Une
rivalité de Familles
Les luttes politiques se confondirent souvent avec les
intérêts et les rivalités des
différentes familles influentes.
Ainsi le canton de Zoug subissait
les discordes des familles
Zurlauben
et Schumacher.
A Schwyz les
Reding menaient le peuple, du
moins jusqu’en 1764, date à laquelle
ils perdirent la faveur des
schwyzois, pour la retrouver
finalement quelques années plus
tard. A Lucerne, les
Meyer
et les
Schumacher se déchiraient. Le
gouvernement oligarchique bernois
n’était pas en reste : le parti des
bourgeois voulaient un remaniement
de la constitution en leur faveur,
c’est l’affaire
Henzi que nous allons
voir plus loin. A Zurich,
dont la constitution reposait depuis
des siècles sur les
corporations,
les rivalités politiques furent
moins vives. Mais à Zurich aussi
bourgeois et aristocrates
s’opposaient. Les premiers
soutenaient de plus en plus
ouvertement les genevois qui
luttaient pour une nouvelle
constitution. Devant les propos du
jeune
Christophe-Henri Müller,
soutenant que les bourgeois genevois
avaient le droit de se doter du
régime qu’ils souhaitaient, les
membres du Conseil prirent
d’énergiques mesures. Nombreux
bourgeois furent arrêtés et
interrogés, l’association de
« patriotes » mise à mal et la revue
qu’ils publiaient, « Der
Erinner », supprimée.
Mentionnons aussi l’opposition entre
les familles
Geiger et
Suter
dans les Rhodes-Intérieures
Nous verrons que les
événements politiques qui se
déroulèrent à Genève furent d’une
autre envergure. Décrivons ici, à
titre d’exemple, la constitution
politique de quelques uns des
cantons suisses.
L’organisation politique bernoise
Nous avons vu qu’à Berne l’aristocratie
s’est emparée du pouvoir. Il
faut savoir qu’en 1651 une
ordonnance désigne du nom de
patricien
les habitants de la cités qui sont
éligibles aux différents conseils de
la ville. Les étrangers, les paysans
où les artisans indigènes ne peuvent
s’élever au patriciat. L’application
de ce système eut comme conséquence
que les pouvoirs se trouvent
concentrés
entre les mains de quelques grandes
familles. Le
Grand Conseil
des Deux-Cents est
composé de 299
membres et constitue la plus
importante des autorités. Il ne
connaît aucune barrière
constitutionnelle qui puisse
restreindre son pouvoir. La
puissance exécutive est déléguée par
le Grand Conseil au
Petit Conseil
ou
Sénat. Ses membres sont
choisis au sein du Grand Conseil
par… le Grand Conseil. Le Sénat est
composé de 27 membres à la tête
desquels on compte deux avoyers ou
chefs de la république. Le
renouvellement des postes se fait
par une intéressante procédure : 26
balles, dont trois d’or, sont mises
dans une boîte, ceux qui tireront
les balles en or désigneront trois
électeurs parmis les 26 membres
restant du Petit Conseil. Un même
procédé est appliqué au Grand
Conseil afin de désigner sept autres
électeurs. Les dix électeurs sont
réunis et choisissent entre six et
dix candidats. Lorsque le Grand
Conseil a éliminé suffisamment de
candidats pour que seul quatre
d’entre eux reste en course, on
place 2 boules d’or et deux boules
d’argent dans une boîte ; les deux
candidats tirant les boules d’or
sont soumis au vote final du Grand
Conseil. Pour être complet notons
que pour être candidat il faut avoir
siégé au Grand Conseil pendant dix
ans au moins et être marié.
