LE CANADA ET LA GUERRE

Refusant le libéralisme issu de la philosophie des Lumières du XVIIIe siècle, le fascisme se caractérisa par la mise en place d'un Etat totalitaire à parti unique, la négation de la lutte des classes par le corporatisme, un nationalisme exalté et l'obéissance absolue à un chef charismatique, exemple typique de l'état que mis en place Mussolini en Italie de 1922 à 1945. L'usage du mot s'est étendu à l'ensemble des régimes dictatoriaux de droite.

 

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Le raid des Canadiens sur Dieppe

 
 

Dans la nuit, des bateaux tous feux masqués pénètrent dans les eaux ennemies. La plus ambitieuse des opérations combinées va commencer, le débarquement de Dieppe. Fut-elle victoire ou défaite? Le correspondant de guerre canadien Ross Munro dépeint ici les différents aspects de cette glorieuse aventure.

LE RAID DES CANADIENS SUR DIEPPE

Mercredi 19 août 1942, Dieppe. Pour des milliers de Canadiens. ce fut un jour marqué de noir et empreint d’un deuil profond. Ce fut aussi un jour d’exaltante fierté. Ce fut un jour où l’une des plus grandes aventures de l’histoire de la guerre atteignit son sommet sur les plages françaises. Ce fut un jour où on vit s’articuler la première expérience totale d’opérations combinées qui devait devenir un élément essentiel de la victoire alliée. Dieppe fut un désastre et un triomphe. Une défaite et une conquête. Une tragédie, mais une tragédie qui permit à 5 000 Canadiens de faire preuve d’une telle bravoure que leur courage et leur audace électrifièrent les hommes libres du monde entier. Le nom de Dieppe devint, sur tous les fronts, synonyme d’héroïsme.

On ne peut en aucune façon qualifier sommairement le raid sur Dieppe d’échec ou de succès. Sur le moment, il apparut comme un terrible revers; les pertes, au cours de huit heures de combat, furent écrasantes. Pourtant, même alors, on entrevit certaines compensations. Rares furent ceux qui le condamnèrent sans appel.

Le bilan positif de l’expédition se révéla plus tard. Dieppe servit de test aux opérations combinées. Ce raid unique, payé si cher, sur la côte française, sauva des milliers de vies au cours des débarquements qui suivirent. Les hommes qui y participèrent montrèrent le chemin du succès en Méditerranée, et leur sacrifice trouva sa plus grande récompense dans les débarquements alliés en Normandie qui devaient ouvrir le second front.

Depuis plus d’un an, le haut commandement travaillait à des projets d’opérations combinées en cherchant de nouvelles méthodes de guerre amphibie, seul moyen de reprendre pied en Europe. On avait élaboré ces méthodes, mais il fallait mettre à l’épreuve le nouveau matériel ainsi que les troupes elles-mêmes.

On choisit Dieppe pour objectif et la tâche fut assignée à la 2e division canadienne, placée sous les ordres du major-général J. H. Roberts. Les forces engagées dans le raid comprenaient les fusiliers Mont-Royal de Montréal, l'Essex Scottish de Windsor, le régiment Royal de Toronto, le régiment Royal d’infanterie légère de Hamilton, les Cameron Highlanders de Winnipeg et le South Saskatchewan Regiment. Le régiment blindé de Calgary, qui disposait de chars Churchill de 40 tonnes, en faisait également partie ainsi que des détachements de la Black Watch, un régiment écossais de Montréal et d’autres unités canadiennes. En tout, 6 100 hommes participèrent au raid, dont environ 5 000 Canadiens et 1100 Britanniques. Il y avait en plus une cinquantaine de Rangers américains, dispersés entre les diverses unités à titre d’observateurs. Quelque 250 navires et embarcations servirent au cours de l’opération.

