Après les
guerres
de Bourgogne, Uri et Lucerne reprirent plus
activement leur politique en direction du sud. Le but de cette
politique était de dominer et d’assurer totalement les routes
du Gothard jusqu’à la Lombardie. Or Bellinzone
se dressait encore comme un obstacle à l’achèvement du
projet. Après la Paix de Bâle
en 1499, la question italienne
retrouvait toute son acuité. Les ambitions helvétiques
rencontraient dans cette région la politique européenne :
Louis d’Orléans, futur Louis XII,
Maximilien, Venise
et le pape Sixte IV étaient autant
de forces en présence.
En 1478,
les Uranais franchirent le Gothard, plaçant leurs alliés
devant le fait accompli. La contre-attaque milanaise se prépara,
mais celle-ci tourna à la confusion puis à la déroute totale
(les milanais étaient pourtant bien supérieurs en nombre :
10'000 contre 700…). Du côté
Milanais on était résolu à la paix. En Suisse, un véritable parti
anti-milanais se formait, puissamment encouragé par les
intrigues de la diplomatie française.Les princes
européens jugent, à tort ou à raison, le
concours militaire des suisses indispensable à la réussite de
leurs entreprises. Tous s’efforcent de passer avec la
Diète les accords nécessaires au recrutement. A cette époque c’est
la France qui remporte la majorité des suffrages helvétiques.
Bientôt va se
faire jour la division des Confédérés ; Berne et Zurich,
notamment, prennent fait et cause pour Milan. Du côté Bernois,
on se demandait, une fois le Milanais tout entier aux mains de
la France, ce qu’il en serait de l’indépendance réelle de
la Savoie. Du côté de Zurich, on faisait valoir la défense
des intérêts commerciaux. Les
Suisses, par milliers, et malgré les interdictions,
s’engagèrent dans les deux camps. Finalement la paix
fut conclue, à Verceil, le
9 octobre 1495. Les Suisses
pouvaient retourner dans leurs foyers. Mais devenu roi
en 1498, Louis d’Orléans se trouve mieux à même de faire
valoir ses prétentions sur le Milanais. En Suisse, la
conjecture des guerres de Souabe dévalorise Maximilien au
profit du roi de France. En mars 1499, Louis
XII obtient subitement
l’accord de tous les cantons sans exceptions. Milan
capitule le 17 septembre 1499. Mais Ludovic
le More, mieux écouté en Suisse depuis le retour de
la paix, obtient le soutient de 6'000 Suisses (enrôlés en dépit
des interdictions) et chasse provisoirement les Français. Mais
le 6 avril 1500, arrivent devant Novare
plus de 14'000 Suisses sous la conduite des Français. Les
Suisses de Ludovic refusent de combattre contre les Confédérés
au service du roi. Ludovic est fait
prisonnier et mourra en France quelques années plus tard. Le succès
affirmé de Louis XII en Lombardie mettait les cantons en droit
de lui réclamer l’accomplissement de
ses promesses faites en 1495 ; au vu de ses dérobades,
des bades d’Uri et de Schwytz qui s’étaient rendues par le
Gothard au secours du roi, au printemps 1500, lors de la reprise
provisoire de Milan par Ludovic Sforza,
s’emparèrent par surprise de la ville et du comté de
Bellinzone (ainsi que de quelques autre territoires). Le traité
d’Arona, du 11 avril 1503,
stipulait en faveur des trois cantons d’Uri, Schwytz et
Nidwald. Dans ses vues
sur le royaume de Naples, le roi de France fut dupé puis battu
par son grand rival espagnol, Ferdinand,
roi d’Aragon. Le roi de France dut s’avouer vaincu
(1503-1504) ; non sans que des milliers de Suisses y aient
laissé leur vie (on parle de 30'000 morts, soit 6% de la
population masculine…)
Rupture
avec la France : Première aspirations vers la neutralité.
Dans
l’opinion, on réclamait depuis longtemps l’interdiction du
service mercenaire et des pensions. La Diète, réunie en
juillet 1503, prit diverses décisions :
il serait désormais interdit de recevoir
de l’argent des puissances étrangères sous forme de solde ou
de pensions, aucun enrôlement ne serait toléré sans le
consentement des autres cantons ou de la majorité d’entre
eux, et tout agent recruteur non autorisé serait puni de mort.
