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Dans
la nuit, des bateaux tous feux masqués pénètrent dans les
eaux ennemies. La plus ambitieuse des opérations combinées
va commencer, le débarquement de Dieppe. Fut-elle
victoire ou défaite? Le correspondant de guerre
canadien Ross Munro
dépeint
ici les différents aspects de cette glorieuse aventure.
LE
RAID
DES CANADIENS
SUR
DIEPPE
Mercredi
19 août 1942, Dieppe.
Pour des milliers de Canadiens. ce fut un jour marqué de noir
et empreint d’un deuil profond. Ce fut aussi un jour
d’exaltante fierté. Ce fut un jour où l’une des plus
grandes aventures de l’histoire de la guerre atteignit son
sommet sur les plages françaises. Ce fut un jour où on vit
s’articuler la première expérience totale d’opérations
combinées qui devait devenir un élément essentiel de la
victoire alliée. Dieppe fut un désastre et un triomphe.
Une
défaite et une conquête. Une tragédie, mais une tragédie
qui permit à 5 000 Canadiens de faire preuve d’une telle
bravoure que leur courage et leur audace électrifièrent les
hommes libres du monde entier. Le nom de Dieppe devint, sur
tous les fronts, synonyme
d’héroïsme.
On
ne peut en aucune façon qualifier sommairement le raid sur
Dieppe d’échec ou de succès. Sur le moment, il apparut
comme un terrible revers; les pertes, au cours de huit
heures de combat, furent écrasantes. Pourtant, même alors,
on entrevit certaines compensations. Rares furent ceux qui le
condamnèrent sans appel.
Le
bilan positif de l’expédition se révéla plus tard.
Dieppe servit de test aux opérations
combinées.
Ce raid unique, payé si cher, sur la côte française, sauva
des milliers de vies au cours des débarquements qui
suivirent. Les hommes qui y participèrent montrèrent le
chemin du succès en Méditerranée, et leur sacrifice trouva
sa plus grande récompense dans les débarquements alliés en
Normandie qui devaient ouvrir le second front.
Depuis
plus d’un an, le haut commandement travaillait à des
projets d’opérations combinées en cherchant de nouvelles
méthodes de guerre amphibie, seul moyen de reprendre pied en
Europe. On avait élaboré ces méthodes, mais il fallait
mettre à l’épreuve le nouveau matériel ainsi que les
troupes elles-mêmes.
On
choisit Dieppe pour objectif et la tâche fut assignée à la
2e division canadienne, placée sous les ordres du major-général
J. H. Roberts. Les forces engagées dans le raid comprenaient
les fusiliers Mont-Royal de Montréal, l'Essex Scottish de
Windsor, le régiment Royal de Toronto, le régiment Royal
d’infanterie légère de Hamilton, les Cameron Highlanders
de Winnipeg et le South Saskatchewan Regiment. Le régiment
blindé de Calgary, qui disposait de chars Churchill de 40
tonnes, en faisait également partie ainsi
que
des détachements de la Black Watch, un régiment écossais de
Montréal et d’autres unités canadiennes. En tout, 6 100
hommes participèrent au raid, dont environ 5 000 Canadiens
et 1100 Britanniques. Il y avait en plus une cinquantaine de
Rangers américains, dispersés entre les diverses unités
à titre d’observateurs. Quelque 250 navires et embarcations
servirent au cours de l’opération.
On
n’envoya pas les hommes à Dieppe comme des cobayes destinés
au sacrifice. On croyait pouvoir tirer de l’expérience
l’enseignement nécessaire, sans essuyer pour autant de
lourdes pertes.
L’opération,
prévue pour le 4 juillet, devait être un raid de huit
heures, rien de plus. Les mauvaises conditions atmosphériques
obligèrent le haut commandement à le retarder de
vingt-quatre heures, puis, de jour en jour, jusqu’au 7
juillet, date à laquelle il fut annulé; les marées ne
pouvaient se prêter à un débarquement que durant cette
courte période et
il était impossible d’attendre davantage que la mer
s’apaisât.
