Les
treize cantons et leurs alliés n’ont comme constitution que
les pactes datant du Moyen age. La Diète fédérale fait figure
d’organe central, mais depuis toujours une
multitude
d’intérêts divergents de différents groupes de cantons se
superpose à la structure confédérale telle qu’elle
se manifeste à la Diète. Le
facteur le plus visible étant la séparation
confessionnelle. L’avantage des cantons catholiques
dans les bailliages communs ne tient pas compte de l’importance
économique et politique
croissante des cantons réformés. La crise est donc
permanente.
En
1656, Zurich et Berne décident
de faire changer l’avantage de camp (Soleure, Fribourg, Bâle
et Saint Gall restant neutres), mais leur défaite
près de Villmergen
(bailliage commun d’Argovie) conserve pour 50 ans encore la prédominance
aux cantons catholiques. En 1712,
le conflit reprend. Les mêmes coalitions se retrouvent une
nouvelle fois sur le champ de bataille de Villmergen. Cette
fois-ci les réformés remportent la
victoire, l’équilibre politique est modifié à leur
avantage (création d’un tribunal formé à égalité de
catholique et de protestants pour débattre des questions
religieuses).
La
seconde guerre de Villmergen a pour résultats l’acceptation
de la prépondérance des cantons réformés et surtout la
reconnaissance du rôle dominant de Zurich et de Berne dans la
Confédération. Ils existaient d’autres clivages
que les clivages confessionnels : Les
systèmes
économiques (L’Ouest proche de la France, la Suisse
orientale et centrale axées sur Zurich, Bâle vers la Rhénanie
et l’Alsace), l’impossibilité à se
mettre d’accord sur une monnaie commune, les antagonismes
ville-campagnes… Ainsi,
la Confédération unissait les cantons et les alliés, à différents
niveaux, en groupes différents. Cela empêchait l’union d’être
efficace, mais la diversité des conflits et l’interférence
des intérêts neutralisaient les
affrontements. L’ancienne Confédération subsista
grâce à cet état d’équilibre entre les conflits.
Le
Défensional de 1647
est renouvelé en 1668 et resta la base de la collaboration
militaire entre les cantons (en théorie, la Confédération se
donnait, en temps de guerre, un gouvernement central à pleins
pouvoirs ; en pratique, les méfiances cantonales étaient
trop grandes pour que cela puisse fonctionner). Vers la fin du
XVIIIe siècle, la nécessité d’une
politique commune n’est guère contestée, mais la
situation intérieure, tant économique que politique, n’ayant
pas changé, les tensions restent les mêmes, bien que la
question confessionnelle s’apaise un peu. Même si l’on a vu
le peu de poids « réel » de la Diète, il
ne
faut cependant pas sous-estimer l’importance du rituel fédéral
dans la prise de conscience nationale. Mais bientôt plus
rien ne se passe sans que les grandes villes de Berne et Zurich
n’en aient pris connaissance, et même débattu.
Autour
des 13 cantons se regroupent une série d’alliés.
Ont un siège à la Diète : l’Abbaye de St Gall, la
ville de St Gall et Bienne. C’est le groupe le plus étroitement
lié à la Confédération. Les autres alliés n’ont de traités
qu’avec certains cantons, ce sont : Mulhouse, Genève, le
prince-évêque de Bâle, la Principauté de Neuchâtel, le
Valais, les Grisons (et dans une moindre mesure, en plein centre
de la Confédération, la République de Gersau). La
Suisse ressemblait à une mosaïque
de toutes les possibilités politiques de l’Ancien Régime.
Nous y trouvons des démocraties, des aristocraties, des
monarchies, des régions assujetties selon tous les degrés de dépendance,
le tout maintenu par un système complexe et hétérogène de
pactes et d’alliances.
Retour sur les guerres de
Villmergen
Lors de la
guerre des
paysans, les cantons
suisses avaient fait cause commune
pour lutter contre les insurgés.