Les principaux magistrats bernois sont les deux
avoyers,
les deux
trésoriers et les quatre
bannerets ;
ils sont élus par le Grand Conseil
et pris parmi ses membres. Chaque
année ils sont confirmés dans leur
charge, un avoyer peut l’être à vie
alors que la charge de trésorier ne
va pas au-delà de six ans et celle
de bannerets au-delà de quatre. Nous
avons signalé que les avoyers
étaient au nombre de deux, l’un
d’entre eux est l’avoyer
régnant : il a un siège
un peu plus élevé que les autres, le
sceau de la République repose devant
lui et il ne donne sa voix qu’en cas
d’égalité de suffrage. Le second
avoyer est le premier des sénateurs
et devient le président du
Conseil Secret
(qui se compose de
l’avoyer non régnant, du plus ancien
des deux trésoriers et de deux
membres du Sénat ; il a comme mandat
de s’occuper des affaires d’Etat qui
requièrent une discrétion absolue,
c’est donc un Conseil d’importance).
Les deux trésoriers, celui du pays
allemand et celui du pays de Vaud,
forment avec les quatre bannerets un
Conseil des
Finances (ou
Chambre
économique).
Avec les Lumières et
les idées nouvelles qu'elles
véhiculaient, l’opinion publique fit
de plus en plus valoir ses droits.
Les discussions menées dans les
cercles, salons et sociétés sur la
forme et l'avenir de l'Etat
aboutirent à développer l'engagement
politique, non seulement des
patriciens, mais aussi des citadins
riches et cultivés, même dans les
petites villes. Ainsi, dans les
décennies qui précèdent la
Révolution, il se forma, notamment
en Argovie et dans le Pays de Vaud,
une
nouvelle élite d'entrepreneurs
qui revendiquaient une participation
au pouvoir fondée non plus sur les
privilèges locaux, mais sur les
droits naturels, sur la propriété et
la capacité.
Le fossé s'élargissait entre
l’organisation mise en place par
l’Ancien régime et l’importance de
cette nouvelle forme de force
politique. L'économie paternaliste,
la censure omniprésente, la tutelle
ecclésiastique et les privilèges
excessifs de quelques familles
devenaient insupportables à un
nombre toujours plus élevé de
citoyens. Dans toute l'Europe, le
régime bernois était perçu comme le
modèle du gouvernement
aristocratique, tant par ses
qualités que par ses défauts.
La
Révolution
française eut un grand
retentissement dans les pays sujets.
Les troubles qui éclatèrent dans le
Pays de Vaud, surtout en
1791,
la menace pesant sur la frontière
nord dès 1792 ébranlèrent le régime.
Pour les révolutionnaires, l'Etat de
Berne devint le symbole de l'ordre
ancien.
Il
s'écroula en quelques mois, après
que la France intervint
militairement en Suisse.
Le 2 février 1798, le Grand Conseil
reçut en son sein cinquante-deux
députés de la campagne et décida de
modifier la constitution. Mais la
situation était désespérée, face aux
mouvements d'indépendance dans le
Pays de Vaud et en Argovie, face aux
troubles en ville et dans les
campagnes et face à la menace
directe des troupes françaises qui
livrèrent bataille à
Neuenegg
et au
Grauholz
avant d'occuper la ville, le
5 mars.
L’organisation
politique valaisanne
Le Valais est divisé en sept dizains
(Sion, Sierre, Loèche, Rarogne,
Viège, Brigue et Conches). Chacun
est
indépendant. Les députés
de chacun des dizains se réunissent
deux fois par année à Sion (en mai
et en décembre). Ce sont des diètes
et leurs membres représentent le
corps de l’Etat. Chaque dizain
compte un
banneret, un
capitaine
et un juge.
Les fonctions de banneret et de
capitaine s’exercent à vie alors
qu’un juge est en place pour deux
ans. On compte également un
grand bailli
ou capitaine général, il est
le véritable chef de l’Etat et
dispose du pouvoir de nommer le
petit conseil avec l’accord du grand
conseil de la diète. Ce petit
conseil est composé de l’ensemble
des députés de l’un des dizains et
d’un membre de chacun des dizains
restant, ceux-ci n’auront plus de
voix au grand conseil. Le bailli
général est élu pour trois ans au
moins. En son absence, la gestion
est confiée à un
vice-bailli,
notons que ces deux fonctions ne
peuvent être exercées par des hommes
du même dizain en même temps.