Sur
les centaines de navires et de chalands d’assaut qui s’étaient
massés au large de différents ports de la côte sud de l’Angleterre
on rassembla les plans et les photographies de Dieppe, et les
Canadiens, qui n’avaient pas encore eu l’occasion de tirer
un coup de feu, débarquèrent pour regagner
leurs camps.
Pendant
un mois, ils retrouvèrent la routine des camps d’entraînement.
Puis, au début d’août, le haut commandement décida de
faire une nouvelle tentative. D’après tous les
renseignements recueilli, ce fut une décision soudaine, motivée par les
nécessités du débarquement en
Afrique du Nord que l’on projetait pour le début de
novembre.
Le
16 et le 17 août, les mêmes troupes s’empilèrent
dans des camions qui se dirigèrent rapidement, dans le plus
grand secret, vers différents ports de la côte sud. Seuls,
les officiers supérieurs étaient au courant du but de l’opération.
Au
terme d’un voyage mystérieux, Ross Munro
arriva
à Bath en
compagnie d’un groupe de correspondants de guerre. Là,
deux jours durant, ils errèrent dans la ville. Chaque heure
qui passait ajoutait à l'énervement. S’agissait-il
de nouveau d’un raid sur Dieppe? sur un autre objectif?...
Finalement, le 18 août, les correspondants furent dirigés vers les principaux
ports.
"Nous
étions allongés sur l’herbe, dans un jardin public, près
de l’un de ces ports, quand l’officier chargé de
l’organisation de la presse vint nous annoncer que nous
allions, cette nuit-là, effectuer un raid en France avec la
2e division. Ainsi, on remettait ça... Nous rejoignîmes nos
différentes unités. On m’avait affecté au régiment Royal
de Toronto".
Le
port, à 6 heures du soir, fourmillait d’activité. Les
derniers camions de Canadiens, munis de leur équipement,
arrivaient sans provoquer aucun émoi particulier; les
ouvriers accordaient peu d’attention aux troupes qu’ils
avaient vues tant de fois aller et venir en manoeuvres.
A
7 heures, Ross Munro était à bord du Queen Emma, un des nombreux
bateaux qui faisaient la traversée de la Manche et qui
avaient été transformés en transports des troupes. Les
ballons captifs scintillaient dans la douce lumière du soir
et toute la flotte prit la mer sans que personne ne leur adressât le moindre signe, sans que s’élevât la moindre
acclamation. Ils étaient en route pour la France.
C’était
une merveilleuse soirée d’été. La
mer
était unie, le ciel, limpide. Les soldats allèrent dîner
avant de se livrer à leurs derniers préparatifs. Dans le
carré, les officiers prirent place autour des tables où
jouaient les rayons du soleil, couchant. Ils étaient pleins
d’entrain. A les voir, on n’eût jamais pensé qu’ils
allaient affronter la plus grande épreuve de leur existence.
Les plaisanteries jaillissaient de toutes parts.
"
Le
dîner terminé, et, tandis que nous voguions vers les plages
de France, Doug Catto, le colonel, s’installa dans le carré
et s’absorba dans l’étude de ses cartes et de ses photos.
A chaque instant, des officiers entraient et sortaient. Dans
toutes les cabines du navire, d’autres officiers
parcouraient
encore une fois leurs ordres. De même sur le pont des
troupes. Chacun revoyait les détails du plan d’attaque et
le rôle qui lui incombait.
On
vérifia armes et munitions, puis les hommes s’allongèrent
sur le pont pour sommeiller. Dans les ténèbres, le Oueen
Emma s’avançait lourdement vers son rendez-vous avec le
reste de la flotte ".
Un
champ de mines flottantes protégeait le littoral de Dieppe et
des dragueurs dégageaient et balisaient des couloirs dans l’obscurité.
"Nous traversâmes la zone minée
sans perdre un seul bateau".
De
la passerelle du Queen Emma, on discernait vaguement les
ombres des autres navires. Une brume salutaire planait sur la
Manche. La mer restait calme et le ciel était clouté d’étoiles.
Plus tard, la lune se leva.
"A
minuit, on nous donna l’ordre de gagner nos embarcations". Le
Queen Emma, en effet, transportait des chalands d’assaut
dans lesquels les hommes du régiment Royal devaient
effectuer la course finale jusqu’à la plage de Puys, à
l’est de Dieppe, qu’on leur avait assignée comme
objectif.
