La
longue durée des négociations s’explique d’une part par
la lenteur des communications entre les ambassadeurs et leurs
souverains, mais aussi par la multitude des Etats
intéressés,
et d’autre part par le grand nombre et la complexité des
questions à régler.
Les
traités eux-mêmes furent rédigés en latin, mais les Français
présentèrent leurs demandes en langue française à la
grande surprise de leurs adversaires, le latin ayant toujours
été la langue des diplomates. Les protestations n’y firent
rien; les Français continuèrent à n’employer que le
français qui commença dès lors à remplacer le latin comme
langue diplomatique.
Les
Traités de Westphalie réglèrent trois sortes de questions:
1
- la question religieuse
allemande
2
-
l’organisation politique allemande
3
- la paix européenne.
Au
point de vue religieux, la Paix de Westphalie introduisit le
principe de l’égalité des cultes
chrétiens; luthériens
et calvinistes furent mis sur un pied d’égalité. Elle
maintint les clauses de la Paix d’Augsbourg
(1555).
L’exercice public
et légal
du culte eut toujours pour règle et pour mesure officielle la
religion de l’Etat - cujus
regio, illius et
religio
-
conception
que le droit chrétien et le droit moderne s’accordent à réprouver
pour des motifs contradictoires.
Ces
clauses religieuses, ainsi que les nombreuses sécularisations
d’évêchés et d’abbayes réalisées au profit des
princes luthériens ou calvinistes motivèrent les
protestations
du Saint-Siège. Il n’avait pas cessé de travailler au rétablissement
de la paix, mais le nonce Chigi (représentant du pape) avait
été impuissant, à Münster, à détourner les parties
contractantes de leur tendance universelle à opérer
cyniquement le partage du butin en sacrifiant les considérations
de la justice, les droits de l’Eglise et les règles de
l’ordre social chrétien. Aussi le pape Innocent
X, par la
bulle Zello domus Dei, du 26 novembre 1648, déclara-t-il
« nuls » les articles de traités qui portaient préjudice
«à la religion catholique, au culte divin, au Siège
apostolique romain, ainsi qu’aux Eglises inférieures
».
Envisagés
sous l’angle des intérêts de la religion, les Traités de
Westphalie marquent l’abandon des traditions qui
avaient fait la grandeur de la Chrétienté au moyen âge.
Ils signifient aussi le congé donné à la papauté dans les
grandes assises diplomatiques. Le Saint-Siège ne pourra désormais
plus faire entendre qu’une faible voix dans le concert des
puissances; les intérêts des princes, mêmes des
catholiques,
supplantent ceux de la religion. La politique
tend de plus en
plus à se séculariser, et les progrès de l’absolutisme
accentueront encore cette tendance qui se manifestera avec une
force croissante au siècle suivant.
Dans
les grandes affaires humaines, comme dans le comportement des
individus, tout se tient. Au point de vue politique, les Traités
de Westphalie sanctionnèrent l’effondrement de la politique
hégémonique et impériale des Habsbourg. A la conception
d’hégémonie succéda celle d’équilibre. Le Congrès
de Westphalie fut la première tentative faite pour donner à
l’Europe un statut, fondé sur un équilibre stable, à la
fois politique et religieux. Le plan général de la Réforme
catholique échouait en même temps que le rêve impérial des
Habsbourg qui s’en étaient faits les protagonistes.
L’Europe cherchait à s’adapter à la diversité que son
évolution religieuse, économique et sociale imposait à son
organisation politique. L’unité européenne n’existait
pas ou n’existait plus. Charles-Quint avait déjà
compris qu’il était impossible d’appliquer à l’Europe
occidentale et à l’Europe centrale des principes
politiques et religieux semblables parce que leur développement
social était foncièrement différent. Aussi l’échec de
l’Empire universel de Charles-Quint avait-il consacré la
rupture politique de l’Europe.
C’est pourquoi ce qui
caractérise essentiellement les Traités de Westphalie,
c’est le manque de principes théoriques
qui y présida. A
l’idéologie unitaire et catholique des Habsbourg, ils
n’opposèrent pas d’autre idéologie, mais des préoccupations
réalistes, imposées par la France, et qui n’eurent qu’un
seul but: assurer la paix par l’équilibre des
forces.
Pour
empêcher les Habsbourg de revenir à leur rêve d’impérialisme,
la diplomatie française acheva de ruiner l’autorité impériale
et de rendre impossible toute tentative pour modifier cette
constitution anarchique; la France opposait en même temps au
vaincu une barrière d’Etats. Le Saint-Empire romain
germanique n’a pas été détruit par les Traités de
Westphalie: ils se sont bornés à entériner son effondrement
qui s’était produit par le dedans.
La
couronne impériale resta élective; un huitième Electorat
fut créé en faveur du
fils
de l’Electeur palatin dépossédé au profit de la Bavière.
Les Electeurs se firent de
nouveau
garantir leur «supériorité territoriale»,
c’est-à-dire
l’indépendance absolue de leurs Electorats. Ils eurent même
le droit de conclure des alliances avec qui bon leur
semblerait, pourvu que ce ne fût pas contre l’empereur. La
Diète impériale (dont le siège était à Ratisbonne) vit sa
souveraineté accrue de tout ce que devait abandonner
l’empereur et devint souveraine en matière de paix, de
guerre, d’impôts et d’armée. Elle ne serait plus le
conseil de l’empire, mais une assemblée de princes
souverains; la longue lutte menée par les princes contre
l’empereur depuis Charles Quint aboutissait à la victoire
des princes au grand profit des vainqueurs de l’Allemagne.
