Ces multiples
épreuves, loin d’affaiblir les Confédérés, avaient trempé
leur courage et aiguisé leur esprit de décision. Maître
d’un espace plus cohérent et mieux organisé, et déjà
conscients, par-là, de constituer une nation.
Face
aux nouveaux problèmes n’allaient-ils pas être tentés de réagir
par cet aventurisme guerrier ? Dans
quelles mesures l’offensive militaire ne serait-elle pas la
seule issue compatible avec leurs intérêts légitimes ou le
simple souci de leur conservation ?
On se souvient
que les cités suisses avaient beaucoup profité des détournements
de trafic consécutifs aux troubles de la guerre
de Cent Ans, agissant au détriment de la France.
Mais la vigoureuse impulsion qui présida à la reconstruction
du royaume sous Charles VII
puis Louis XI contribua à ébranler
fortement l’assise et la prospérité des centres de la vie économique
suisse. C’est Lyon
qui allait devenir la rivale de Genève, et bientôt sa
triomphatrice. Le roi interdisait alors à ses sujets de fréquenter
le marché genevois. Ce qui perdit la ville ce fut la réaction
dissociée de la Savoie et de Berne. En effet, la Savoie pour répondre
aux actions du roi entreprit d’interdire le passage sur ses
terres des commerçants venant d’Allemagne. Mais cette
politique ne convenait pas du tout aux Bernois qui, sur l’iter
helveticum, bénéficiait du passage de ces marchands.
Cet aspect de
la réalité est essentiel pour comprendre les raisons profondes
qu’eut Berne de s’opposer de toutes ses forces à la
politique ambitieuse de la Bourgogne à l’égard du Pays de
Vaud et de la Savoie. La réalisation d’une nouvelle
Lotharingie qui tenait à cœur au Téméraire
aurait eu pour immanquable effet de couper
la route du Plateau suisse de son débouché méridional vers
Lyon et la Méditerranée. L’interdit sur les foires de
Genève ne suffit cependant pas à expliquer le déclin de
nombreuses activités artisanales. La conjoncture
internationale s’était renversée et elle n’était
pas à l’avantage des villes productrices de suisse.
L’image qui
est le plus souvent rapportée au sujet des guerres de Bourgogne
c’est que le roi de France, Louis XI,
aurait, par la ruse et l’or, fait éclater la guerre entre les
Confédérés et le duc de Bourgogne. C’est une représentation
courante, elle est néanmoins contraire à la vérité !
L’initiative
de la guerre revint, au contraire, essentiellement à
Berne, Bâle
et Strasbourg. Le traité de Saint-Omer
(1469) passé entre Charles
le Téméraire et Sigismond
engageait au duc de Bourogne une partie de ses bien
patrimoniaux. A première vue, le caractère exclusivement défensif
du traité (promesse militaire en cas d’attaque suisse contre
Sigismond) n’impliquait aucune menace pour la Confédération.
Mais plus grave étaient les dangers que comportaient les arrières-pensées
des signataires. Car l’alliance pouvait être interprétée
comme une tentative de faire revivre les
prétentions hégémoniques des Habsbourg sur les cantons
suisses.
On sait aussi
que Charles convoitait la couronne impériale. Or l’unique
moyen pour lui de l’obtenir, sans se heurter au refus de Frédéric
III ou des électeurs germaniques, consistait à
proposer une alliance matrimoniale entre les deux maisons de
Habsbourg et de Bourgogne. C’est
surtout la menace que l’expansion bourguignonne faisait peser
sur les communications et les débouchés des villes du
Haut-Rhin et du Plateau suisse qui motivait la réaction confédérale.
Berne, Bâle et Strasbourg avaient en outre chacune d’autres
raisons spécifiques de redouter l’extension bourguignonne,
selon les incidences diverses de la proximité territoriale
qu’elle faisait naître. Un autre détonateur :
Charles avait gagné la Savoie à sa cause.
A elle seule, cette intrusion suffisait à assurer la détérioration
radicale des relations de Berne
avec la Bourgogne. En plus de cela, les fidèles combourgeois de
Neuchâtel
et Valangin se retrouvaient à leur
tour happés par l’orbite ducale.
Aux
faibles souverainetés de l’Autriche antérieure et de la
Savoie, se substituait le redoutable voisinage de cette
puissance militaire et financière de premier
ordre qu’était devenue la Bourgogne.
Mais bientôt
Sigismond vit les avantages d’une alliance avec les Suisses.
Un accommodement avec les Confédérés lui garantirait une sécurité
durable de leur côté, tout en permettant de recouvrer
ses États du Sundgau et du Brisgau. Le 30 mars 1474,
une paix perpétuelle entre les Confédérés et Sigismond fut
conclue. Les Bernois étaient nettement conscients des conséquences
rattachées à la conclusion de la Paix perpétuelle :
la guerre avec la Bourgogne.C’est bien de
leur propre initiative qu’ils déclarèrent la guerre
le 21 octobre 1474 au Grand
Duc d’Occident. Les Bernois la souhaitaient autant qu’ils
l’avaient prévue.
Le roi de
France entretenait de forts bons rapports avec les Confédérés.
Pourtant il garda une neutralité prudente,
bien que l’hostilité fondamentale envers le Téméraire
rapprocha les deux partenaires. En tous les cas, le point de vue
selon lequel Louis aurait entraîné les Suisses à déclarer la
guerre au Bourguignon en les manœuvrant à leur insu, pour les
abandonner ensuite à leur triste sort, est totalement infondée.
L’erreur d’analyse vient d’une fausse interprétation du
traité franco-suisse. En effet, l’aide que Louis était tenue
d’apporter aux Confédérés était purement
de nature financière. Le caractère vague des autres
clauses exclu, de la part des Français comme des Suisses,
l’obligation d’un secours mutuel immédiat.
C’est bien de
leur propre initiative que les Confédérés ont déclaré la
guerre au duc de Bourgogne, sans que le roi ne pu se sentir
engagé à les suivre par ce geste unilatéral.