Nous
étions environ à 15 milles de la côte française et,
jusqu’ici, il n’y avait pas eu le moindre contretemps. Le Queen Emma stoppa, on jeta l’ancre, on descendit les
embarcations
chargées
de fantassins. Personne ne parlait. La consigne du silence était
formelle. Pourtant, à l’instant où notre chaland, où
s’entassaient 80 soldats, s’écarta du Queen Emma, un
marin se pencha par-dessus bord et nous lança à mi-voix
"A bientôt, les gars, et bonne chance! Flanquez-leur une bonne
raclée, à ces salauds!" Puis nous nous éloignâmes et
notre barreur scruta les ténèbres pour rejoindre le reste de
la flottille.
Nous
avions déjà fait tout cela tant de fois en manoeuvres
qu’on avait peine à se persuader qu’il s’agissait
maintenant d’une opération réelle, que des hommes allaient
être tués, blessés, que les Allemands étaient devant nous.
"Nous
étions environ à 12 milles de Dieppe lorsqu’une alerte
nous fit tressaillir. A notre gauche, des balles traçantes
— petits points bleus et blancs — zébrèrent la nuit
tandis qu'éclatait le fracas rageur des mitrailleuses. Cela
n’entrait pas dans le plan et chacun, à bord, se tendit
comme un ressort et baissa la tête. Mais notre embarcation était
si chargée qu on ne pouvait même pas s’accroupir sans écraser
quelqu’un. Je m’assis sur un tas d’obus. Cette tache,
dans la nuit, à moins de 200 mètres, c’était un bateau
ennemi. D’après le tracé des balles, ils devaient bien être
quatre à nous barrer la route.
Nous
ne pouvions pas faire grand-chose. Il n’y avait sur ces
chalands d’assaut aucun armement permettant d’engager le
combat. Apparemment, nous allions être taillés en pièces.
Notre convoi, déjà, avait dû se scinder.
Je
gonflai un peu plus ma ceinture de sauvetage. De nouvelles
rafales de balles passèrent en sifflant. Puis il y eut un
coup de canon, derrière nous. A la lueur de l’éclair, nous
aperçûmes un de nos destroyers qui s’avançait à vive
allure à notre secours. Il tira une douzaine de salves sur
les navires ennemis qui firent demi-tour et disparurent en
direction de la côte française.
Mais
ils avaient beaucoup ralenti notre flottille et il fut bientôt
évident que nous
n’atteindrions
pas sans retard la plage de Puys. Or, il nous fallait y
parvenir avant l’aube, faute de quoi nous n’aurions pas
une chance de succès. L’effet de surprise était essentiel.
A
présent, des bombardiers anglais nous survolaient, se
dirigeant vers Dieppe. Ils volaient très haut, avec ce
ronronnement monotone, caractéristique, des appareils de la
R. A. F. Quelques minutes plus tard, la D. C. A. allemande
entra en action. Les obus traçants se croisaient et
s’entrecroisaient au-dessus de la ville et, vu de la mer, le
spectacle était impressionnant. Les projecteurs fouillaient
le ciel. Par-dessus le grondement de l’artillerie qui se répercutait
sur l’eau, on entendait l’écrasement des bombes. Elles
explosaient avec de vives lueurs et je pus discerner la longue
jetée du port.
Toujours
assis sur mon tas d’obus, j’observais la plage
principale, devant la ville. Il faisait encore nuit, mais
l’aube que nous redoutions approchait rapidement. Nos sept
destroyers pilonnaient les bâtiments du front de mer.
Plusieurs escadrilles de chasseurs
Hurricane
transformés en bombardiers, survolant les embarcations qui
approchaient de la plage, plongeaient dans cet enfer, lâchaient
leurs bombes, balayaient l’esplanade du feu de leurs
mitrailleuses. L’attaque atteignit son point culminant avec
le débarquement et, avant d’arriver à Puys, je distinguai
vaguement, à 500 ou 600 mètres, les chalands d’assaut
qui atteignaient la plage principale. Puis un écran de fumée
effaça la scène.