L’empereur n’eût plus qu’un vain
titre; la réalité de
sa puissance ne fut plus constituée que par sa qualité de
Habsbourg et par les possessions de cette maison. La
constitution germanique fut placée sous la garantie des
puissances signataires. La France et la Suède, protectrices
des «libertés germaniques » —
«une
de ces formules,
écrit l’historien français Lavisse, comme les
gouvernements en trouvent temps en temps pour donner à la
politique des airs d’honnêteté » —
eurent
légalement le droit d’intervenir dans les affaires intérieures
de l’empire.
Les accroissements
de territoires que réussirent à s'attribuer les Hohenzollern
furent le
point de départ de la puissance prussienne qui devait se développer
si grandement au siècle suivant.
Les
Traités de Westphalie réglèrent enfin les «satisfactions
des couronnes »,
c’est-à-dire
les indemnités territoriales réclamées par la France et la
Suède.
-
La
Suède, installée aux embouchures de la Weser et de l’Oder,
se vit attribuer les anciens évêchés de Brême et de
Verden, la Poméranie occidentale et Stettin, c’est-à-dire
les parties principales des côtes allemandes de la Baltique
et de la mer du Nord. La Baltique devenait un
lac suédois;
l’impérialisme maritime de la dynastie des Vasa triomphait.
-
La
France, victorieuse de la coalition habsbourgeoise, prit en
Europe une position dominante. Non pas grâce à de grands
accroissements territoriaux, mais à une organisation
politique nouvelle de l’Europe. Pour elle, elle poursuivit
le plan, formulé déjà par Philippe le Bel au début du XIVe
siècle et repris par Richelieu qui, mort en 1642, n’en
avait pas moins dicté la paix de Westphalie. Aux Pays-Bas, en
Franche-Comté et sur les Pyrénées, la guerre continuant
avec l’Espagne, le traité ne put donc fixer qu’une partie
de sa frontière de l’Est. En Alsace seule Strasbourg
restait en dehors du royaume. Pour la première fois dans son
histoire, la France s’installait sur le Rhin.
Appuyée
sur ce fleuve, étroitement alliée à la Suède et au
Brandebourg, elle
prenait
vis-à-vis de l’empire une position hégémonique. La suprématie
de l’Autriche
était
brisée. L’empire devait reconnaître l’indépendance des
Provinces-Unies et celle de la Suisse, alliée au roi de
France depuis 1516,
qui,
en occupant les cols des Alpes, couvrait la frontière française
de l’Est.
Les
Traités de Westphalie consommèrent enfin la division de
l’Europe, et particulièrement de l’Allemagne, en deux
moitiés, catholique et protestante, ainsi que le triomphe de
la politique de Richelieu. Le grand dessein d’abattre la
Maison d’Autriche qui avait tenté de ramener l’Allemagne
à l’unité religieuse domina exclusivement la politique
extérieure du cardinal-ministre et le conduisit à sacrifier
l’avenir à des préoccupations présentes de grandeur et de
prospérité françaises.
L’exécution du plan que lui
proposait le cardinal de Bérulle
—
maintenir
la Maison d’Autriche dans ses limites par une ligue des
Etats catholiques dont elle aurait fait partie, et se garder
des protestants au dehors comme au dedans —
eût
peut-être mieux assuré, à la fois, la grandeur de la France
et les intérêts supérieurs de la catholicité. La politique
préconisée par Bérulle était
une
politique de chrétienté tandis que celle de Richelieu était
simplement
nationale.
Les
vues de Bérulle coïncidaient dans une certaine mesure avec
le plan du pape Urbain VIII, encore que le pontife ait refusé,
par soucis des besoins de l’Etat romain, de verser les
subsides que sollicitaient de lui l’empereur Ferdinand Il et
la Ligue catholique allemande. La distinction était certes
malaisée à établir, à une époque comme celle de la guerre
de Trente ans, entre les vrais intérêts de la religion et
ceux de la politique. La sympathie du pape allait plutôt à
la France, mais il aurait souhaité rétablir la paix par une
union des princes catholiques. Il n’y réussit pas et fut dès
lors presque sans action sur les événements. Après les
grandes victoires françaises, qui marquèrent la fin du
conflit européen, il était trop tard pour modérer le
vainqueur et tenter de frustrer ses protégés et ses alliés
protestants du fruit de leur victoire commune et décisive
remportée sur l’empire.
L’ère
de l’Empire universel qui, depuis le IXe siècle, avait tenté
de se réaliser tantôt sur le continent, tantôt orienté
vers la mer, faisait place à une ère nouvelle, celle des
monarchies nationales. L’Espagne sortait épuisée et brisée,
malgré ses magnifiques ressources, de l’effort trop grand
que ses rois lui avaient demandé. La France, elle, n’était
pas seulement la puissance victorieuse, mais la puissance
directrice. L’ère s’ouvrait du rayonnement triomphant
de ses armes et de sa civilisation.