée de députés, que l'on
désigne généralement sous le nom de
Consulta helvétique, siégera dans la
capitale française de
décembre 1802
jusqu'à la fin du mois de
février 1803.
Dès le 10 décembre 1802, Bonaparte
les informe de la solution
constitutionnelle qu’il a retenue.
Bonaparte juge à cet égard qu'il faut adapter à une structure
d'état confédéral, héritage de
l’Ancien Régime, les acquis de la
Révolution. Ce retour à l'ancienne
Confédération qui implique la
restauration de la
souveraineté
des Cantons ne peut, à ses
yeux, s'opérer que par la
reconnaissance du principe
fondamental de
l'égalité. Elle
comprend l'égalité en droit entre
tous les
individus, la suppression de
tout privilège de naissance et
d'hérédité de pouvoir. Elle inclut
aussi l'égalité de tous les
territoires
de la Suisse, c'est-à-dire l'égalité
entre les anciens Cantons souverains
d'avant 1798 et les territoires
sujets émancipés grâce à l'avènement
de la République helvétique. Les
propos du premier Consul laissent
les unitaires atterrés, en revanche
les fédéralistes jubilent. Il s'agit
néanmoins de rallier à son dessein
la majorité, et pour ce faire,
Bonaparte doit atténuer les
antagonismes en s'appuyant sur les
représentants modérés au sein des
deux tendances qui s'affrontent.
Cependant, le premier Consul est
conscient que s'il veut faire oeuvre
solide, il a besoin de connaître
toutes les opinions du pays. En
conséquence, il invite non seulement
les députés à la Consulta, mais
aussi la Suisse entière, c'est à
dire, ses Cantons, ses villes, ses
communes, ses habitants, à lui faire
parvenir des projets et les assure
que toute adresse, toute pétition
seront prises en compte. Même si
Bonaparte ne doute pas de la
nécessité d'un retour à la structure
confédérale, il est prêt à étudier
les projets de constitution
unitaire.
Pour accomplir au mieux cette tâche de médiateur, le premier
Consul ordonne la création d'une
commission de quatre sénateurs
français dont les membres sont :
François
Barthélemy (1747-1830)
ancien ambassadeur de France en
Suisse de 1791 à 1797 ;
Jean Nicolas
Démeunier (1751-1814),
l'auteur de L'économie
politique et diplomatique de
l'Encyclopédie méthodique, qui, dans
cet ouvrage, a décrit les Etats du
Corps helvétique sous l'Ancien
Régime;
Pierre Louis Roederer
(1754-1835), le fameux juriste du
Consulat;
Joseph Fouché (1759-1820)
l'ancien ministre de la police. Nous
voyons, à propos de ces deux
premiers personnages, que Bonaparte
a entendu s'adjoindre deux
spécialistes de la Suisse : le
premier parce qu'il y a vécu durant
cinq années et qu'il y possède
encore un réseau d'amitiés ; le
second parce qu'il connaît
parfaitement les institutions
suisses. Chargé d'assister le
premier Consul dans sa tâche de
médiateur, cet organe, qui jouera le
rôle de courroie de transmission
entre lui et les membres de la
Consulta, devra diriger la
négociation entre les Suisses,
recueillir leurs opinions, lire
leurs mémoires ainsi que ceux
provenant de Suisse, étudier les
différents projets de constitution,
pour ensuite dégager un terrain
d'entente acceptable pour tous aux
fins d'élaborer les textes
constitutionnels destinés aux
Cantons et à la Confédération.
L'activité de cette commission est,
par conséquent, importante, en dépit
du fait que toute décision est
finalement du ressort de Bonaparte.
Tout au long du mois de décembre 1802, la Commission reçoit
des députés de la Consulta leurs
mémoires et leurs projets,
s'agissant tant de l'organisation
des Cantons que de celle de la
Suisse unitaire ou confédérale,
selon la tendance à laquelle ils
appartiennent. Au cours du mois de
janvier 1803, la Commission convoque
les députés en les réunissant en
délégations cantonales, qu'elle
auditionne séparément. Sur la base
des matériaux institutionnels
qu'elle reçoit et des éléments
fournis lors des auditions, en
relation constante avec Bonaparte,
elle rédige les
Constitutions
des Cantons. Démeunier est plus
particulièrement chargé d'élaborer
les Constitutions des Cantons à
Landsgemeinde (assemblée souveraine
du Canton qui rassemble en son sein
tous les citoyens ayant les droits
politiques) ainsi que celles des
nouveaux Cantons, alors que Roederer
s'occupe des Constitutions des
Cantons-villes.
Fin janvier 1803, les Suisses apprennent que Bonaparte a
terminé son projet de constitution
pour la Suisse entière que l'on
désigne par
Acte fédéral,
auquel ils n'ont point participé, et
qu'il est disposé à en discuter avec
eux ainsi que des Constitutions
cantonales à l'élaboration
desquelles ils ont, en revanche,
tous oeuvré. Estimant que l'étude et
la discussion de ces questions ne
pouvaient se faire en plénum, il
impose à la Consulta la désignation
de deux
délégations de cinq membres
représentant les partis unitaire et
fédéraliste. Deux conférences se
tiennent séparément. L'une, le
25 janvier
1803, avec la
représentation des fédéralistes
constituée par le Zurichois
Hans Reinhard
(1755-1835), le Fribourgeois
Louis d'Affry
(1743-1810), le Bernois
Niklaus Rudolf
von Wattenwyl (1760-1837), l'Uranais
Emanuel Jauch
(1759-1805) et le Soleurois
Peter Glutz
(1754-1835) ; l'autre, le
26 janvier,
avec les unitaires représentés par
le Vaudois
Henri Monod
(1753-1833), le Grison
Jakob-Ulrich
Sprecher (1765-1841), le
Zurichois
Paulus Usteri (1768-1831),
l'Argovien
Philipp Albert Stapfer
(1766-1840) et l'Obwaldien
Joseph Ignaz
von Flüe (1762-1813). Puis la
Commission, instruite des
propositions des délégués de la
Consulta, en rend compte au premier
Consul. Le
29 janvier 1803, les dix
députés de la Consulta sont
convoqués avec la Commission des
quatre sénateurs dans le cabinet de
travail du premier Consul, aux
Tuileries. Là, durant plusieurs
heures, ils ont toute liberté de
débattre avec Bonaparte de l'Acte
fédéral et des Constitutions
cantonales. Celui-ci écoute avec
attention les objections des
Suisses. Tout en tenant compte de
certaines d'entre elles, il leur
répond avec une pertinence qui
révèle sa profonde connaissance des
personnes et des circonstances
locales, ce qui lui vaut leur
incontestable admiration.
D'ailleurs, le premier Consul est
parfaitement au fait de toute la
documentation que les Suisses lui
ont fait parvenir pour contribuer à
son oeuvre de médiateur. Après avoir
soutenu, seul, l'essentiel des
débats, considérant que son projet
ne suscite de leur part aucune
objection fondamentale, il lève la
séance. A la suite de cette longue
audience, les commissaires français
remarquent que jamais Bonaparte
n'avait accordé une telle attention
aux plus importantes affaires
européennes. A n'en point douter, la
paix qui régnait alors sur le
continent offrait à Bonaparte le
temps de se consacrer pleinement à
sa médiation.
Trois semaines sont encore nécessaires pour achever la mise
au net du document. Le
19 février
1803, aux Tuileries,
Bonaparte procède à la remise
solennelle de l'Acte de Médiation en
présence des deux délégations de la
Consulta. Deux jours plus tard, le
21 février 1803, le premier Consul
accueille tous les députés suisses
pour prendre congé d'eux.