SOMMAIRE - Histoire Suisse

Nous vous proposons ici un petit voyage au travers de l'histoire de la Confédération helvétique. Cette rubrique est composée de nombreux dossiers, mini-dossiers et d'un grand nombre de simples pages.  Cette rubrique est particulièrement fournie et regroupe un nombre de textes toujours grandissant, vos travaux sont les bienvenus !!!

 

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 La Guerre des Paysans de 1653

 
 

Les changements économiques et l’unification croissante de l’administration, ont été le point de départ des graves luttes qui agitèrent la Confédération pendant le XVIIe et le XVIIIe siècle.  Rétablir les anciens privilèges et donner une autre structure au système politique de la Confédération, c’est cette double exigence qui jette le pays dans ce conflit particulièrement grave que fut la guerre des Paysans de 1653 (elle embrasa en particulier les territoires de Lucerne, Berne, Soleure et Bâle). 

Les différences sociales dans les campagnes avaient été aggravées par la guerre de Trente Ans ; la crise économique qui suit la fin des hostilités crée une situation révolutionnaire, et c’est l’opposition aux mesures étatiques tentant d’augmenter l’efficacité de l’administration gouvernementale dans le domaine fiscal qui met le feu aux poudres. Les troubles commencent dans l’Entlebuch (pays sujet de Soleure) et s’étendent rapidement. En plus des revendications que nous avons déjà soulignées, les paysans réclamaient l’institution d’une alliance paysanne qui aurait été le partenaire de la Diète des cantons. Il y aurait alors eut une véritable Confédération à deux niveaux : celle des seigneurs d’une part, et celle des sujets d’autre part. 

Les efforts de médiation des autres cantons (l’un des derniers efforts de médiation fédérale) n’aboutirent pas et la révolte est mâtée dans le sang par les armées réunies des cantons impliqués. La guerre des Paysans de 1653 est le dernier soulèvement touchant plusieurs cantons. Les émeutes du XVIIIe siècle resteront isolées et ne mettront pas en danger la Confédération elle-même.

La Guerre des Paysans et les Lumières

Les prémisses de la crise se situent en 1641, une date avancée par rapport à la « crise de conscience » décrite par P.Hazard (HAZARD Paul, La crise de la conscience européenne (1680-1715), 3 vol.,Paris, 1973). Le conflit paysan s’inscrit dans le contexte des révoltes populaires de manière exemplaire, reste à savoir si l’on peut y déceler une volonté de changement, d’acquisition de liberté et d’égalité au sens des Lumières. Les Lumières suisses sont tout à fait spécifiques et contrastent souvent avec la forme peut-être plus « légère » des Lumières françaises. Le conflit paysan se base sur des revendications on ne peut plus pratiques, le pragmatisme qui caractérisera les Lumières suisses peut-il trouver ici ses prémisses ? Nous y reviendrons.

La situation politique interne de la Suisse est unique en Europe, une forme d’oligarchie paternaliste s’est mise en place dans de nombreux cantons, de concert entre les autorités politiques des villes et l’église. De fait, la déconsidération politique de la campagne fit qu’économiquement elle tomba aussi sous la dépendance de la ville qui, souvent, l’exploitait sans ménagement. Ce système quasi absolutiste ne tarda pas à provoquer l’opposition de ceux dont il bafouait les droits.

Les événements

C’est d’abord dans le canton de Berne, en 1641, qu’éclatèrent les premiers troubles paysans. Dans l’Oberland, l’Emmenthal et la Haute-Argovie les paysans refusaient de se voir imposer un nouvel « impôt de guerre ». Celui-ci était perçu en plus des impôts ordinaires et était destiné à financer la constitution d’une armée permanente. Les premiers « impôts de guerre » ou « Reissteuer » du XVe au XVIIe siècle avaient été précédé d’une consultation populaire, afin de s’assurer du plébiscite de la population. Mais on se passa bientôt de l’avis des sujets, ce qui ne manqua pas de provoquer la méfiance de ceux qui étaient ainsi mis à l’écart des affaires publiques. Une méfiance qui mena jusqu’à la révolte ouverte contre le gouvernement. Les premiers mécontentements que nous évoquons eurent une fin heureuse grâce à la médiation des cantons protestants qui firent concéder au gouvernement bernois que l’impôt ne serait perçu que pour six ans. Mais les antagonismes n’étaient pas pour autant effacés, les paysans n’étaient pas entièrement satisfaits par le règlement du conflit et un tel état de chose annonçait les troubles futurs.

