Des
premières années du XVIe siècle au triomphe des amis de Calvin
en 1555, Genève vit une phase tumultueuse et décisive de son
histoire.
La
cité épiscopale, étroitement liée à la Savoie, est transformée
en capitale du calvinisme, à travers une série de révolutions.
En
janvier 1536, 6000 Bernois envahissent Genève mais lui laisse son
indépendance. La domination du duché de Savoie fut anéantie
pour une génération. Une nouvelle Eglise devait être instituée
dans l’ancienne ville épiscopale. Pour cette réalisation, on
fit appelle à un jeune et brillant théologien nommé Jean
Calvin. Mais bientôt les vainqueurs de 1536 se brouillèrent
à propos de questions religieuses et lorsque les pasteurs commencèrent
à prêcher contre les nouveaux magistrats, on les avertit de ne
pas se mêler des affaires politiques. Calvin, qui avait refusé
de se plier à ces exigences, fut renvoyé par les Deux
Cents et le Conseil général
en 1538. La situation se détendit en 1540
et les magistrats entreprirent alors le rappel de Calvin. En
1546
des conflits éclatèrent entre Calvin et le Petit
Conseil. Ils dérivèrent des accusations de frivolité
portées contre des personnalités importantes. Au premier rang de
celles-ci, la famille Favre,
dont la fille est l’épouse d’un certain Ami
Perrin. Il en résulta une opposition permanente entre
Perrin et Calvin.
Un
autre homme va s’opposer à Calvin, il s’agit de Michel
Servet, l’adversaire acharné du dogme de la Trinité
et du baptême des enfants. Il
sera le seul homme exécuté pour ses croyances religieuses dans
la Genève du XVIe siècle. Jean
Calvin aura donc eu une opposition dogmatique avec Michel Servet
et une opposition non-dogmatique, mais politique, avec Ami Perrin.
Opposition
dogmatique : Michel Servet
Michel
Servet, de par ses points de vue contraires à ceux de Calvin vis-à-vis
des écrits bibliques et de sa façon de les interpréter qui n’était
pas conforme à son époque, à une époque d’intolérance où
la liberté de conscience pouvait être violemment réprimandée,
va connaître une destinée tragique à cause de ses idées.
Servet
est né en 1509, à Villeneuve, en Aragon, la même année où
Calvin, son futur rival, voyait le jour dans une cité de
Picardie. Envoyé, en 1528, à l’Université de Toulouse pour étudier
le droit, il va se sentir attiré
par les problèmes religieux qui agitaient alors l’élite de la
chrétienté. A l’âge de 21 ans, Servet se rend en Allemagne,
puis vient se fixer à Bâle
où il va entretenir des rapports suivis avec des représentants
de la réforme allemande. C’est là qu’il va commencer à
afficher assez clairement ses différends par rapport
à la doctrine chrétienne. Au lieu de suivre la voie
ouverte par les réformateurs, Servet portait sa critique sur des
parties de l’édifice chrétien que ceux-ci voulaient conserver
intactes. Par exemple, les théologiens réformés croyaient à la
Sainte Trinité qui étaient pour eux une vérité révélée,
alors que Servet ne pouvait concilier la Trinité ni avec la
notion qu’il s’était formée de l’essence divine, ni avec
les enseignements de la Bible tels qu’ils les comprenait.
Certains
réformateurs qu’il connaissait vont alors essayer de lui ôter
ses idées blasphématoires, pour l’époque, de la tête. Mais
Servet qui avait une grande confiance en ses théories ne va pas
se soucier de ce que pensaient les autres et va même, en juin
1531, faire paraître son premier ouvrage « De
Trinitatis erroribus libri VII ». Dans ce livre, qui
est le premier manifeste de l’école anti-trinitaire, Servet développe
le principe que « l’essence divine est indivisible et
qu’il ne peut y avoir dans la Divinité, diversités de
personnes ».
Dès
que cet ouvrage voit le jour, les réformateurs
avec lesquels il avait des relations vont rompre avec lui.
Ceux-ci vont même le traiter de « fanatique, de détestable
Espagnole », qui répand une « doctrine fausse et
pernicieuse ».
Cependant,
Servet n’est nullement ébranlé par les protestations
qu’avaient soulevées son premier écrit, et l’année qui
suivit (1532) il lança un deuxième opuscule dans lequel il se déclare
indépendant des deux Eglises, dont il proclame l’insuffisance
et qu’il aspire à remplacer par une conception supérieure.
Après
la parution de cet ouvrage, Servet sent qu’il a trop attiré
l’attention sur lui et comprend qu’il ne peut rester plus
longtemps à Bâle. C’est pourquoi, il décide de se rendre à
Lyon, puis, en 1533, à Paris, où il va changer à la fois de nom
et de profession pour se consacrer à la médecine. Après une
querelle avec la Faculté de médecine de Paris, il est obligé de
quitter la capitale et se rend à Vienne. C’est là que, pendant
plus de quinze ans, il cachait prudemment ses véritables
sentiments et qu’il faisait extérieurement profession de
catholicisme.
Mais,
malgré sa nouvelle carrière, la théologie était demeurée le
centre de ses préoccupations. Il voulait réédifier le
christianisme selon son plan et transmettre ce plan à ces
contemporains théologiens. Il n’avait pas non plus perdu toute
espérance d’associer à son entreprise les hommes placés à la
tête de l’Eglise réformée et c’est dans ce but qu’il va
chercher à entrer en contact avec Calvin. Servet va alors écrire
à Calvin pour lui exposer ses idées. Mais le ton qu’il emploie
va contribuer autant que le contenu de ses déclarations, à exaspérer
Calvin, plus accoutumé à donner des directions qu’à en
recevoir. C’est pourquoi après avoir à deux reprises essayer
de le ramener à ses convictions, Calvin va rompre toute relation
avec Servet.