A cela
s’ajoute : que dans toutes les questions de politique étrangère,
chaque canton, en particulier s’il s’agissait de guerre, ne
pourrait se soustraire à la volonté de la majorité. L’Etat
fédératif devenait plus cohérent. Mais les
nouvelles dispositions ne furent pas
respectées…La Diète fut même contrainte, en 1508,
de rendre facultatif ce qu’elle avait décidé. Il y avait
alors en Suisse un sentiment hostile à la France, que l’on
soupçonnait, non sans raison, de faire trop bon marché de la
vie des Suisses. Les essais de Maximilien
d’exploiter à ses propres fins le mécontentement populaire
n’eurent pas plus de succès pour autant.
C’est entraîné
par une vague aspiration à la neutralité et dans une ambiance
peu favorable à la France qu’on s’acheminait, en 1509,
au terme de l’alliance de dix ans passée avec Louis XII. Ni
d’un côté, ni de l’autre, on ne paraissait disposé à
renouer. La proposition de renouvellement de l’alliance
française fut rejetée par les Suisses, qui cédaient
finalement à un sentiment de méfiance et de rancune. Les
Suisses semblaient vouloir s’écarter des affaires italiennes.
Mais leur engagement dans la péninsule allait se trouver
renouvelé e par la modification de la situation, due en partie
au pape Jules II dont le but
avoué était la construction d’un vaste Etat temporel de l’Eglise. Le pape, se
retournant contre la France, son ancienne alliée de la Ligue
de Cambrai, va bénéficier du concours militaire des
cantons suisses (grâce à la médiation du valaisan Mathieu
Schiner, évêque de Sion depuis 1499). Schiner estimait
intolérable la menace que la suprématie française suspendait,
selon lui, sur les possessions et privilèges acquis par les
Confédérés dans la principauté lombarde.
Il est vrai que
Louis XII avait lui-même contribué
à accréditer cette thèse en remettant toujours en cause les
avantages commerciaux et le libre trafic définis au profit des
Confédérés par les capitulations milanaises. De plus, la
Lombardie était devenue un véritable grenier
de secours pour la Confédération. Après l’écrasement
de Venise en 1509, les Confédérés, certes, avaient
renoncé à leur alliance avec la monarchie française mais
n’entendaient pas, pour autant, se laisser détourner de leurs
aspirations à la neutralité, et encore
moins à se laisser entraîner dans une guerre contre la France. Mais Louis
XII ne sut pas exploiter cette « hésitation »
helvétique, il ne réussit pas à trouver un terrain
d’entente avec les Suisses. Les cantons refusaient en effet
d’être traités comme des instruments du pape contre la
France, Louis XII s’efforça alors d’exploiter ce malaise,
allant jusqu’à faire aux suisses de nouvelles propositions
d’alliances, mais en vain. C’est l’assassinat de deux
messagers de Schwytz et de Fribourg au printemps 1511
qui poussa, dans une certaine mesure, la réaction confédérale.
Mais dans leur expédition de représailles, les
Confédérés échouèrent pitoyablement.
La
Suisse devint membre de plein droit de la Sainte Ligue
pour écarter à jamais le spectre d’une présence française
en Italie. A la fin du mois de juin 1512,
les Français avaient repassé les Alpes, laissant seulement ça
et là quelques places occupées.
C’était
l’intérêt particulier de quelques cantons (ici les cantons
forestiers), quoique élargi facilement à l’ensemble de la
Confédération, d’avoir un contrôle exclusif sur le débouché
lombard qui était ainsi satisfait. La Diète
de Baden obtint que Maximilien
Sforza (fils et héritier de Ludovic le More) fut instauré
à la tête du duché milanais. La Confédération obtenait le
protectorat de fait du duché de Lombardie. Cantons et pays alliés
dominaient l’ensemble des passages alpins. Mais à la prépondérance
française, en Italie, menaçait de se
substituer l’hégémonie espagnole. De plus, en
mars 1513, Venise concluait un traité avec les Français, les
termes de celui-ci indiquaient que la cité apportait l’aide
de toute ses forces pour reconquérir le duché. Ajoutons encore
que le pape Jules II mourait au mois de février 1513 et était
remplacé par Léon X qui était moins décidé que son prédécesseur
à se battre pour le compte des Sforza. Seuls
les Suisses étaient décidés à défendre Milan contre une
tentative nouvelle d’invasion. Le risque d’isolement
au sein des nations était patent.
Le 6 juin 1513,
les Suisses remportent la bataille de Novare
face à Louis XII. Motivé par leur réussite, ils
envahirent le duché de Bourgogne et vinrent mettre le siège
devant Dijon le 7 septembre 1513. Le retrait suisse fut
obtenu (par La Trémoille)
à prix d’or et de promesses (notamment celle du renoncement
formel au Milanais), mais les assaillants s’étaient retirés,
en toute confiance, avant que le roi
n’ait ratifié les promesses, il ne les tint donc pas !!!