Après les premiers soubresauts des paysans bernois, ce fut au tour de ceux du canton de Zürich de marquer leur mécontentement. L’impôt foncier mis en place dans le bailliage de Kibourg pour financer l’organisation militaire du canton mis le feu aux poudres. Le mouvement paysan ne tarda pas à s’étendre à une bonne partie du canton, les revendications étaient celles de se voir attribuer les mêmes droits que les bourgeois ou d’être exemptés de tout impôts. La réaction du gouvernement fut radical : mobilisation de la milice et blocus de plusieurs villages zurichois. Ce furent plus de 4800 hommes d’infanteries, 300 cavaliers, 500 bateliers et quelques canons qui se dirigèrent vers Kappel (Chiffres données par Alfred Zesiger dans son article L’organisation militaire aux 17e et 18e siècle et les guerres civiles, in Histoire Militaire de la Suisse, Vol.3, cahiers 5-8.). Les contestataires durent déposer les armes et faire amende honorable en compagnie de leurs femmes et de leurs enfants. Les meneurs ne s’en tirèrent pas d’une simple génuflexion : ils furent mis à mort. Mais le gouvernement renonça à exiger l’impôt, du moins le fit-il jusqu’en 1672.

Les paysans étaient donc remis à l’ordre, de manière sanglante à Zürich et sans effusion de sang du côté bernois. Mais le refus constant d’accorder les droits politiques aux campagnes contribuait à creuser un fossé toujours plus profond entre régime aristocratique et peuple des campagnes. La tension ne tarda pas à se transformer en conflit ouvert.

Les ordonnances décidées en décembre 1652 par Lucerne et Berne, bientôt étendues par la Diète à l’ensemble de la Confédération, qui décidaient de la dépréciation des monnaies étrangères et faisaient tomber très bas la valeur des monnaies suisses furent le déclencheur. Comment comprendre cette mesure ? En sachant que durant la guerre de Trente Ans la spéculation permit à la Suisse de vivre une sorte d’« âge d’or » et aux paysans d’avoir des revenus substantiels par l’accroissement des prix ; avec la fin de la guerre les prix retombèrent à leur niveau normal : la production helvétique entrant à nouveau en concurrence avec les denrées provenant de Souabe et de Bavière. De plus, le prix de la terre baisse alors que les paysans ont acquit des domaines au prix fort grâce à des emprunts contractés à des taux élevés. S’ajoute encore à cela une augmentation du chômage provoqué par le retour des mercenaires licenciés suite à l’échéance du traité de capitulation militaire avec la France. Les ordonnances de décembre 1652 diminuaient de moitié la valeur des monnaies du pays et l’argent étranger devenait sans valeur. A Schüpfheim, village lucernois, on décida d’envoyer une délégation pour demander l’abrogation de l’ordonnance. Les plaintes paysannes restèrent lettre morte. Le résultat en fut que dix des quinze districts lucernois formèrent une « Ligue des paysans » pour lutter contre la « Ligue des Excellences » que formaient les villes souveraines.

En mars, ce sont plus de 3000 paysans en armes qui viennent à Lucerne réclamer l’application de leurs revendications. La médiation des Waldstatten et de Zoug persuada les paysans de se retirer, non sans avoir exigé du gouvernement lucernois l’assurance de l’exécution de leurs demandes. Tout semblait s’apaiser à nouveau. C’était sans compter sur la maladresse des rédacteurs du « Mandat contre la rébellion ».

Mandat que la Diète rendit dans le courant du mois de mars 1653. Rédigé en des termes très virulents, il provoqua l’exaspération paysanne. Les campagnes lucernoises, bernoises, baloises, soleuroises et celles du Freimat faisaient désormais cause commune. Le Lucernois Emmenegger fut promu « Colonel général » et mit à la tête des insurgés, Niklaus Leuenberger était nommé chef de la Ligue. Une armée de 16 000 hommes fut levée et les plaintes des paysans furent résumées en sept articles que les gouvernements devaient appliquer. Les villes n’entendaient pas céder : Berne, Zurich, Lucerne, Fribourg et Soleure levaient des troupes. Lorsque 6000 paysans de l’Oberland campèrent autour de la ville de Berne, il fallut sept jours au gouvernement pour céder et promettre le paiement d’une indemnité de 50 000 livres. Les troupes paysannes se dispersèrent. La guerre civile semblait évitée une nouvelle fois, sans que le sang n’eut coulé.

Mais les partisans de la manière forte, majoritaire à la Diète, ne se satisfèrent pas de ce règlement pacifique : Partant de Zürich, de Berne et d’Uri respectivement, le major-général Jean Conrad Werdmüller, le major-général Sigismond d’Erlach et le colonel Sébastien Pèlerin Zwyer marchèrent contre les insurgés. Les paysans argoviens durent signer la paix de Mellingen, ceux de l’Emmenthal et de la Haute Argovie furent défaits tout comme les Lucernois et le corps du Freiamt. La Paix de Mellingen était imposée aux paysans. Mais à Berne, on trouvait la paix trop clémente pour ceux qui s’étaient permis l’outrage d’encercler la cité. Nombreux villages furent réduits en cendres (Jegisdorf, Herzogenbuchsee, Wolhenschwill), l’Oberland mis à sac par les troupes fribourgeoises et les cours martiales fédérales et les conseils de guerre cantonaux exécutèrent les rebelles à tour de bras. On compte ainsi plus de 40 condamnations à mort (dont 34 furent appliquées). Les meneurs principaux n’échappèrent pas à l’échafaud. On comptait, en plus de ces exécutions, une centaine de mort durant les combats. Les frais de la campagne durent être supportés par les insurgés qui durent également remettre leurs armes. Les gouvernements cantonaux avaient frappés durement, seul Soleure fit exception. Mais une telle répression devait laisser des traces durables.