C’est une réaction qui peut
surprendre lorsque l’on sait que
dans le reste de l’Europe,
catholiques et protestants étaient
en guerre les uns contre les autres.
Mais derrière cette union contre les
paysans couvaient un conflit qui
n’allait pas tarder à s’enflammer.
Les deux
confessions formaient des blocs
toujours plus distincts l’un de
l’autre, un simple incident
pouvait suffire à déclencher un
conflit qui verrait la solidarité
fédérale éclater en morceaux. Il se
produisit durant l’année 1655.
La
première confrontation
Nous n’allons pas ici
rentrer dans le détail du
déroulement de cette première guerre
de Villmergen, nous en verrons
pourtant les causes et les faits
marquants. Les causes de la guerre
se rapportent au conflit paysan de
1653 :
une communauté
protestante de la bourgade
schwyzoise d’Arth manifeste sa
sympathie pour les paysans lucernois
rebelles et entretient des
correspondances secrètes avec Zurich.
Refusant de se soumettre aux
ordonnances de l’église catholique,
les « Nicodémites » sont poursuivis
en justice par le gouvernement schwyzois.
N’attendant pas les sentences, les
« rebelles » fuient et se réfugient
à Zurich. La justice shwyzoise
entreprend alors des poursuites
contre les parents des fuyards,
quatre d’entre eux seront exécutés.
Zurich riposte en exigeant que les
biens des fugitifs leurs soient
restitués. Schwyz refuse.
La ville de Zurich,
sans en avoir préalablement débattu
avec les autres cantons protestants,
publie le « manifeste
du 27 décembre 1655 » (qui
date en fait du 6 janvier selon le
calendrier grégorien) : la guerre
est déclarée à Schwyz et aux quatre
autres cantons catholiques. En
janvier 1656 s’engagea la bataille
de Villmergen, son issue allait
décider de celle de la guerre. Les
bernois, pourtant sûr de leur
victoire et disposant d’un meilleur
armement et de troupes plus
nombreuses, furent défaits. Sur le
champ de bataille on comptait plus
de 750 morts,
573 du côté protestant et 189 du
côté catholique.
Dès la fin du mois de février la
paix était signée. Chaque canton se
voyait reconnaître une indépendance
et une souveraineté absolue pour
tout ce qui touchait la religion. Le
temps des pactes primitifs selon
lesquels tout conflit entre les
confédérés devait être soumis et
jugé par la Diète était révolu. Le
résultat direct fut que
nombre de
différends ne trouvaient plus aucune
autorité pour être tranchés.
La guerre de
Villmergen peut sembler bien
lointaine des préoccupations des
Lumières ; pourtant plusieurs
éléments nous y ramènent. D’abord il
s’agit d’un conflit dont nous avons
vu qu’il est lié aux soulèvements
paysans des années qui l’ont
précédées. La réaction de « Leurs
Excellences » avait provoqué
d’amères
rancunes du côté des sujets
qui devaient livrer bataille à
Villmergen, c’est sûrement ce qui
peut expliquer le
manque de
discipline d’une partie des
troupes protestantes. Aux erreurs
tactiques et à la défaillance du
commandement protestant s’ajoute le
courage des troupes catholiques qui
forcèrent le sort des armes. Le
sanglant conflit qui venait de se
jouer mettait
un terme au rôle d’arbitre de la
Diète, l’espoir de
cohésion du corps fédéral que
nourrissaient encore certains
s’évaporaient. En revanche, les
échanges entre cantons de même
confession s’intensifièrent.
Il fallu le danger
des années de
1668 à
1673 pour décider les 13
cantons et leurs trois plus proches
alliés à se rapprocher et à conclure
une révision du « Défensional
de Wil » de 1647. On ne
peut pourtant voir dans ce conflit
précédent le XVIIIe siècle
l’influence directe, intellectuelle
et idéologique des Lumières. On y
décèle en revanche l’opposition de
deux suisses, l’une d’entre elle, la
partie protestante, sera plus
réceptive aux idées nouvelles qui
s’immisceront bientôt en Suisse.