"
Le
régiment Royal avait pris beaucoup de retard. Il aurait dû
accoster avant l’aube, et la lumière grise du matin l'enveloppait déjà. Les avions, voyant
la situation critique,
lâchèrent sur la côte, à l’est du port, une tonne de
bombes fumigènes. La fumée, rampant sur la mer en
tourbillonnant, couvrit les soldats momentanément pour l’assaut
final.
"L’histoire
de cette plage de Puys imbibée de sang tient du cauchemar. A
la suite d’une fausse manoeuvre, notre bateau allait être
l’un des derniers à atteindre la côte. La fumée
s’effilochait et nous franchîmes les 30 derniers mètres à
découvert. Devant nous, une grêle d’obus faisait jaillir
des gerbes d’eau. Par miracle, aucun d’eux ne nous
atteignit. Le fracas de la D. C. A. allemande, sur la falaise,
était si assourdissant qu’on ne s’entendait pas crier.
A
bord, les hommes, le visage crispé, se recroquevillaient.
C’était leur premier contact avec le vacarme de la bataille
et ils étaient frappés
de terreur par ce déchaînement inattendu de la défense
ennemie. Agrippés à leurs armes, ils attendaient que
s’abaissât la rampe de débarquement.
Le
chaland buta contre la plage, la rampe s’ouvrit, les
premiers fantassins s’élancèrent. Ils sautèrent dans 50
centimètres d’eau et furent aussitôt fauchés par une
rafale de mitrailleuse. Des corps s’empilèrent sur la
rampe. Quelques hommes s’avancèrent en trébuchant jusqu’à
la plage avant de s’écrouler. Dans le bateau même, les
balles pleuvaient.
J’étais
à l’arrière et, par l’avant ouvert, au-dessus des corps
effondrés sur la rampe, j’aperçus un terrain en pente qui
s’élevait jusqu’à un mur de pierre, déjà jonché de
blessés et de morts. Ils devaient bien être une soixantaine,
gisant là, sur l’herbe verte et la terre brune. Abattus
avant même d’avoir pu tirer un coup de feu.
Une
douzaine de Canadiens couraient le long de la falaise en
direction du mur, certains déjà blessés, leurs uniformes
sanglants et déchirés. Quelques-uns tiraient tout en
courant.
L’un après l’autre, ils tombèrent et roulèrent le long
de la pente jusqu’à la mer.
J’ignore
combien de temps nous restâmes ainsi, l’avant piqué dans
le sable. Peut-être cinq minutes. Peut-être vingt. Jamais,
sur aucun front, je n’ai été témoin d’un tel carnage.
C’était brutal, affreux, et la vue de ces monceaux de
morts, le sentiment que notre attaque à ce stade était vouée
à l’échec nous emplissaient d’une horreur qui confinait
à l’insensibilité.
Les
Allemands se trouvaient en force au sommet de la falaise et
concentraient leur feu sur la pente qui s’élevait vers la
crête. Le mur qui traversait cette pente était couronné de
barbelés
et, au pied du mur, des hommes du régiment Royal se
mouraient. De notre embarcation, qui se trouvait au centre de
ce feu d'enfer, de nouveaux soldats s'élancèrent, mais je
doute qu'aucun d'eux atteignît le mur ; les obus de mortier qui
s'écrasaient sur la
pente décimaient ceux
qu’avaient
épargnés les mitrailleuses.
Le
fond du chaland était couvert de blessés. L’officier qui
était près de moi fut touché à
la tête et
s’effondra sur mes genoux en m’inondant de sang. A côté
de lui, un matelot agonisait, la gorge ouverte, une plaie
affreuse à voir. Quelques hommes encore indemnes répondaient
furieusement au tir des Allemands. Il était inutile pour eux
maintenant d’atteindre la plage. La façon dont ces hommes résistaient,
alors que l’échec de notre assaut ne faisait plus de doute,
témoignait d’un courage remarquable. La plupart furent décorés
par la suite.
