Le complot du major Davel (1723)
Jean-Abram-Daniel, dit le Major
Davel, se croyant appelé
par Dieu à libérer ses compatriotes
vaudois de la tutelle bernoise,
réunit le 31
mars 1723, à Cully,
près de 600 hommes. Davel a projeté
d’occuper le château de la ville et
d’y proclamer l’autonomie du Pays de
Vaud. Mais, le 1e avril,
leurré par les autorités
lausannoises, il est
livré aux autorités bernoises…
L’autorité bernoise exerçait un pouvoir absolu et refusait
toute velléité d’autonomie. Elle
excluait par exemple de voir se
réunir les « Etats
de Vaud », les familles
nobles ou bourgeoises étaient mise à
l’écart des fonctions d’importances
et des postes d’officiers supérieurs
dans les régiments bernois. Les
baillis étaient exclusivement
bernois et l’administration
ecclésiastique était l’affaire de
Berne. Les divergences religieuses
et l’intransigeance dogmatique
bernoise contribuèrent, en plus du
système politique, à envenimer les
relations entre « Leurs
Excellences » et leurs sujets
romands. La tentative du Major Davel
tomba justement à cette époque.
C’est d’abord devant les
vexations
religieuses qu’eurent à subir
les pasteurs vaudois et les
théologiens de l’Académie de
Lausanne que Davel nourri son
projet. Pensant que le ralliement
populaire serait total, Davel réunit
près de 600 hommes sous prétexte de
revue et les conduisit, sans les
tenir au courant de son projet,
devant la cathédrale de Lausanne. Il
y remit un manifeste au Conseil de
la Ville, dénonçant l’administration
bernoise. Le matin suivant Davel
était arrêté et les troupes
licenciés. Les bernois, avertis par
les courriers du Conseil de la
Ville, avaient d’abord cru à un
enflamment général des sujets, il se
rendit vite compte que l’entreprise
était le fait d’un seul homme. Davel
fut exécuté le
24 avril 1723 et les
autorités bernoises reprirent
l’administration de leurs
territoires romands sans rien y
changer.
L’affaire Pierre Péquignat (1740)
L’Ajoie n’est pas à
l’abri des troubles paysans que
connurent de nombreuses autres
régions des cantons suisses. Comme
souvent, c’est une
ordonnance
qui met le feu aux poudres, en
l’occurrence celle émise par le
prince-évêque en
1726.
De 1730 à 1739 on réunit les Etats
de la principauté à cinq reprises
afin de ramener le calme. Rien n’y
fait et les mécontents sont toujours
plus nombreux… et plus agités. La
révolte est dirigée par des
« commis » nommés par les maires d’Ajoie,
le chef de fil se nomme
Pierre
Péquignat. Depuis 1726,
des troubles régnaient donc dans
l’évêché de Bâle. Une révolte
ouverte éclata contre l’autorité du
gouvernement épiscopal, l’évêque
demanda l’appui de sept cantons
catholiques avec lesquels il avait
une alliance. Les sujets bâlois
étaient de fervents catholiques, les
alliés de l’évêque le poussèrent à
s’entendre avec ses sujets. Les
cantons catholiques ne renouvelèrent
d’ailleurs pas leur alliance avec
l’évêché lorsqu’elle fut arrivée à
son terme en 1735. L’évêque se
tourna alors
du côté de la France, il y
trouva l’appui nécessaire pour être
rétabli dans son autorité. Plusieurs
chefs, dont Pierre Péquignat, furent
condamnés à mort. Le peuple était
ramené dans la plus parfaite
obéissance.
La conséquence la
plus directe de l’attitude des
cantons catholiques à l’égard de
l’évêché fut que celui-ci
se détacha
progressivement de la Confédération
pour se tourner vers la France, cela
lui sera fatal. L'évêché de Bâle
figura en effet parmi les premières
conquêtes des armées républicaines
françaises en 1792. Le prince-évêque
sera alors contraint de quitter le
château de Porrentruy. Il sera
destitué à Boncourt en assemblée
populaire alors que sera proclamée
l'éphémère
République rauracienne. Ainsi
s'achève sept siècles et demi de
pouvoir épiscopal bâlois. L’affaire
Péquignat n’est pas non plus le fait
des idées nouvelles véhiculées par
les Lumières. Il faut y voir un
trouble populaire provoquée par le
système politique en vigueur. Ce
n’est pas un idéal de liberté et
d’égalité au sens de
Rousseau
qui meut les contestataires, mais
bien le respect des droits anciens.
La
conjuration de Henzi (1749)
Une soixantaine de bourgeois de la République de Berne,
opposés à l’attitude des patriciens
de la cité, se rallient à quelques
patriciens exclus du gouvernement.