La
seconde confrontation
Ce second conflit
religieux qui opposa les Confédérés
en deux camps distincts se déroula
en 1712. C’est la
construction
d’une route de Wattwil à Uznach
qui fit s’opposer les
habitants du Toggenbourg à l’abbé de
St Gall. Les Toggenbourgeois,
soutenus par Berne et Zurich,
entament un
processus d’autonomisation :
ils se donnent un conseil, des
tribunaux et une commission
gouvernementale. Les différences
religieuses entre les deux partis
s’en trouvent exacerbées. C’est au
mois d’avril 1712 que les cinq
cantons catholiques et le Valais
prennent parti pour l’abbé.
La paix est
finalement signée à
Aarau le 11
août 1712. Cette
quatrième paix nationale mit fin à
la dernière guerre civile de
religion que notre pays connu. La
paix nationale de 1531 est abrogée
et déclarée « sans
force ni vigueur »
(Selon les chiffres avancées par
A.Zesiger dans son article
L’organisation militaire aux 17e
et 18e siècle et les
guerres civiles, in Histoire
Militaire de la Suisse, Vol.3,
cahiers 5-8).
La liberté de
croyance est accordée aux
réformés comme aux catholiques.
Berne et Zurich se voient attribuer
un rôle prépondérant dans
l’administration des bailliages
communs et deviennent les cantons
les plus puissants de la
Confédération. Sorte de
« Constitution fédérale commune »,
les termes de la paix d’Aarau seront
en vigueur jusqu’à la chute de
l’ancienne Confédération.
Les guerres
religieuses suisses ont ceci de
particulier qu’elles recommencèrent
après la paix
de Westphalie ; c’est une
particularité suisse, une
particularité qui prouve que la
Suisse est alors en quelque sorte en
dehors de l’Europe que le XVIIe
siècle avait façonnée.
La Suisse, en
dehors du système monarchique
européen, évolue de manière
particulière. Après la
victoire protestante du 14 juillet
1656 on signa la paix. Mais une paix
qui n’était pas une réconciliation
des esprits,
l’opposition restait ouverte.
Dans ces années là, la Suisse
n’avait encore que peu de contacts
culturels ou intellectuels avec ses
voisins. Cet état de fait était
encore plus flagrant du côté des
cantons centraux. Les idées ne
circulaient pas encore, on peut se
dire que l’on s’accrochait alors
peut-être à celles que l’on avait.
Les animosités religieuses ne
cessèrent dans un premier temps que
devant les nécessités matérielles
que la disette de 1657 avait
provoqué. On
entrait dans le XVIIIe siècle sans
avoir trouvé de solution définitive
au problème confessionnelle.
Le 25 juillet 1712,
le champ de bataille de Villmergen
fut le théâtre d’un second conflit
dont les cantons protestants
ressortaient grands vainqueurs.
Quelle était
la Suisse au commencement du XVIIIe
siècle ? Le traité d’Aarau
réglait définitivement les
possessions respectives et tout ce
qui concernait les bailliages
communs ; on
pouvait penser que la Suisse était
désormais définitivement constituée.
Mais la Suisse restait un
composite de
petit ou de grands Etats jaloux de
leur souveraineté ; la
variété des mœurs, des langues, des
religions, des types de
gouvernements et du fonctionnement
des institutions continuait de faire
de la Suisse un cas unique en
Europe. Les idées nouvelles qui
commençaient à se faire une place en
Europe allaient devoir composer avec
cette suisse originale, dont la
situation politique semblait si
compliquée.
Il
nous fallait
décrire les deux guerres de
Villmergen pour se faire une
meilleur idée de ce qu’était la
Suisse lorsqu’elle entra dans ce
fameux « Siècle des Lumière ».
Il
nous reste à voir
quelle était l’organisation
politique des cantons suisses au
XVIIIe siècle afin de mieux
comprendre dans quel contexte
culturel et intellectuel les idées
des Lumières auront à se développer…