On n’envoya pas les hommes à Dieppe comme des cobayes destinés au sacrifice. On croyait pouvoir tirer de l’expérience l’enseignement nécessaire, sans essuyer pour autant de lourdes pertes. L’opération, prévue pour le 4 juillet, devait être un raid de huit heures, rien de plus. Les mauvaises conditions atmosphériques obligèrent le haut commandement à le retarder de vingt-quatre heures, puis, de jour en jour, jusqu’au 7 juillet, date à laquelle il fut annulé; les marées ne pouvaient se prêter à un débarquement que durant cette courte période et il était impossible d’attendre davantage que la mer s’apaisât. Sur les centaines de navires et de chalands d’assaut qui s’étaient massés au large de différents ports de la côte sud de l’Angleterre on rassembla les plans et les photographies de Dieppe, et les Canadiens, qui n’avaient pas encore eu l’occasion de tirer un coup de feu, débarquèrent pour regagner leurs camps.

Pendant un mois, ils retrouvèrent la routine des camps d’entraînement. Puis, au début d’août, le haut commandement décida de faire une nouvelle tentative. D’après tous les renseignements recueilli, ce fut une décision soudaine, motivée par les nécessités du débarquement en Afrique du Nord que l’on projetait pour le début de novembre.

Le 16 et le 17 août, les mêmes troupes s’empilèrent dans des camions qui se dirigèrent rapidement, dans le plus grand secret, vers différents ports de la côte sud. Seuls, les officiers supérieurs étaient au courant du but de l’opération. Au terme d’un voyage mystérieux,  Ross Munro arriva à Bath en compagnie d’un groupe de correspondants de guerre. Là, deux jours durant, ils errèrent dans la ville. Chaque heure qui passait ajoutait à l'énervement. S’agissait-il de nouveau d’un raid sur Dieppe? sur un autre objectif?... Finalement, le 18 août, les correspondants furent dirigés vers les principaux ports.

"Nous étions allongés sur l’herbe, dans un jardin public, près de l’un de ces ports, quand l’officier chargé de l’organisation de la presse vint nous annoncer que nous allions, cette nuit-là, effectuer un raid en France avec la 2e division. Ainsi, on remettait ça... Nous rejoignîmes nos différentes unités. On m’avait affecté au régiment Royal de Toronto".

Le port, à 6 heures du soir, fourmillait d’activité. Les derniers camions de Canadiens, munis de leur équipement, arrivaient sans provoquer aucun émoi particulier; les ouvriers accordaient peu d’attention aux troupes qu’ils avaient vues tant de fois aller et venir en manoeuvres. A 7 heures, Ross Munro était à bord du Queen Emma, un des nombreux bateaux qui faisaient la traversée de la Manche et qui avaient été transformés en transports des troupes. Les ballons captifs scintillaient dans la douce lumière du soir et toute la flotte prit la mer sans que personne ne leur adressât le moindre signe, sans que s’élevât la moindre acclamation. Ils étaient en route pour la France. C’était une merveilleuse soirée d’été. La mer était unie, le ciel, limpide. Les soldats allèrent dîner avant de se livrer à leurs derniers préparatifs. Dans le carré, les officiers prirent place autour des tables où jouaient les rayons du soleil, couchant. Ils étaient pleins d’entrain. A les voir, on n’eût jamais pensé qu’ils allaient affronter la plus grande épreuve de leur existence. Les plaisanteries jaillissaient de toutes parts.

" Le dîner terminé, et, tandis que nous voguions vers les plages de France, Doug Catto, le colonel, s’installa dans le carré et s’absorba dans l’étude de ses cartes et de ses photos. A chaque instant, des officiers entraient et sortaient. Dans toutes les cabines du navire, d’autres officiers parcouraient encore une fois leurs ordres. De même sur le pont des troupes. Chacun revoyait les détails du plan d’attaque et le rôle qui lui incombait. On vérifia armes et munitions, puis les hommes s’allongèrent sur le pont pour sommeiller. Dans les ténèbres, le Oueen Emma s’avançait lourdement vers son rendez-vous avec le reste de la flotte ".