Les ordres donnés à la marine étaient
de débarquer les troupes et de reprendre la mer. L’officier
de marine qui nous accompagnait saisit rapidement la
situation. Notre chaland était le seul qui restait encore. Il
ne servait à rien de nous offrir plus longtemps comme cible
à l’ennemi. Tous ceux qui avaient pu débarquer avaient été
fauchés sous nos yeux. L’officier donna l’ordre de
reprendre la mer.
La main de Dieu devait être sur
notre embarcation, car l’avant avait beau être enlisé dans
le sable, le bateau recula néanmoins, quand on fit machine
arrière, comme si quelque chose le tirait vers le large;
lentement, lourdement, il vira de bord. En jetant un dernier
coup d’oeil sur la plage, je ne vis qu’une longue tache
couleur kaki.
Nous
parcourûmes plusieurs centaines de mètres dans l’éclatant
soleil matinal. Les quelques hommes qui, parmi nous, étaient
encore valides demeuraient hébétés. Sur 80 hommes embarqués
au départ, il en restait à peu près 20, dont plus de la
moitié étaient blessés. Et quelles blessures! Certains
avaient été touchés une douzaine de fois.
Nul n’avait prévu de pareilles
pertes. Nous ne savions où mener les blessés. Tout
d’abord, nous songeâmes à accoster sur la plage principale
de Dieppe où l’on avait prévu d’installer un poste de
secours, mais notre radio tenta en vain d’établir le
contact avec la station de la plage. Il n’y eut pas de réponse.
Ce fut pour nous le premier indice que, là aussi, les choses
avaient mal tourné. Nous rejoignîmes alors un destroyer à
bord duquel
on transporta les blessés les plus
graves. Durant le reste de la matinée, on perdit
tout
sens du temps. Impossible de se faire une idée du déroulement
de la bataille. Malgré l’échec du débarquement à Puys,
je pensais que l’assaut lancé sur la plage principale par
trois bataillons d’infanterie soutenus par des tanks avait
pu mieux réussir. Des chalands longeaient la côte en se
relayant et je sautais de l’un dans l’autre dans
l’espoir de me renseigner."
Le
lieutenant-colonel Doilard Ménard commandait
à Dieppe le bataillon de fusiliers Mont-Royal, formé de 600
hommes, presque tous Canadiens français. A peine avait-il mis
pied à terre qu’il fut blessé de deux balles, à l’épaule
et à la joue droite, mais il continua imperturbablement à
diriger ses troupes vers le fortin qu’il s’était fixé
comme objectif. Atteint à trois nouvelles reprises,
successivement au poignet, à la jambe et à la cheville, il réussit
à mener sa mission à bien avant de perdre connaissance, mais
ses hommes parvinrent à le rembarquer sous le feu de
l’ennemi et à le ramener vivant en Angleterre. L‘héroïsme
du lieutenant-colonel Ménard fut récompensé par le
Distinguished Service Order.
"
Finalement, celui dans lequel je me
trouvais racla les galets en pente de la plage de Dieppe,
large de 60 mètres environ. Au-delà, c’était la digue,
l’esplanade, et puis la ville. La fumée répandue par les
avions noyait tout et plusieurs matelots sautèrent à terre
afin de ramasser les blessés près des barbelés de la plage
et de les traîner jusqu’au bateau. Je m avançai vers la
digue en pataugeant dans la boue schisteuse. Plus loin, du côté
du casino, il y avait un feu nourri de mitrailleuses; un
groupe de soldats étaient tapis à 20 mètres, à l’abri de
la digue.
L’usine
de tabac était en flammes. J’avais cru que nos fantassins
avaient pénétré en force dans la ville, mais l’esplanade
s’étendait, vide et nue. Sur la plage, aucune organisation.
Des morts gisaient sur le sol. Ici non plus, l’attaque ne
s’était pas déroulée comme prévu. Un chapelet d’obus
laboura l’esplanade. Les matelots me firent signe de revenir
et, tandis que je regagnais le chaland, la bataille reprit de
plus belle. Plusieurs bateaux sautèrent. Une embarcation brûlait
près de la plage. Une coque vide flottait non loin, à la dérive.