A Neuchâtel

Et à Neuchâtel ? Ce furent près de 350 hommes qui furent mobilisés dès février 1653 pour venir au secours des seigneurs de Berne. Sous la conduite de sieurs Henry Chambrier et Sigismond Tribolet. Devant le renforcement de la révolte paysanne 490 hommes supplémentaires furent dépêchés (Selon les lignes rédigées dans le Musée Neuchâtelois, 2e et 3e année, Neuchâtel, 1865 et 1866, par Jacques Stavay-Mollondin, auteur de la Relation du ministère de très généreux et puissant Seigneur Messire Jacques de Stavay, chevalier, seigneur de Mollondin.). Les Quatre-Ministraux envoyèrent en tout 250 hommes. Les troupes neuchâteloises marchèrent avec l’armée d’Erlach et participèrent ainsi à la soumission d’Herzogenbuchsee. Notons encore que ce furent les troupes neuchâteloises qui se saisirent de Leuenberger et le remirent aux autorités bernoises, qui lui réservèrent le sort que l’on sait… Les troupes neuchâteloises rentrèrent le 25 juin 1653, après quatre mois de campagne. 

Quelles conclusions ?

Le soulèvement des paysans présente deux pôles principaux. D’abord la dégradation de la situation économique suite à la fin de la guerre de Trente Ans. Ensuite un antagonisme grandissant entre ville souveraine et campagne soumise. Les paysans n’ont pas oublié les libertés féodales et leur état de sujétion leur devient insupportable. Même si les paysans reçoivent les promesses que nous avons vues au mois de mars et au début du mois d’avril 1653, celles-ci ne produisent pas leurs effets immédiatement. L’aristocratie souveraine excluait la population des campagnes du gouvernement, des emplois publics, des postes d’officiers supérieurs, des études théologiques, donc des bénéfices ecclésiastiques. Le monopole des bourgeoisies urbaines s’étendait sur le commerce en gros et sur la grande industrie. Ainsi écartés des carrières de prestiges et donc confinés à un bas niveau économique, les paysans ne pouvaient que nourrir d’amères sentiments. Nous avons vu qu’il faut ajouter à cette situation déjà peu enviables des impôts toujours plus lourds et plus nombreux en contrepartie desquels les paysans ne recevaient aucun droits supplémentaires.

C’est la nécessité de l’entretien de troupes permanentes, l’évolution vers une administration, des institutions juridiques et une législation uniformes qui provoquèrent les troubles que nous avons relatés. Les coutumes locales et les droits anciens, reposant sur des bases médiévales, avaient dû céder devant l’idée moderne de l’Etat. Une idée que portèrent les Lumières européennes. Est-ce le mouvement social des paysans ou les volontés de réformes de l’aristocratie urbaine qui s’inscrit le mieux dans le courant naissant des Lumières ? Du côté des premiers on peut mettre en avant la défense de la liberté, des droits établis et cette vision du « bon sauvage » proche de la nature que les grands noms des Lumières auront à cœur de défendre. Du côté des seconds on peut soutenir que c’est le progrès qui est recherché, la mise en place d’une administration visant à optimiser le fonctionnement de la société, une marche vers la modernité dans laquelle les Lumières européennes s’inscrivent. Ce serait occulter les visées purement individuelles que ces réformes cachent souvent. On se soucie peu de la condition des paysans, les réformes ne visent pas à améliorer leur situation ; c’est bien l’accroissement de leur domination et leur enrichissement que les gouvernants recherchent. Comment ne pas voir des idées en contradiction flagrante avec l’esprit des Lumières du côté des deux protagonistes : ainsi, les paysans se battent au nom de droits anciens, résolument tournés vers le moyen age et empêchant toute évolution vers un état moderne. Les idées nouvelles du droit civil, pénal et international que développeront les Lumières ne sont pas compatibles avec les droits anciens que défendent si vigoureusement les paysans. Quant aux oligarchies urbaines, comment ne pas voir dans la réaction violente qu’elles opposèrent aux paysans une négation des droits du citoyen, ces droits encore si peu défendu par les auteurs du XVIIe siècle, mais qui, par la suite, seront développés par les Lumières européennes et déboucheront sur la Déclaration des droits de l’homme, véritable aboutissement du droit naturel. Les vieilles démocraties suisses dont Rousseau parle sont passées aux mains de quelques familles toutes-puissantes qui, par leurs réformes, ne visent souvent qu’à maximiser encore leur pouvoir.

     

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