Un champ de mines flottantes protégeait le littoral de Dieppe et des dragueurs dégageaient et balisaient des couloirs dans l’obscurité. "Nous traversâmes la zone minée sans perdre un seul bateau". De la passerelle du Queen Emma, on discernait vaguement les ombres des autres navires. Une brume salutaire planait sur la Manche. La mer restait calme et le ciel était clouté d’étoiles. Plus tard, la lune se leva. "A minuit, on nous donna l’ordre de gagner nos embarcations". Le Queen Emma, en effet, transportait des chalands d’assaut dans lesquels les hommes du régiment Royal devaient effectuer la course finale jusqu’à la plage de Puys, à l’est de Dieppe, qu’on leur avait assignée comme objectif. Nous étions environ à 15 milles de la côte française et, jusqu’ici, il n’y avait pas eu le moindre contretemps. Le Queen Emma stoppa, on jeta l’ancre, on descendit les embarcations chargées de fantassins. Personne ne parlait. La consigne du silence était formelle. Pourtant, à l’instant où notre chaland, où s’entassaient 80 soldats, s’écarta du Queen Emma, un marin se pencha par-dessus bord et nous lança à mi-voix "A bientôt, les gars, et bonne chance! Flanquez-leur une bonne raclée, à ces salauds!" Puis nous nous éloignâmes et notre barreur scruta les ténèbres pour rejoindre le reste de la flottille. Nous avions déjà fait tout cela tant de fois en manoeuvres qu’on avait peine à se persuader qu’il s’agissait maintenant d’une opération réelle, que des hommes allaient être tués, blessés, que les Allemands étaient devant nous.

"Nous étions environ à 12 milles de Dieppe lorsqu’une alerte nous fit tressaillir. A notre gauche, des balles traçantes — petits points bleus et blancs — zébrèrent la nuit tandis qu'éclatait le fracas rageur des mitrailleuses. Cela n’entrait pas dans le plan et chacun, à bord, se tendit comme un ressort et baissa la tête. Mais notre embarcation était si chargée qu on ne pouvait même pas s’accroupir sans écraser quelqu’un. Je m’assis sur un tas d’obus. Cette tache, dans la nuit, à moins de 200 mètres, c’était un bateau ennemi. D’après le tracé des balles, ils devaient bien être quatre à nous barrer la route. Nous ne pouvions pas faire grand-chose. Il n’y avait sur ces chalands d’assaut aucun armement permettant d’engager le combat. Apparemment, nous allions être taillés en pièces. Notre convoi, déjà, avait dû se scinder. Je gonflai un peu plus ma ceinture de sauvetage. De nouvelles rafales de balles passèrent en sifflant. Puis il y eut un coup de canon, derrière nous. A la lueur de l’éclair, nous aperçûmes un de nos destroyers qui s’avançait à vive allure à notre secours. Il tira une douzaine de salves sur les navires ennemis qui firent demi-tour et disparurent en direction de la côte française. Mais ils avaient beaucoup ralenti notre flottille et il fut bientôt évident que nous n’atteindrions pas sans retard la plage de Puys. Or, il nous fallait y parvenir avant l’aube, faute de quoi nous n’aurions pas une chance de succès. L’effet de surprise était essentiel.

A présent, des bombardiers anglais nous survolaient, se dirigeant vers Dieppe. Ils volaient très haut, avec ce ronronnement monotone, caractéristique, des appareils de la R. A. F. Quelques minutes plus tard, la D. C. A. allemande entra en action. Les obus traçants se croisaient et s’entrecroisaient au-dessus de la ville et, vu de la mer, le spectacle était impressionnant. Les projecteurs fouillaient le ciel. Par-dessus le grondement de l’artillerie qui se répercutait sur l’eau, on entendait l’écrasement des bombes. Elles explosaient avec de vives lueurs et je pus discerner la longue jetée du port. Toujours assis sur mon tas d’obus, j’observais la plage principale, devant la ville. Il faisait encore nuit, mais l’aube que nous redoutions approchait rapidement. Nos sept destroyers pilonnaient les bâtiments du front de mer. Plusieurs escadrilles de chasseurs Hurricane transformés en bombardiers, survolant les embarcations qui approchaient de la plage, plongeaient dans cet enfer, lâchaient leurs bombes, balayaient l’esplanade du feu de leurs mitrailleuses. L’attaque atteignit son point culminant avec le débarquement et, avant d’arriver à Puys, je distinguai vaguement, à 500 ou 600 mètres, les chalands d’assaut qui atteignaient la plage principale. Puis un écran de fumée effaça la scène. "

