L'invasion
des troupes françaises, en 1798, entraîne la création,
sur le modèle français, d'un État
centralisé, la République
helvétique. Même les cantons traditionnels disparaissent
parfois au profit d'un canton des Waldstätten (réunion
d'Uri, Schwytz, Unterwald et Zoug), de l'Oberland
ou de la Linth par exemple. Pourtant, bien des objectifs de
la République helvétique (1798-1803), comme la liberté d'établissement,
l'égalité des droits ou l'encouragement de l'instruction
publique, furent repris par l'Etat fédéral après 1848.
Quelle est au moment de l’avènement
de Bonaparte la situation de la
Suisse ? Hostile à la Révolution
française mais fidèle à sa politique
de neutralité, la Confédération
helvétique s’est tenue à l’écart de
la guerre entre la France et
l’Europe, guerre commencée en
1792.
La Suisse passe pour riche, les
caisses de l’Etat français sont par
contre vides. Le Directoire soutient
en conséquence un
Club
helvétique recréé à Paris
par
La Harpe
et qui entretient l’agitation dans
le canton de Vaud. En janvier 1798,
le prétexte d’une intervention est
enfin trouvée. Bonaparte, en prônant
une structure unitaire qui
correspondait si peu à la nature et
à l'histoire des Confédérés, ne
prévoyait-il pas qu'elle
déclencherait des heurts,
fournissant ainsi à la France un
prétexte pour envahir la Suisse ? A
cette fin, il avait ordonné, le 12
décembre 1797, l'envoi d'une
division de l'armée d'Italie chargée
de prendre position à Versoix. Cette
localité était située, à l'époque,
sur territoire français et jouxtait
le Pays de Vaud sous sujétion
bernoise. La division commandée par
le général
Jean-François Ménard
(17561831), dévoué à Bonaparte,
était arrivée dans la région
genevoise dès le 20 janvier 1798.
Voyant la révolution s'opérer en
Suisse sans intervention de la
France, ne fallait-il pas un casus
belli pour donner aux Français le
motif de l'invasion ? Le 25 janvier,
l'adjudant envoyé par Ménard chez le
général bernois
Franz-Rudolf
von Weiss (1751-1818) pour le
sommer d'évacuer le Pays de Vaud,
est arrêté par la garde civique dans
le village vaudois de
Thierrens.
Un hussard français de l'escorte
attaque soudainement et blesse l'un
des gardes. Ceux-ci se défendent,
font feu et tuent deux soldats
français. Ménard utilise cet
incident fâcheux pour envahir la
Suisse. Le 28 janvier, ses troupes
entrent dans le pays de Vaud et, le
5 mars
après la victoire du
Grauholz,
les Français occupent Berne et
donnent le coup de grâce à la
vieille Confédération des XIII
Cantons. L'un des objectifs de
Bonaparte est réalisé. Relevons que
Bonaparte ne participe pas
personnellement à cette opération
militaire; en revanche une partie du
trésor des villes suisses dérobé par
l'occupant va servir, non pas à
financer l'expédition d’Angleterre à
laquelle il a renoncé, mais celle
d'Egypte, qu'il est en train de
préparer dans les premiers mois de
l'année 1798. Le 5 mars, Berne tombe
donc aux mains des Français.
Bonaparte n’est pas encore parti
pour l’Egypte et ne peut ignorer le
pillage du Trésor de Berne. D’autant
qu’une partie de l’argent aurait
couvert les frais de l’expédition
vers Alexandrie.
Et,
affront suprême, les ours, vivants
symboles de la cité, sont transférés
à Paris (ils seront mangés lors de
la Commune...). C'est la fin de
l'Ancien Régime en Suisse.
La mise en coupe réglée de la Suisse
par le commissaire du Directoire
Rapinat
(on se demande, disait-on, si
Rapinat vient de rapine ou rapine de
Rapinat) s’accompagne de la
proclamation d’une République
helvétique centralisée, calquée sur
la République française avec à sa
tête un
directoire de cinq membres et
deux chambres.