Samuel
Henzi en est. Mais le 2
juillet 1749,
la conjuration est dévoilée par
Friedrich
Ulrich, étudiant en
théologie. Le jour suivant, les deux
Conseils sont saisis de l’affaire et
le 4 environ 25 conjurés sont
incarcérés. Henzi, homme cultivé et
plein de talents, rédigea la plupart
de ses écrits en français ; après un
exil forcé à Neuchâtel, il revint à
Berne, amnistié, en 1748. Il ne
trouva pas auprès de « Leurs
Excellences » une oreille attentive
et se tourna alors du côté de ceux
qui nourrissaient des projets de
réformes. C’est donc lui qui prit la
direction intellectuelle du complot.
Il mentionna les griefs des
« conjurés » dans un mémoire et y
dénonça les excès des patriciens. Il
demandait par exemple le retour aux
« antiques
constitutions », une
participation accrue des bourgeois
au pouvoir législatif, un
rétablissement de la bonne entente
avec le peuple des campagnes qui
passait par une suppression du
servage, un allègement des charges
et une meilleure justice. Comprenant
que ses idées ne s’imposeraient pas
de manière pacifique, il conspira
dès la fin de 1748. Les mécontents
étant nombreux, il trouva auprès
d’eux l’appui qu’il attendait pour
« reconquérir
la couronne de la liberté ».
Mais les intérêts divers des
conjurés les empêchèrent de mener
leur prétentions à leur terme. Alors
qu’il semblait se désengager de plus
en plus du projet révolutionnaire,
Henzi fut pris dans la réaction du
gouvernement qui prenait
connaissance du conflit par la voix
de Frédéric Ulrich. Le Grand Conseil
condamna les chefs du mouvement pour
haute trahison et
leur exécution
eut lieu le 17 juillet.
Toutes les troupes de la ville
avaient été mobilisées pour qu’aucun
mouvement populaire ne vienne en
aide aux condamnés, et il en fut
ainsi malgré le sentiment
d’injustice, ou du moins de justice
bâclée, qui résultait de la mort de
l’écrivain. Ce fut une nouvelle fois
pour protéger leurs intérêts et
conserver leurs privilèges que les
patriciens bernois avaient réagit de
manière sanglante.
Peut-on voir dans les idées de Henzi
l’influence des Lumières ?
Homme cultivé et brillant, Henzi les
connaissait. Mais si ses réformes
avaient été appliquées, elles
auraient d’abord profitées aux
bourgeois qui ne participaient pas
au gouvernement. Il n’était pas
question d’accorder de tels droits
au peuple des campagnes. La ville
aurait continué à administrer à elle
seule le territoire cantonale. Si on
peut parler de lui comme d’un
personnage éclairé, Henzi est avant
tout mû par des intérêts qui
n’embrassent pas complètement ceux
des Lumières. Les « oligarques »
bernois restaient, pour un moment
encore, à l’abri des idées nouvelles
et des concessions qu’elles
obligeraient.
L’insurrection de la Léventine
(1755)
Depuis que la paix de Milan
du 4 avril
1441 avait été signée, la
Léventine était sous domination
uranaise, jouissant cependant de ses
anciennes franchises. De 1713 à 1755
les actes officiels la considèrent
même comme un allié. Mais en
1754 le
canton d’Uri exige tous les deux ans
la reddition des comptes de la
gestion des biens des veuves et des
pupilles, y ayant constaté des abus: bien des Léventins se
sentent lésés. L’insurrection se
profile à l’horizon… Des
fonctionnaires uranais furent
arrêtés, l’ordonnance abolie et les
Léventins prirent les armes. En mai
1755,
environ 1000 Uranais et 1300
Unterwaldiens et Lucernois se
déployèrent en Léventine. Les
insurgés déposèrent les armes. Les
Uranais les rassemblèrent sur la
place de Faido et leur fit
jurer le 2 juin une « éternelle
fidélité à leurs seigneurs »
et exécutèrent trois des meneurs
tandis que huit autres étaient menés
à Uri pour subir le même sort. Les
Léventins furent ensuite privés de
la quasi totalité des libertés qui
étaient les leurs et réduits à la
simple sujétion. Le cas de la
Léventine est celui d’une
insurrection populaire en marge
complète des idées des Lumières. Ce
n’est pas la prise de conscience
intellectuelle qui motive les
Léventins à s’insurger, c’est une
réaction populaire devant l’autorité
toute-puissante des uranais.