Le régiment Royal avait pris beaucoup de retard. Il aurait dû accoster avant l’aube, et la lumière grise du matin l'enveloppait déjà. Les avions, voyant la situation critique, lâchèrent sur la côte, à l’est du port, une tonne de bombes fumigènes. La fumée, rampant sur la mer en tourbillonnant, couvrit les soldats momentanément pour l’assaut final.

"L’histoire de cette plage de Puys imbibée de sang tient du cauchemar. A la suite d’une fausse manoeuvre, notre bateau allait être l’un des derniers à atteindre la côte. La fumée s’effilochait et nous franchîmes les 30 derniers mètres à découvert. Devant nous, une grêle d’obus faisait jaillir des gerbes d’eau. Par miracle, aucun d’eux ne nous atteignit. Le fracas de la D. C. A. allemande, sur la falaise, était si assourdissant qu’on ne s’entendait pas crier. A bord, les hommes, le visage crispé, se recroquevillaient. C’était leur premier contact avec le vacarme de la bataille et ils étaient frappés de terreur par ce déchaînement inattendu de la défense ennemie. Agrippés à leurs armes, ils attendaient que s’abaissât la rampe de débarquement. Le chaland buta contre la plage, la rampe s’ouvrit, les premiers fantassins s’élancèrent. Ils sautèrent dans 50 centimètres d’eau et furent aussitôt fauchés par une rafale de mitrailleuse. Des corps s’empilèrent sur la rampe. Quelques hommes s’avancèrent en trébuchant jusqu’à la plage avant de s’écrouler. Dans le bateau même, les balles pleuvaient. J’étais à l’arrière et, par l’avant ouvert, au-dessus des corps effondrés sur la rampe, j’aperçus un terrain en pente qui s’élevait jusqu’à un mur de pierre, déjà jonché de blessés et de morts. Ils devaient bien être une soixantaine, gisant là, sur l’herbe verte et la terre brune. Abattus avant même d’avoir pu tirer un coup de feu. Une douzaine de Canadiens couraient le long de la falaise en direction du mur, certains déjà blessés, leurs uniformes sanglants et déchirés. Quelques-uns tiraient tout en courant. L’un après l’autre, ils tombèrent et roulèrent le long de la pente jusqu’à la mer.

J’ignore combien de temps nous restâmes ainsi, l’avant piqué dans le sable. Peut-être cinq minutes. Peut-être vingt. Jamais, sur aucun front, je n’ai été témoin d’un tel carnage. C’était brutal, affreux, et la vue de ces monceaux de morts, le sentiment que notre attaque à ce stade était vouée à l’échec nous emplissaient d’une horreur qui confinait à l’insensibilité. Les Allemands se trouvaient en force au sommet de la falaise et concentraient leur feu sur la pente qui s’élevait vers la crête. Le mur qui traversait cette pente était couronné de barbelés et, au pied du mur, des hommes du régiment Royal se mouraient. De notre embarcation, qui se trouvait au centre de ce feu d'enfer, de nouveaux soldats s'élancèrent, mais je doute qu'aucun d'eux atteignît le mur ; les obus de mortier qui s'écrasaient sur la pente décimaient ceux qu’avaient épargnés les mitrailleuses.