Le
12 avril
1798,
le Bâlois
Pierre Ochs,
président du Sénat helvétique,
franc-maçon affirmé, proclame du
balcon de l'Hôtel de Ville d'Aarau
la fondation de la République
helvétique, elle sera «
une,
indivisible, démocratique et
représentative
».
Voici le premier
paragraphe de la nouvelle Constitution: « Il
n’y a plus de frontières entre les
cantons et les pays sujets, ni de
canton à canton. L’unité de patrie
et d’intérêt succède au faible lien
qui rassemblait et guidait au hasard
des parties hétérogènes, inégales,
disproportionnées et asservies à de
petites localités et des préjugés
domestiques. On était faible de
toute sa faiblesse individuelle, on
sera fort de la force de tous ».
L’unification
des poids et des mesures, de la monnaie,
des lois et de l’armée,
est postulée par le texte. L’enseignement
public se voit accorder une grande attention. La République
helvétique avait à réaliser les tâches qui étaient
auparavant dévolues
aux cantons et à l’Église : créer des écoles, une
administration, une justice nouvelle sans pouvoir
s’appuyer sur les structures traditionnelles. Mais
la République helvétique fut rapidement à
court d’argent, et sans argent toutes les belles réformes
s’arrêtent (sans argent impossible de créer une
administration efficace, et sans administration efficace pas
d’argent…). Les corporations
urbaines sont abolies et la liberté du commerce et de
l’industrie proclamée. Proclamation de la
liberté de presse également. Les
Français imposent donc à la Suisse
une Constitution qui fait de ce pays
un Etat
unitaire centralisé: la
République helvétique. Ce texte,
rédigé par Ochs, est fortement
amendé par le gouvernement français
dans le sens d'une structure
unitaire. Il est modelé sur la
Constitution française en vigueur,
celle du 22 août 1795, dite de l'an
III. Désormais la vingtaine de
Cantons, dont le nombre et la
configuration varieront, n'ont plus
aucune souveraineté et sont réduits
à l'état de simples
circonscriptions
administratives, juridictionnelles
et électorales. Ce rabaissement est
partagé avec d'anciens Alliés
incorporés désormais à la
République: les
Grisons,
le Valais
et Saint-Gall.
Vaud,
territoire sujet de Berne, ainsi que
l'Argovie,
la Thurgovie
et le Tessin,
anciens territoires sous sujétion,
sont notamment promus au rang de
Canton au nouveau sens administratif
du terme.
Le régime politique est celui de la
démocratie
représentative et les
différents pouvoirs sont séparés de
façon distincte : un exécutif
collégial, le
Directoire,
formé de cinq membres ; un
législatif bicaméral exercé par un
Sénat
et un Grand
Conseil; un judiciaire
assuré par un
Tribunal
suprême. En outre, la
Constitution de 1798 proclamé le
caractère inaliénable de la liberté
naturelle de l'homme et promeut le
principe d'égalité en abolissant
toute distinction héréditaire.
C’est une manie de la France de
vouloir donner à ses idées, ses
déclarations de principe et ses
constitutions une valeur
universelle. Napoléon n’y échappera
pas avec son code civil.
Malheureusement, le système jacobin
ne fait pas l’unanimité en Suisse :
fédéralistes et unitaires s’engagent
dans une
guerre civile désastreuse
tandis que le caractère indivisible
de la République helvétique est mis
à mal par diverses amputations
tandis que
Genève, si jalouse de son
indépendance, est
annexée par la
France. De cette époque, la
Suisse n’a pas gardé, à juste titre,
un bon souvenir.
En
contradiction avec la mentalité et
les traditions des confédérés, cet
Etat centralisé à l'extrême vivotera
au gré des tentatives de putsch et
va sombrer dans la guerre civile. La
totale résistance de la Suisse
centrale est réprimée avec cruauté
par les troupes françaises. Ce
marasme est illustré par la fin
tragique de l'éminent philosophe
zurichois
Johann-Kaspar
Lavater,
ministre des Saintes Evangiles,
inventeur de la physiognomie.