Mais
ce dernier, fermement résolu à professer au grand jour ses idées,
même seul, décida d’imprimer clandestinement à Vienne
l’ouvrage intitulé: « Christianismi restitutio » (Restauration
du christianisme). A la suite de cet écrit, Servet va être arrêté
à Vienne et c’est Calvin qui va envoyer les lettres que
Servet lui avait écrites et par conséquent donner
les preuves de son hérésie au Tribunal viennois.
Cependant, au tribunal, Servet essaye de se cacher derrière son
faux nom de Michel de Villeneuve et assure à la cours qu’il
n’avait pas trop réfléchi aux idées qu’il énonçait,
qu’ils les avait mises en avant pour faire preuve de son habileté
dialectique et qu’il était prêt à corriger toute opinion qui
lui serait indiquée comme mauvaise. Mais, il paraît n’avoir eu
qu’une confiance limitée dans le succès de ses mensonges, car
dès le surlendemain,
il arrive à s’évader grâce, peut-être, à l’appui
de personnages influents.
Ce
ne fut que deux mois après cette évasion, le 17 juin 1553, que
le tribunal laïque de Vienne prononça sa sentence contre Servet
et ses écrits : il fut condamné à être brûlé vif ainsi que
ses livres.
Trois
mois après son évasion il se rendit en Italie, puis Servet
se rendit à Genève dans l’espoir de trouver une barque pour le
transporter à Morges, d’où il se proposait de gagner Zürich.
Malheureusement pour lui il fut reconnu, le dimanche 13 août, et
arrêté le même jour, alors qu’il se trouvait dans un hôtel.
Cette fois, Calvin n’a pas l’intention de le laisser partir et
compte bien faire de Servet un exemple. Il formula tout d’abord
une plainte en trente-neuf articles qui dénonçaient les « opinions
téméraires énoncées par Servet envers la Trinité et la nature
divine. » Puis, après les premiers interrogatoires, voyant
que Servet non seulement s’obstinait dans ses opinions, mais
allait jusqu’à braver son autorité en l’accusant lui-même
d’enseigner des doctrines erronées, il va laisser très
clairement transparaître ses sentiments en défaveur de Servet.
Quel
motif poussait les membres du Conseil à solliciter le préavis
des Eglises et des gouvernements suisses?
D’abord,
un pareil recours leur faisait gagner du temps et reculait le
moment d’une décision qui leur répugnait et ils désiraient
aussi éviter l’extrémité d’une condamnation capitale si ce
gouvernements se prononçaient dans le sens de l’indulgence; si
ces derniers, au contraire, préavisaient pour une solution
rigoureuse, les juges genevois devaient se sentir soulagés en
associant à la responsabilité de leur verdict les représentants
officiels de la chrétienté réformées.
La
vie de Servet dépendait donc beaucoup de la réponse
qu’allaient formuler les différents gouvernements suisses.
Celle-ci ne se fit pas attendre longtemps et tous sans exception
se montrèrent prêts à approuver une sentence
capitale si les autorités de Genève le jugeaient
opportun.
C’est
ce qui arriva, puisqu’une semaine après la réponse des Eglises
et des gouvernements, soit le 26 octobre, le Conseil formula son
verdict. Le lendemain 27 octobre, après une dernière
entrevue avec Calvin où celui-ci lui demanda de se repentir sans
succès, Servet est brûlé sur l’échafaud
ainsi que ses ouvrages.
S’il
est incontestable que la très grande majorité des contemporains
approuva la conduite tenue à l’égard de Servet par Calvin et
les autorités genevoises, il faut cependant reconnaître que les
réserves et les protestations ne firent pas complètement défaut.
Déjà
le 16 septembre, quelques personnes, tout en détestant les
doctrines de Servet, blâment le supplice qui lui a été infligé.
Calvin, au lieu d’attendre que ces critiques s’amplifient à
son égard, décide, après l’exécution, d’écrire un livre
dans lequel il compte justifier le choix qui a été adopté
contre Servet. Le livre s’intitulera: « Déclaration
pour maintenir la vraie foy touchant la Trinité contre les
erreurs de M. Servet par Jean Calvin, où il est monstré qu’il
est licite de punir les hérétiques et qu’à bon droit ce
meschant a été exécuté par justice en la ville de Genève ».
Mais
cet ouvrage ne fit qu’amplifier les choses. A peine son écrit
avait-il vu le jour que parut, en latin et en français, un
manifeste éloquent en faveur de la tolérance. Ces
protestations n’étaient certainement pas toutes inspirées par
le bon sens ou une certaine humanité; mais on pourrait soupçonner
que, chez beaucoup de ceux qui murmuraient, la jalousie à l’égard
de Calvin et le désir de démolir sa crédibilité ne furent pas
étrangers aux plaidoyers pour la liberté de conscience qui
retentirent un peu partout.
La
trop grande conviction de Servet de détenir la vérité, sa trop
grande croyance d’être certainement un être prédestiné dans
une foi qu’il croyait être juste l’aura mené à sa perte.
Car à cette époque, un vent furieux d’intolérance soufflait
alors, d’un bout à l’autre de la France en passant par la
Suisse protestante; tous les regards des dignitaires ecclésiastiques
et des magistrats étaient braqués sur les hérétiques.