L’affaire Gaudot (1768)
Depuis 1707, Neuchâtel
était devenue
possession prussienne dans
les conditions que l’on sait. En
1748,
Frédéric II prend la
décision de supprimer la régie des
impôts et de la remplacer par une
ferme
(mise aux enchères de la perception
des cens et des dîmes).
Lorsque cette ferme dut être
renouvelée en 1767, le
mécontentement des Neuchâtelois se
fit plus vif :
personne ne voulut des fermes lors
des enchères, le montant de départ
étant fixé très haut.
Les émissaires dépêchés par
Frédéric II finirent par proposer la
vente de toutes les terres dîmables
au plus offrant, provoquant la
révolte des Neuchâtelois qui virent
là une violation du principe
d'inaliénabilité garanti en 1707 et
qui exigèrent le rétablissement de
la régie.
Le roi, estimant son
autorité et ses privilèges menacés,
porte ses griefs devant le
gouvernement bernois. Les anciens
actes de combourgeoisie désigne en
effet Berne comme arbitre entre le
prince de Neuchâtel et ses sujets.
L’avocat général Claude Gaudot
(1713-1768),
soutient à Berne les intérêts du
prince
en se montrant particulièrement
intransigeant.
Le 23 janvier
1768,
le Grand Conseil de
Berne rend son jugement, il est
défavorable à Neuchâtel.
La colère des
bourgeois de Neuchâtel fut telle que
Frédéric II demanda l'intervention
militaire de Berne qui, malgré les
appels au calme de Lucerne, Soleure,
Fribourg et de l'ambassadeur de
France, massa 9000 hommes à l'est de
la principauté.
Lorsque Gaudot revient de Berne, le 24 avril, la tension
était à son comble. Le nouveau
lieutenant-gouverneur fut assailli
dans sa maison et mis à mort,
sans que les autorités eussent tenté
de le protéger.
Berne, Lucerne, Fribourg et Soleure, alliés de Neuchâtel
depuis le XVe siècle, envoyèrent une
garnison de 600 hommes pour appuyer
l’enquête qui suivait l’assassinat.
La ville dut donner satisfaction aux
exigences du prince et quelques
étrangers qui avaient participés à
la révolte le payèrent de leur vie.
Le nouveau gouverneur, le général
Lentulus,
s’appliqua à concilier les intérêts
des uns et des autres. La
Constitution de la Principauté fut
précisée : les droits de chacun
étaient délimités précisément, tous
en étaient satisfaits.
Véritable mouvement populaire sans liens avec les idées
nouvelles des Lumières, l’affaire
Gaudot est avant tout l’expression
de la volonté de défendre les droits
acquis par les neuchâtelois en 1707.
Ce ne sont pas les idées nouvelles
qui provoquent le soulèvement mais
les changements voulus par Frédéric
II. De plus, il ne s’agit pas d’une
révolte menée uniquement par le bas
peuple ou la bourgeoisie contre
l’aristocratie locale, tous les
neuchâtelois s’unissent contre le
nouveau système voulu par leur
éloigné souverain.
La
révolution de Chenaux
De 1780 à 1784, pour des
raisons à la fois économiques,
politiques et religieuses, le canton
de Fribourg connaît une période
troublée dont le
soulèvement de
Chenaux, en
1781,
constitue l'épisode le plus
spectaculaire.
Pierre Nicolas
Chenaux (1740-1781),
mécontent du gouvernement
fribourgeois et désabusé par la
perte d’un procès, s’entoure de
complices et organise une
insurrection. L'avocat
Jean-Nicolas-André Castella
est vraisemblablement le cerveau du
soulèvement,
Jean-Pierre Raccaud l'un de
ses chefs, mais c'est
Pierre-Nicolas
Chenaux qui donnera son nom à
la révolte.
Chenaux et ses amis reprochent au gouvernement
oligarchique de Fribourg d’avoir
abolit une trentaine de fêtes
religieuses, d’avoir supprimé le
couvent de la Valsainte et de
projeter la mise en place de
nouveaux impôts. Chenaux promet à
ses partisans que leurs dettes
seront abolies, qu’une loi agraire
sera mise en place et que les
fermiers pourront avoir la libre
propriété des terres qu’ils
détiennent par bail.
Le 29 avril 1781, à la tête d'un petit groupe réuni à
Bulle à l'auberge de L'Epée
couronnée, il imagine un putsch à la
faveur duquel une poignée d'hommes,
encadrés par des officiers et
sous-officiers, prendrait Fribourg
par surprise. La date prévue est
d'abord la Saint-Jean (24 juin),
puis la foire du 3 mai. Informé du
projet de Chenaux, le gouvernement
ordonne discrètement son
arrestation. Celui-ci esquive le
coup. A la nouvelle que, le 1er mai,
Fribourg a mis sa tête à prix,
Chenaux, loin de fuir, prend
l'initiative, mobilise la population
et, dès le 2 mai, gagne la capitale.