D'abord favorable à la
Révolution
française, il dénonce la
conception erronée de cette
République helvétique trop unitaire.
Exilé à Bâle, il revient malgré tout
à Zurich. Alors qu'il soigne des
soldats français il est tué par l'un
d'eux qui lui reproche le contenu
soit-disant antirévolutionnaire de
ses prêches. La Suisse a
perdu son indépendance et devient un
satellite de la France. Le temps de
la République helvétique est une
période de malheurs : répression par
l'occupant français des
insurrections hostiles au régime en
place, dévastations dues à la guerre
qui éclate en
1799 et oppose à nouveau, au
coeur de la Suisse, la France à
l'Autriche et à la Russie.
Après une première victoire
autrichienne, l’Ancien Régime est
rétablit pour quelques mois dans les
cantons de la Suisse orientale. Les
victoires françaises mettent fin à
cette brève restauration, mais le
pays est ruiné.
Les
batailles de Zurich et la
retraite de l'armée russe par l'Est
de la Suisse laissent ces régions
ravagées.
A l'intérieur du pays, on assiste à
l'affrontement constant entre les
fédéralistes
partisans de la restauration de
l'ancienne structure d'état
confédéral et les
unitaires
partisans du système centralisé
introduit par la Constitution de
1798. De retour d'Egypte et placé à
la tête de la République française
après le coup d'état du 18 brumaire
(9 novembre 1799), Bonaparte se rend
compte que la structure unitaire ne
convient pas à la Suisse, mais cette
constatation ne modifie en rien les
objectifs politiques et stratégiques
qu'il a fixés pour la Suisse à
l'égard de la France. Alors que
l'armée autrichienne d'Italie menace
le sud de la France, Bonaparte,
pressé par le temps, décide, en mai
1800, de traverser les Alpes par le
col du Grand Saint Bernard à la tête
d'une armée d'environ 55 000 hommes,
pour surprendre l'Autrichien dans la
vallée du Pô. Lors de son passage à
travers Genève annexée depuis 1798 à
la République française et par les
Cantons de Vaud et du Valais, il a
pu apprécier, mieux que quiconque,
la valeur des buts qu'il entend
assigner à la Suisse. Cependant en
raison de l'état de guerre du
moment, il lui importe que ce pays
reste tranquille jusqu'à la
conclusion d'une paix générale et
n'entreprenne aucune révision de sa
Constitution. Relevons à ce propos,
que les unitaires modérés, au
pouvoir en Suisse grâce à deux coups
d'état, en janvier et en août 1800,
soutenus par la France, entendent
assurer leur domination par
l'établissement d'une nouvelle
Constitution.
Le gouvernement central
de la République helvétique n’atteindra jamais la stabilité nécessaire pour imposer une ligne politique suivie et indépendante.
L’ordre est donc garanti par l’armée
française. Entre 1800 et 1802, on compte pas moins
de quatre coups d’Etat.
La trêve des guerres européennes en 1801 marque
aussi la fin de la République helvétique. La Suisse
a perdu son importance stratégique, mais son instabilité
inquiète Napoléon. Le
20 mai 1802, la
seconde Constitution helvétique
est mise en vigueur. La « fiction » de
l’approbation populaire n’a pu être obtenue qu’en
comptant les abstentionnistes au nombre des voix
acceptantes. En
bien des points le retour aux structures anciennes était de
fait, les cantons retrouvaient aussi
un poids accru. Mais en été 1802,
Napoléon retire les troupes françaises du territoire
suisse, condamnant ainsi toute chance de retour à
l’ordre. Immédiatement une série de soulèvements
populaires éclatent. Le pays tombe dans un chaos
total. C’est dans ce chaos provoqué par lui-même que Napoléon
impose sa médiation.