En plus de ces députés à la Diète, les dizains leur
adjoignent d’autres envoyés, souvent
des paysans, qui sont entre cinq et
huit et ont été désigné par le
conseil de dizain. Chaque dizain est
composé de différentes communautés
qui tiennent elles aussi des
assemblées. Ce système permet
d’éviter la tenue d’un Conseil
Général tout en donnant une
résonance aux volontés démocratiques
des sujets.
Les populations
sujettes de la république des Sept
Dizains seront eux aussi victimes
des symptômes de mécontentement qui
se multiplient au XVIIIe siècle. A
tel point que la diète de mai 1790
discute des mesures à prendre pour
mettre un
terme à l’oppression que les hauts
fonctionnaires exercent sur les
sujets du Bas-Valais. Les
propos que l’on colporte au sujet de
la liberté française trouvent un
écho favorable dans les territoires
occidentaux du Valais. Bien des
sujets n’y rêvent que de révolution.
Les notables de Saint-Maurice et de
Monthey n’aspirent par contre qu’à
recouvrer pour eux les avantages
politiques et économiques dont ils
sont frustrés depuis longtemps.
L’imagination
populaire, toujours en quête de
héros, trouve un champion de la
liberté dans la personne de
Pierre-Maurice
Rey-Bellet, surnommé le
« Gros-Bellet ». Il s’était opposé
au gouvernement d’Hildebrand
Schiner, en septembre 1790.
L’année suivante, la conjuration
des Crochets dont les
projets sont surtout criminels
ajoute un élément supplémentaire de
troubles dans les territoires du
Bas-Valais. Dans le Haut-Valais
lui-même, les scènes d’agitation ne
manquent point. Aussi, en diète de
décembre 1792, l’évêque demande-t-il
l’appui de l’Etat pour rétablir
l’ordre public. La Révolution
française allait bientôt prendre
place jusque dans les montagnes
valaisannes…
L’organisation politique des Grisons
Le canton des Grisons se partage en trois grandes
parties :
-
La Ligue-Haute ou Grise
(Grau-Bund, d’où le nom de Bundner)
-
La Ligue de la Caddée
(pour Casa Dei) ou de la
Maison de Dieu (Gottshaus-Bund)
-
La Ligue des X communautés,
en allemand Zehen-Gerichten-Bund.
Chacune des parties se gouverne selon ses propres lois et
coutumes, nomme ses magistrats et
forme ainsi un petit état souverain.
Elles tiennent des diètes
provinciales composés de députés des
différentes communautés, mais ces
diètes provinciales ne font en
général que délibérer et soumettre
le résultat de leurs discussions aux
différentes communautés ; celles-ci
envoient chacune leur opinion par
écrit, la majorité l’emporte.
La justice est différemment rendue dans chacune des
parties, ainsi dans la Ligue des Dix
Juridictions on ne peut faire appel
(sauf dans la seigneurie de
Meyenfeld). Pour les affaires
concernant l’ensemble des trois
Ligues, on tient une diète composée
de députés de chaque Ligue. Cette
diète se tient
autant de fois que les affaires
courantes le demande. La
Diète générale est la principale
assemblée, elle est composée des
chefs des trois Ligues et de deux
députés de chaque communauté qui a
droit à un suffrage. Cette Diète
générale se tient généralement une
fois par année. Outre la Diète
générale, on en compte trois
autres :
-
La Demi-Diète (Beitag) :
elle est composée de la moitié des
députés assistant à la Diète
générale. Elle se tient toujours à
Coire.
-
Le Congrès :
composée des trois chefs des Ligues
et de trois députés. Elle se réunit
une fois l’an, en général début
février, et s’occupe des réponses
des communautés. Elle se tient à
Coire.
-
La troisième est une assemblée qui ne compte que
les trois chefs des Ligues. Elle se
tient avant la Diète générale et se
consacre à la préparation des points
à délibérer.