Le fond du chaland était couvert de blessés. L’officier qui était près de moi fut touché à la tête et s’effondra sur mes genoux en m’inondant de sang. A côté de lui, un matelot agonisait, la gorge ouverte, une plaie affreuse à voir. Quelques hommes encore indemnes répondaient furieusement au tir des Allemands. Il était inutile pour eux maintenant d’atteindre la plage. La façon dont ces hommes résistaient, alors que l’échec de notre assaut ne faisait plus de doute, témoignait d’un courage remarquable. La plupart furent décorés par la suite. Les ordres donnés à la marine étaient de débarquer les troupes et de reprendre la mer. L’officier de marine qui nous accompagnait saisit rapidement la situation. Notre chaland était le seul qui restait encore. Il ne servait à rien de nous offrir plus longtemps comme cible à l’ennemi. Tous ceux qui avaient pu débarquer avaient été fauchés sous nos yeux. L’officier donna l’ordre de reprendre la mer. La main de Dieu devait être sur notre embarcation, car l’avant avait beau être enlisé dans le sable, le bateau recula néanmoins, quand on fit machine arrière, comme si quelque chose le tirait vers le large; lentement, lourdement, il vira de bord. En jetant un dernier coup d’oeil sur la plage, je ne vis qu’une longue tache couleur kaki.

Nous parcourûmes plusieurs centaines de mètres dans l’éclatant soleil matinal. Les quelques hommes qui, parmi nous, étaient encore valides demeuraient hébétés. Sur 80 hommes embarqués au départ, il en restait à peu près 20, dont plus de la moitié étaient blessés. Et quelles blessures! Certains avaient été touchés une douzaine de fois. Nul n’avait prévu de pareilles pertes. Nous ne savions où mener les blessés. Tout d’abord, nous songeâmes à accoster sur la plage principale de Dieppe où l’on avait prévu d’installer un poste de secours, mais notre radio tenta en vain d’établir le contact avec la station de la plage. Il n’y eut pas de réponse. Ce fut pour nous le premier indice que, là aussi, les choses avaient mal tourné. Nous rejoignîmes alors un destroyer à bord duquel on transporta les blessés les plus graves. Durant le reste de la matinée, on perdit tout sens du temps. Impossible de se faire une idée du déroulement de la bataille. Malgré l’échec du débarquement à Puys, je pensais que l’assaut lancé sur la plage principale par trois bataillons d’infanterie soutenus par des tanks avait pu mieux réussir. Des chalands longeaient la côte en se relayant et je sautais de l’un dans l’autre dans l’espoir de me renseigner."

Le lieutenant-colonel Doilard Ménard commandait à Dieppe le bataillon de fusiliers Mont-Royal, formé de 600 hommes, presque tous Canadiens français. A peine avait-il mis pied à terre qu’il fut blessé de deux balles, à l’épaule et à la joue droite, mais il continua imperturbablement à diriger ses troupes vers le fortin qu’il s’était fixé comme objectif. Atteint à trois nouvelles reprises, successivement au poignet, à la jambe et à la cheville, il réussit à mener sa mission à bien avant de perdre connaissance, mais ses hommes parvinrent à le rembarquer sous le feu de l’ennemi et à le ramener vivant en Angleterre. L‘héroïsme du lieutenant-colonel Ménard fut récompensé par le Distinguished Service Order.

" Finalement, celui dans lequel je me trouvais racla les galets en pente de la plage de Dieppe, large de 60 mètres environ. Au-delà, c’était la digue, l’esplanade, et puis la ville. La fumée répandue par les avions noyait tout et plusieurs matelots sautèrent à terre afin de ramasser les blessés près des barbelés de la plage et de les traîner jusqu’au bateau. Je m avançai vers la digue en pataugeant dans la boue schisteuse. Plus loin, du côté du casino, il y avait un feu nourri de mitrailleuses; un groupe de soldats étaient tapis à 20 mètres, à l’abri de la digue. L’usine de tabac était en flammes. J’avais cru que nos fantassins avaient pénétré en force dans la ville, mais l’esplanade s’étendait, vide et nue. Sur la plage, aucune organisation. Des morts gisaient sur le sol. Ici non plus, l’attaque ne s’était pas déroulée comme prévu. Un chapelet d’obus laboura l’esplanade. Les matelots me firent signe de revenir et, tandis que je regagnais le chaland, la bataille reprit de plus belle. Plusieurs bateaux sautèrent. Une embarcation brûlait près de la plage. Une coque vide flottait non loin, à la dérive. Malgré tout, j’avais peine à croire que le désastre se fût abattu, là aussi. Mais les hommes de l’Essex Scottish, à peine débarqués, avaient été pris sous un feu meurtrier. Ils avaient pu franchir les barbelés et parvenir jusqu’à la digue, mais là s’était arrêté leur assaut. Ils s’étaient battus pied à pied toute la matinée, jusqu’à ce qu’il ne leur restât rien pour se battre. Seule, une poignée d’hommes avait réussi, à la dernière minute, à rembarquer. Du côté droit de la plage, le régiment Royal d’infanterie légère de Hamilton s’était heurté à une opposition aussi intense. Ils étaient aussi parvenus jusqu’à la digue et, après un combat acharné, avaient pu déloger les Allemands du casino. De là, quelques sections avaient réussi à pénétrer dans la ville où se déroulaient des combats de rue."