Aux innocents, les mains pleines…
Au
cours de l’année 1514, la coalition européenne se désagrégea
d’elle-même. La Confédération et son protégé milanais se
retrouvaient dans l’isolement le plus complet.
Les Confédérés
pouvaient bien jouir d’une absolue supériorité militaire,
leur défaut de maturité politique les rendait encore inaptes
aux fonctions que requéraient l’organisation et
l’administration de cet Etat complexe et centralisé qu’était
le duché lombard. Louis XII mourait le 1 janvier 1515, le
nouveau roi, François Ier,
avait comme premier souci de venger son prédécesseur en
reconquérant le Milanais. La France s’était assurée
l’alliance ou la neutralité des autres puissances. Les
Suisses, bien que conscients de l’imminence de l’entrée du
roi en Italie, furent néanmoins totalement surpris au cours de
l’été 1515. Les promesses
généreuses que fit le roi aux Confédérés sema
aussitôt la division chez
ses interlocuteurs. Déjà toute la partie occidentale du
Milanais était tombée dans les mains du Français. Mais bientôt
près de 30'000 suisses, chiffre sans précédent, se trouvaient
dans la plaine du Pô. Pourtant la division restait patente et
nombre de canton se refusaient à l’affrontement. C’est à
l’implacable Schiner, fort d’une nouvelle tromperie que, les
13 et 14 septembre 1515,
20'000 Confédérés (Uri, Schwytz, Glaris, Zurich, Zoug) se
trouvèrent face à 30'000 Français fort d’une artillerie
puissante et d’une cavalerie lourde qui jouera un rôle décisif.
Marignan fut la première et
seule bataille de l’histoire suisse où l’infanterie des
milices communales dut s’effacer devant une cavalerie de
gentilshommes cuirassés. L’indiscutable qualité du fantassin
suisse ne suffisait plus à lui conserver la suprématie absolue
sur le champ de bataille. Les 12'000 suisses morts à Marignan
en étaient les indiscutables témoins.
On
se tromperait en imaginant que Marignan calma aussitôt
l’humeur belliqueuse des Confédérés. Pendant près
d’une année les courants opposés au sein de la Diète
continuèrent à s’affronter. Mais on tomba d’accord, le 7
novembre, à Genève pour un projet de paix, et d’alliance.
Uri, Schwytz ainsi que Zurich, Bâle et Schaffhouse rejetaient néanmoins
toute idée d’alliance avec la France. Toujours en raison des
machinations de l’infatigable Schiner, 15'000 soldats de ces
cantons furent envoyés sous les murs de Milan, ils avaient en
face d’eux 6'000 autres Confédérés, des Bernois en majorité,
engagés à titre de mercenaires français. La lutte fut évitée
et la paix de Fribourg (26
septembre 1516), dite aussi paix
perpétuelle, fut signée. Les Confédérés se
voyaient reconnaître non seulement la possession de Bellinzone,
mais encore de tout ce qui fait aujourd’hui le Tessin (plus la
Valteline). Les adversaires de la France durent bien, en désespoir
de cause, se rallier à cette paix. En 1529,
la paix de Cambrai était signée,
mettant un terme provisoire à la lutte qui avait contraint François
Ier à renoncer (en faveur des Espagnols) à ses ambitions
territoriales dans la péninsule. Mais à la mort de François
Sforza (1 novembre 1535), le roi des Français pouvait nourrir
de nouvelles ambitions. L’expédition se préparait.
La Savoie, se départissant
ainsi de sa traditionnelle politique de fidélité à la France,
ou tout au moins de prudente neutralité, n’autorisa
pas le passage des troupes par son territoire (le duc
Charles II était alors l’allié de Charles
Quint). François Ier fit alors l’offre à Genève
de la prendre sous sa protection. Berne, craignant de se voir
placée devant le fait accompli, déclara aussitôt
la guerre à la Savoie (16
janvier 1536) et envahit le Pays
de Vaud et le Chablais, sans rencontrer de résistance,
puis entra à Genève.
Fribourg, un peu plus tard, ainsi que le Valais, se joignirent
à l’expédition. Par la suite Berne retira ses troupes de Genève,
dont elle garantissait l’indépendance, en revanche elle
soumit le Pays de Vaud à un régime de tutelle. L’initiative
bernoise eut comme effet que François Ier occupa, tout
naturellement, la Savoie, la Bresse et le Piémont.
Ces
mouvements semblent trop bien synchronisés pour qu’on ne cède
pas à l’impression qu’il y eut accord tacite entre les
Bernois et le roi de France.