Malgré tout, j’avais peine à
croire que le désastre se fût abattu, là aussi. Mais les
hommes de l’Essex Scottish, à peine débarqués, avaient été
pris sous un feu meurtrier. Ils avaient pu franchir les barbelés
et parvenir jusqu’à la digue, mais là s’était arrêté
leur assaut. Ils s’étaient battus pied à pied toute la
matinée, jusqu’à ce qu’il ne leur restât rien pour se
battre. Seule, une poignée d’hommes avait réussi, à la
dernière minute, à rembarquer.
Du
côté droit de la plage, le régiment Royal d’infanterie légère
de Hamilton s’était heurté à une opposition aussi
intense. Ils étaient aussi parvenus jusqu’à la digue et,
après un combat acharné, avaient pu déloger les Allemands
du casino. De là, quelques sections avaient réussi à pénétrer
dans la ville où se déroulaient des combats de rue."
Les fusiliers
Mont-Royal de Montréal avaient débarqué en
une seconde vague sur la plage, et
certains pelotons étaient, malgré de lourdes pertes,
parvenus à entrer dans la ville, d’où quelques-uns
devaient revenir.
Pour les chars
du Calgary, tout avait été mal, dès le début. Les
chalands qui les transportaient offraient de larges cibles et
une grêle d’obus les avait pilonnés à mesure qu’ils
accostaient. Certains chars s’enlisèrent à peine débarqués.
D’autres réussirent à s’avancer jusqu’au casino,
franchirent la digue qui, à cet endroit, ne s’élevait pas
à plus de 50 centimètres et gagnèrent l’esplanade.
Quelques-uns firent même irruption dans les rues. Mais, des
fenêtres des maisons et des hôtels, les Allemands tiraient
sur eux à bout portant. Plusieurs escadrons ne furent pas débarqués
et restèrent toute la matinée dans les chalands, au large de
la plage.
A
Pourville, à l’ouest de Dieppe, le South
Saskatchewan Regiment connut un sort meilleur. Les
hommes débarquèrent sans rencontrer de résistance, escaladèrent
la digue et pénétrèrent dans le village. Ici, l’effet de
surprise joua pleinement. Avant même que les Allemands
eussent compris ce qui leur arrivait, les Saskatchewan
avaient établi une petite tête de pont. Peu après, les Cameron
Highlanders de Winnipeg le rejoignirent et poussèrent
leur avance sur près de 5 kilomètres à l’intérieur des
terres. Mais les deux bataillons comprirent bientôt que
l’attaque principale avait échoué et, en fin de matinée,
ils reçurent l’ordre de battre en retraite. Rebroussant
chemin, ils se ruèrent vers les embarcations sous le feu des
mortiers ennemis, en transportant le maximum de blessés. Ils
réussirent même à emmener quelques prisonniers.
"
Je me trouvais alors dans un chaland,
à 300 mètres de la plage, et j’eus un bref aperçu de l’évacuation
de Pourville. La confusion était extrême. Nombre de bateaux
se trouvaient pris sous le feu direct des mitrailleuses.
Certains coulaient, les hommes se jetaient à l’eau. Sur la
plage, cependant, dans le tonnerre du feu, de petits groupes
de Canadiens, encore à l’abri de la digue, hésitaient
avant de foncer sur les galets. De longs rubans de fumée dérivaient
au-dessus de la côte".
C’est
alors que l’aviation allemande
déclencha sa plus furieuse attaque. De toute la matinée, les
chasseurs britanniques et canadiens n’avaient cessé de
patrouiller au-dessus des navires et des plages, virant et
virevoltant dans le ciel pommelé. Les combats aériens s’étaient
pratiquement succédé sans interruption. C’était la
plus grande bataille aérienne depuis 1940, et la R. A.
F. ainsi que la R. C. A. F. avaient témoigné d’une écrasante
supériorité. Ces victoires, à ce moment, apparaissaient
comme la principale compensation à l’échec du raid.
Cependant, cette puissante
protection aérienne n’avait pu empêcher l’aviation
ennemie de bombarder les navires alliés. Et la dernière
attaque, vers 11 heures, fut la plus sauvage de toutes.