Les fusiliers Mont-Royal de Montréal avaient débarqué en une seconde vague sur la plage, et certains pelotons étaient, malgré de lourdes pertes, parvenus à entrer dans la ville, d’où quelques-uns devaient revenir. Pour les chars du Calgary, tout avait été mal, dès le début. Les chalands qui les transportaient offraient de larges cibles et une grêle d’obus les avait pilonnés à mesure qu’ils accostaient. Certains chars s’enlisèrent à peine débarqués. D’autres réussirent à s’avancer jusqu’au casino, franchirent la digue qui, à cet endroit, ne s’élevait pas à plus de 50 centimètres et gagnèrent l’esplanade. Quelques-uns firent même irruption dans les rues. Mais, des fenêtres des maisons et des hôtels, les Allemands tiraient sur eux à bout portant. Plusieurs escadrons ne furent pas débarqués et restèrent toute la matinée dans les chalands, au large de la plage.

A Pourville, à l’ouest de Dieppe, le South Saskatchewan Regiment connut un sort meilleur. Les hommes débarquèrent sans rencontrer de résistance, escaladèrent la digue et pénétrèrent dans le village. Ici, l’effet de surprise joua pleinement. Avant même que les Allemands eussent compris ce qui leur arrivait, les Saskatchewan avaient établi une petite tête de pont. Peu après, les Cameron Highlanders de Winnipeg le rejoignirent et poussèrent leur avance sur près de 5 kilomètres à l’intérieur des terres. Mais les deux bataillons comprirent bientôt que l’attaque principale avait échoué et, en fin de matinée, ils reçurent l’ordre de battre en retraite. Rebroussant chemin, ils se ruèrent vers les embarcations sous le feu des mortiers ennemis, en transportant le maximum de blessés. Ils réussirent même à emmener quelques prisonniers.

" Je me trouvais alors dans un chaland, à 300 mètres de la plage, et j’eus un bref aperçu de l’évacuation de Pourville. La confusion était extrême. Nombre de bateaux se trouvaient pris sous le feu direct des mitrailleuses. Certains coulaient, les hommes se jetaient à l’eau. Sur la plage, cependant, dans le tonnerre du feu, de petits groupes de Canadiens, encore à l’abri de la digue, hésitaient avant de foncer sur les galets. De longs rubans de fumée dérivaient au-dessus de la côte".

C’est alors que l’aviation allemande déclencha sa plus furieuse attaque. De toute la matinée, les chasseurs britanniques et canadiens n’avaient cessé de patrouiller au-dessus des navires et des plages, virant et virevoltant dans le ciel pommelé. Les combats aériens s’étaient pratiquement succédé sans interruption. C’était la plus grande bataille aérienne depuis 1940, et la R. A. F. ainsi que la R. C. A. F. avaient témoigné d’une écrasante supériorité. Ces victoires, à ce moment, apparaissaient comme la principale compensation à l’échec du raid. Cependant, cette puissante protection aérienne n’avait pu empêcher l’aviation ennemie de bombarder les navires alliés. Et la dernière attaque, vers 11 heures, fut la plus sauvage de toutes.  