Le 3 mai 1781, les rebelles marchent
contre la ville. Les portes de la
ville étant closes, des tractations
s'engagent; les assaillants les
mettent à profit pour sonner le
rappel des campagnards (on en
comptera deux à trois mille), tandis
que les assiégés appellent Berne à
l'aide. Rapidement secourus par les
bernois, le gouvernement
fribourgeois était prêt à recevoir
les paysans mal armés et
insuffisamment organisés. Le 4 mai,
le Vaudois
Benjamin Louis Monod de Froideville,
ancien officier au service de
Prusse, obtient sans coup férir la
reddition
de quelques centaines d'hommes.
Dans la nuit du 4 au 5 mai,
Chenaux est tué dans
un duel par l’un des insurgés,
appâté par la forte récompense
promise à qui le livrerait. La mort
de Chenaux ne fit pas renoncer les
aristocrates fribourgeois à
décapiter et écarteler son cadavre.
La révolte fut sévèrement réprimée :
les peines de prison, les
condamnations aux galères, les
bannissements et les amendes furent
le lot d’un grand nombre des
insurgés.
Les sujets se virent cependant accorder un délai de trois
jours pour formuler leurs griefs ;
si quelques diminutions de corvées
et d’impôts furent décidées, la
majorité des récriminations ne
furent pas entendues par les
patriciens fribourgeois.
Une année après la tentative de Chenaux, ce fut au tour de
la bourgeoisie urbaine de marquer
son mécontentement.
On peut parler de véritable culte
pour le meneur de la révolte, le
peuple fribourgeois, malgré les
anathèmes de l’évêque, se rendait en
un véritable pèlerinage sur le
tombeau de son martyr de la liberté
pour y invoquer "saint
Nicolas Chenaux, martyr de la
liberté".
Sur le plan
politique, les autorités
fribourgeoises, sur conseil de
Berne, Lucerne et Soleure, optent
pour l'apaisement. Les "paroisses
et communautés" sont invitées
à exprimer par écrit leurs "respectueuses
représentations". De celles
qui émanent de la campagne, aucune
ne conteste l'institution même du
patriciat, mais plusieurs
sollicitent des allègements fiscaux
ainsi que le rétablissement des
fêtes religieuses et processions
récemment supprimées. En revanche,
la bourgeoisie commune de la
capitale, par d'habiles et
insistantes démarches, fait savoir
qu'elle aspire à une meilleure
répartition du pouvoir avec la
bourgeoisie privilégiée. Le conflit
s'exacerbe; il s'achève en
1783
par l'exil forcé de ses principaux
représentants.
Les insurgés bannis et ceux qui avaient fuis continuèrent
de nourrir des ambitions de
changements. Réunis en France sous
la direction de l’avocat
André-Nicolas
Castella, ils rédigèrent de
nombreux pamphlets. La
Révolution
française allait leur
permettre de revenir à Fribourg.
Peut-on voir dans la Révolution Chenaux une filiation avec
les idées nouvelles des Lumières ?
Chenaux, dans la Gruyère opulente de
l'époque, se voue aux affaires
(immobilier, tannerie, fromage,
grains, mines, élevage muletier),
mais sans succès. Déçu également
dans ses ambitions militaires (on
lui préfère un patricien pour le
grade de major), il réussit mieux en
politique. Son franc-parler et ses
virulentes critiques envers le
régime patricien lui aliènent certes
des sympathies, mais lui assurent
une indéniable popularité,
qu'accentue sa belle prestance.
Acculé à la faillite en 1780, il
choisit la fuite en avant en tentant
de renverser le gouvernement. Les
motivations de Chenaux n’ont pas
grand-chose à voir avec les idées
nouvelles véhiculées par les
Lumières européennes.
Ce sont avant
tout ses intérêts personnels que
Chenaux défend. Peut-être
n’était-ce pas le cas de tout ses
compagnons de révolte ; on peut en
tous les cas se demander si les
belles promesses qu’il avait tenu au
peuple fribourgeois auraient été
appliqué ou si elles seraient venues
après les intérêts des bourgeois
déçus du pouvoir en place d’une
part, et les intérêts tout
personnels de Chenaux d’autre part.
Victime de la procédure infamante de damnatio memoriae
prévue par la Caroline, Chenaux est
oublié jusqu'en 1848, date où le
régime radical le réhabilite
officiellement. En 1933, une statue
monumentale est érigée à Bulle en
l'honneur du "défenseur
des libertés du peuple".