"
Je n’ai aucune idée du nombre
d’appareils qui tentèrent alors de porter à la flotte un
coup mortel, mais ils furent au moins sept à bombarder notre
minuscule embarcation qui bondissait follement sur les vagues
soulevées par les bombes. Pendant dix minutes, la confusion
et le vacarme atteignirent un degré de folie. Une douzaine de
fois, je me cramponnai au fond du bateau, persuadé que mon
dernier instant était venu. Près de nous, plusieurs chalands
explosèrent sans qu’il en restât rien ils s’étaient
simplement désintégrés.
Aussi
soudainement qu’elle était survenue, l’attaque cessa. Le
grondement infernal s’éteignit. Chacun, à bord, reprit son
souffle, mais, à présent, notre embarcation, avec des
dizaines d’autres, se trouvait à un demi-mille de la côte.
Notre jeune officier de marine était perplexe; fallait-il de
nouveau tenter de toucher terre et de rembarquer les troupes?
Mais les rares chalands qui se trouvaient près de la plage,
pris sous un feu intense, avaient le plus grand mal à se dégager.
On approchait de midi. Et nous n’avions pas de radio pour
capter les ordres du Q. G.
Sur la
plage, cependant, le calme se faisait peu à peu. Un voile de
fumée planait sur Dieppe. Les batteries côtières avaient
pratiquement cessé le feu. Le raid approchait lentement de sa
fin tragique. Vers 13 heure, nous reprîmes le chemin de
l’Angleterre. Nous n’aurions rien pu faire de plus. Le
seul navire qui restait près de la côte française était le
destroyer du Q. G. qui, dans un dernier effort, tentait de
recueillir des troupes.
Nous
retraversâmes, par le même couloir, la zone minée, en dépassant
une multitude d’embarcations. Appuyé à la rambarde, je les
examinais attentivement dans le chaud soleil, cherchant des
visages amis, mais, l’une après l’autre, elles étaient
presque vides. L’évidence était là; la grande aventure
avait mal tourné et la majeure partie de nos forces était
restée sur les plages morts, blessés, soldats qui
n’auraient d’autre choix que de se rendre, faute de
pouvoir être évacués."
"
Le trajet du retour dura tout l’après-midi.
En cours de route, notre chaland prit en remorque une canonnière
gravement endommagée. Lorsque les deux bateaux, l’air
piteux, les flancs labourés par les balles et les éclats
d’obus,
firent leur entrée dans le petit port anglais, le soir
tombait; lentement, ils se glissèrent le long du quai.
Les
hommes du commando britannique de lord Lovat se
trouvaient là. Ils avaient réussi leur assaut contre la
batterie allemande de Varengeville, le seul objectif
pleinement atteint de tout le raid. Sur le quai, ils me firent
le récit de leur exploit et ce fut comme un rayon de lumière
dans l’obscurité qui nous accablait".
Au camp
d’accueil, où les officiers pointaient les noms de ceux qui
revenaient, plusieurs centaines de Canadiens attendaient des
camions. Hébétés, encore sous le choc de ces heures délirantes,
ils ne se faisaient aucune idée cohérente de la bataille.
Les uns croyaient que Dieppe avait été prise d’assaut.
D’autres affirmaient qu’on n’avait pas franchi la plage.
Une poignée de prisonniers allemands qui se trouvaient là
paraissaient aussi assommés que les Canadiens.
"
J’empruntai une voiture, suivis la
route du littoral, sautai dans le dernier train pour Londres
et me rendis au Q. G. Les Allemands
venaient
d’annoncer que l’opération s’était soldée par une
victoire allemande."
Et
pourtant, il y avait eu aussi un succès pour les Alliés, immédiat,
triomphal, la victoire aérienne.
Pendant des mois, la R. A. F. et la R. C. A. F. avaient survolé
la France sans réussir, le plus souvent, à attirer dans le
combat la chasse allemande. Au cours du raid sur Dieppe, ils
obtinrent ce qu’ils cherchaient. Les avions allemands s’élancèrent
pour repousser l’assaut et, pour les ailes britanniques, ce
fut le grand jour. « L’ennemi
reconnaît, déclara par la suite sir Thomas
Leigh-Mallory, qui commandait les forces aériennes, que
nous avons abattu 170 appareils, soit plus d’un tiers de ses
forces en Occident à cette date. »
La
victoire aérienne fut un fait tangible. On put s’en rendre
compte sur-le-champ.