" Je n’ai aucune idée du nombre d’appareils qui tentèrent alors de porter à la flotte un coup mortel, mais ils furent au moins sept à bombarder notre minuscule embarcation qui bondissait follement sur les vagues soulevées par les bombes. Pendant dix minutes, la confusion et le vacarme atteignirent un degré de folie. Une douzaine de fois, je me cramponnai au fond du bateau, persuadé que mon dernier instant était venu. Près de nous, plusieurs chalands explosèrent sans qu’il en restât rien ils s’étaient simplement désintégrés. Aussi soudainement qu’elle était survenue, l’attaque cessa. Le grondement infernal s’éteignit. Chacun, à bord, reprit son souffle, mais, à présent, notre embarcation, avec des dizaines d’autres, se trouvait à un demi-mille de la côte. Notre jeune officier de marine était perplexe; fallait-il de nouveau tenter de toucher terre et de rembarquer les troupes? Mais les rares chalands qui se trouvaient près de la plage, pris sous un feu intense, avaient le plus grand mal à se dégager. On approchait de midi. Et nous n’avions pas de radio pour capter les ordres du Q. G. Sur la plage, cependant, le calme se faisait peu à peu. Un voile de fumée planait sur Dieppe. Les batteries côtières avaient pratiquement cessé le feu. Le raid approchait lentement de sa fin tragique. Vers 13 heure, nous reprîmes le chemin de l’Angleterre. Nous n’aurions rien pu faire de plus. Le seul navire qui restait près de la côte française était le destroyer du Q. G. qui, dans un dernier effort, tentait de recueillir des troupes. Nous retraversâmes, par le même couloir, la zone minée, en dépassant une multitude d’embarcations. Appuyé à la rambarde, je les examinais attentivement dans le chaud soleil, cherchant des visages amis, mais, l’une après l’autre, elles étaient presque vides. L’évidence était là; la grande aventure avait mal tourné et la majeure partie de nos forces était restée sur les plages morts, blessés, soldats qui n’auraient d’autre choix que de se rendre, faute de pouvoir être évacués."

" Le trajet du retour dura tout l’après-midi. En cours de route, notre chaland prit en remorque une canonnière gravement endommagée. Lorsque les deux bateaux, l’air piteux, les flancs labourés par les balles et les éclats d’obus, firent leur entrée dans le petit port anglais, le soir tombait; lentement, ils se glissèrent le long du quai. Les hommes du commando britannique de lord Lovat se trouvaient là. Ils avaient réussi leur assaut contre la batterie allemande de Varengeville, le seul objectif pleinement atteint de tout le raid. Sur le quai, ils me firent le récit de leur exploit et ce fut comme un rayon de lumière dans l’obscurité qui nous accablait".

Au camp d’accueil, où les officiers pointaient les noms de ceux qui revenaient, plusieurs centaines de Canadiens attendaient des camions. Hébétés, encore sous le choc de ces heures délirantes, ils ne se faisaient aucune idée cohérente de la bataille. Les uns croyaient que Dieppe avait été prise d’assaut. D’autres affirmaient qu’on n’avait pas franchi la plage. Une poignée de prisonniers allemands qui se trouvaient là paraissaient aussi assommés que les Canadiens.

" J’empruntai une voiture, suivis la route du littoral, sautai dans le dernier train pour Londres et me rendis au Q. G. Les Allemands venaient d’annoncer que l’opération s’était soldée par une victoire allemande."