L’organisation politique grisonne à ceci de particulier
qu’elle donne une
large voix au
peuple ; cependant, il arrive
rarement que les communautés soient
d’avis différents des députés
qu’elles se sont données, ce qui a
comme conséquence que la république
grisonne est finalement gouvernée
par un petit nombre de personnages
influents (Selon l’exposé d’A.Ruchat
dans Etat et Délices de la
Suisse, ou description
helvétique et géographique des
XIII cantons suisses et de leurs
alliés, nouvelle edition, 4
vol., Bâle, 1776. pp 220-226).
L’organisation politique bâloise
A Bâle, l’organisation du Conseil repose sur les
corporations.
Ce sont contre les tendances
oligarchiques que le système
provoque que les mouvements
populaires que nous avons vus se
déclenchent. Les citoyens bâlois
sont divisés en
dix-huit
corps de métier ou « tribus »,
la constitution exige que les deux
conseils, le Grand et le Petit, se
composent de représentants de toutes
les « tribus ». La Constitution
politique de Bâle est surprenante à
plusieurs égards : ainsi, on a mis
dans la même tribu les chirurgiens,
les barbiers, les peintres et les
selliers. De sorte que les
chirurgiens et les barbiers réunis
peuvent prétendre à la moitié des
magistratures, les peintres réunis
aux selliers se distribuant l’autre
moitié. Pour les charges les plus
importantes, on réunit les six
candidats ayant le plus grand nombre
de voix et c’est le sort qui décide (Je me suis basé ici en partie
sur l’ouvrage de J-R Sinner de
Ballaigues, Voyage historique et
littéraire dans la Suisse
occidentale, Neuchâtel, 1781,
tome 1. )…
L’organisation
politique des cantons
« démocratiques »
On compte, au XVIIIe siècle, six cantons suisses dont on dit qu’ils sont
" démocratiques " (Selon l’exposé d’A.Ruchat
dans Etat et Délices de la
Suisse, ou description
helvétique et géographique des
XIII cantons suisses et de leurs
alliés, nouvelle edition, 4
vol., Bâle, 1776. pp 220-226) :
Uri, Schwyz, Unterwald, Zoug,
Glaris, Appenzell. Nous avons vu que
les villes aristocratiques se
divisaient en tribus (comme à Bâle
par exemple), dans les cantons
« démocratiques » chaque chef-lieu
est divisé en
communautés. Chaque canton
désigne un
Ammann, nom dérivé d’Amtmann
qui signifie « homme
remplissant une charge éminente »,
on le nomme aussi
Land-Ammann.
Il est élu par l’assemblée générale
de tout le peuple, il est changé
soit tous les ans soit tous les deux
ans selon les cantons. Les autres
magistrats, comme le
Statthalter
(remplaçant du Land-Amman), le
Pannerherr
(porte-étendard du canton), le
Landshaubtmann
(le capitiaine du canton), sont par
contre élus à vie. La
Landsgemeinde
se tient une fois par an ; le
Landamann se tient au centre du
cercle que les citoyens forment. Il propose
les affaires qui seront traitées,
les plus importantes, les autres, et
celles qui n’auront pas pu être
débattu, seront renvoyées devant le
conseil ordinaire (qui réunit le
Landamann et les magistrats) ou à
une prochaine assemblée. L’assemblée
générale s’occupe des affaires
ordinaires de l’Etat, mais son
pouvoir est limité car la
souveraineté réside dans le corps de
l’ensemble des citoyens.
La différence la plus notable avec les cantons à tendance
aristocratique que nous avons vu,
c’est que les six cantons
« démocratiques » ont posé un
certains nombre de
règles
strictes visant à éviter une
dérive d’ordre absolutiste :
père et fils ne peuvent siéger dans
le même conseil, de même, deux
personnes portant le même nom et
d’une famille commune ne sauraient
siéger dans le même conseil.
A la fin du XVIIIe siècle, la Suisse reste un sujet d’étonnement pour les
étrangers qui se penchent sur sa
constitution politique. Les cantons,
ces véritables
républiques indépendantes,
sont réunis par divers traités mais
conservent une totale souveraineté
les uns par rapport aux autres. Ce
système aristocratique que nous
avons brièvement décrit, et qui
tendait à s’imposer comme modèle, ne
pouvait que s’affaiblir par la
diffusion des idées nouvelles.