L’exploit de l’armée ne fut pas, sur le moment, aussi évident.
Le nombre des pertes était atterrant 667
morts, 218 disparus, 1894 prisonniers sur un
total de 5 000 Canadiens. Tout d’abord, ces pertes écrasantes
effacèrent toute autre considération; on avait peine à
croire qu’on pût tirer du raid un avantage quelconque au
prix d’un tel sacrifice.
Et
cependant, c’est tout le plan des débarquements futurs qui,
en cette terrifiante matinée d’août, grâce à la 2e
division canadienne, devait prendre forme. Dès 1943, après
les opérations en Méditerranée, on put dire que Dieppe
avait payé. Et le succès du débarquement, en 1944, en fut
le témoignage.
Ce coup
de main, qui reste un des hauts faits d’armes de la Seconde
Guerre mondiale, illustre de quelle volonté le Canada
entendait contribuer, aux côtés de ses alliés, à
la
victoire finale. Sa contribution se chiffre à 42
000 morts.
Disposant, en 1939, d’une force militaire dérisoire, le
Canada terminait la lutte avec
plus
de 1 million d’hommes sous les armes,
pour une population totale de 11 millions d’habitants. L’énergie
de toute son industrie en avait fait une source capitale de
matériel de combat avions, bateaux, armes légères, chars,
sortaient de ses usines à un rythme accéléré. Aide financière
à la Grande-Bretagne, participation aux travaux de recherche
sur la
bombe atomique s’inscrivent
au bilan de son prodigieux effort de guerre.
Mais
c’est sur les champs de bataille que
les Canadiens ont donné la plus belle preuve de leur
solidarité et de leur dévouement. Dans I‘Atlantique
d’abord, où pendant cinq ans ils ont pris une part active
dans la lutte contre les sous-marins,
assurant la sécurité des convois vers l’Angleterre et vers
la Russie par la route de Mourmansk.
La Marine Canadienne, comptait près de 400
bâtiments de guerre et 95000
hommes et, au plus fort du conflit elle assura
l’acheminement de 180 millions de
tonnes de marchandises et matériels divers. Elle
participa aux débarquement en Afrique du Nord, en
Sicile, en Normandie et en Provence.
Héros
de la bataille d’Angleterre,
en 1941, les pilotes Canadiens devaient par la suite s'illustrer
sur de nombreux fronts en Birmanie, à Malte, en Islande, en
Afrique, sur mer et en Europe. La Royal
Canadian Air Force compta jusqu’à 48 squadrons et
plus de 50% de ses équipages servirent dans des unités de la
R. A. F. Le sol du Canada était un immense camp d’entraînement
pour les aviateurs du Commonwealth. Chasseurs et bombardiers
Canadiens jouèrent un rôle
décisif dans la lutte anti-sous-marine, les opérations de débarquement
en Europe et les missions de bombardement sur l’Allemagne.
Sur terre enfin, l’intervention des troupes Canadiennes ne
fut pas moins sensible.
Pour
la première fois de son histoire, le Canada se forgea une véritable
force terrestre, la 1ère armée
Canadienne, composée de cinq divisions, deux brigades
de chars et un soutien d’artillerie. Une de ces divisions se
trouvait en Angleterre après le repli
de Dunkerque, seule force organisée pour répondre a
une éventuelle tentative d’invasion allemande. En décembre
1941, deux bataillons tombèrent avec de lourdes pertes sous
les coups des Japonais à Hong-Kong.
Puis ce fut la Sicile, l’Italie, le front de Cassino,
les durs combats de la vallée du Pô. A l’heure de la libération
enfin, les troupes Canadiennes
- une division et une brigade de chars - participaient au débarquement
en Normandie. On les retrouvait à Caen et à Falaise,
à Anvers, sur le Rhin et en Hollande, présents enfin pour
recevoir, aux côtés de leurs alliés, l’acte de reddition
allemande. Entre-temps,
ils étaient rentrés fièrement dans Dieppe,
où leurs camarades étaient bravement tombés trois ans plus
tôt.
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