Et pourtant, il y avait eu aussi un succès pour les Alliés, immédiat, triomphal, la victoire aérienne. Pendant des mois, la R. A. F. et la R. C. A. F. avaient survolé la France sans réussir, le plus souvent, à attirer dans le combat la chasse allemande. Au cours du raid sur Dieppe, ils obtinrent ce qu’ils cherchaient. Les avions allemands s’élancèrent pour repousser l’assaut et, pour les ailes britanniques, ce fut le grand jour. « L’ennemi reconnaît, déclara par la suite sir Thomas Leigh-Mallory, qui commandait les forces aériennes, que nous avons abattu 170 appareils, soit plus d’un tiers de ses forces en Occident à cette date. » La victoire aérienne fut un fait tangible. On put s’en rendre compte sur-le-champ. L’exploit de l’armée ne fut pas, sur le moment, aussi évident. Le nombre des pertes était atterrant 667 morts, 218 disparus, 1894 prisonniers sur un total de 5 000 Canadiens. Tout d’abord, ces pertes écrasantes effacèrent toute autre considération; on avait peine à croire qu’on pût tirer du raid un avantage quelconque au prix d’un tel sacrifice. Et cependant, c’est tout le plan des débarquements futurs qui, en cette terrifiante matinée d’août, grâce à la 2e division canadienne, devait prendre forme. Dès 1943, après les opérations en Méditerranée, on put dire que Dieppe avait payé. Et le succès du débarquement, en 1944, en fut le témoignage.

Ce coup de main, qui reste un des hauts faits d’armes de la Seconde Guerre mondiale, illustre de quelle volonté le Canada entendait contribuer, aux côtés de ses alliés, à la victoire finale. Sa contribution se chiffre à 42 000 morts. Disposant, en 1939, d’une force militaire dérisoire, le Canada terminait la lutte avec plus de 1 million d’hommes sous les armes, pour une population totale de 11 millions d’habitants. L’énergie de toute son industrie en avait fait une source capitale de matériel de combat avions, bateaux, armes légères, chars, sortaient de ses usines à un rythme accéléré. Aide financière à la Grande-Bretagne, participation aux travaux de recherche sur la bombe atomique s’inscrivent au bilan de son prodigieux effort de guerre. Mais c’est sur les champs de bataille que les Canadiens ont donné la plus belle preuve de leur solidarité et de leur dévouement. Dans I‘Atlantique d’abord, où pendant cinq ans ils ont pris une part active dans la lutte contre les sous-marins, assurant la sécurité des convois vers l’Angleterre et vers la Russie par la route de Mourmansk. La Marine Canadienne, comptait près de 400 bâtiments de guerre et 95000 hommes et, au plus fort du conflit elle assura l’acheminement de 180 millions de tonnes de marchandises et matériels divers. Elle participa aux débarquement en Afrique du Nord, en Sicile, en Normandie et en Provence.

Héros de la bataille d’Angleterre, en 1941, les pilotes Canadiens devaient par la suite s'illustrer sur de nombreux fronts en Birmanie, à Malte, en Islande, en Afrique, sur mer et en Europe. La Royal Canadian Air Force compta jusqu’à 48 squadrons et plus de 50% de ses équipages servirent dans des unités de la R. A. F. Le sol du Canada était un immense camp d’entraînement pour les aviateurs du Commonwealth. Chasseurs et bombardiers Canadiens jouèrent un rôle décisif dans la lutte anti-sous-marine, les opérations de débarquement en Europe et les missions de bombardement sur l’Allemagne. Sur terre enfin, l’intervention des troupes Canadiennes ne fut pas moins sensible. 

Pour la première fois de son histoire, le Canada se forgea une véritable force terrestre, la 1ère armée Canadienne, composée de cinq divisions, deux brigades de chars et un soutien d’artillerie. Une de ces divisions se trouvait en Angleterre après le repli de Dunkerque, seule force organisée pour répondre a une éventuelle tentative d’invasion allemande. En décembre 1941, deux bataillons tombèrent avec de lourdes pertes sous les coups des Japonais à Hong-Kong. Puis ce fut la Sicile, l’Italie, le front de Cassino, les durs combats de la vallée du Pô. A l’heure de la libération enfin, les troupes Canadiennes - une division et une brigade de chars - participaient au débarquement en Normandie. On les retrouvait à Caen et à Falaise, à Anvers, sur le Rhin et en Hollande, présents enfin pour recevoir, aux côtés de leurs alliés, l’acte de reddition allemande. Entre-temps, ils étaient rentrés fièrement dans Dieppe, où leurs camarades étaient bravement tombés trois ans plus tôt.

 
 
 
 
 
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