Petit-fils de
Frédéric
Barberousse, fils
de l’empereur
Henri
VI et de Constance de
Hauteville, héritière des rois normands, il voit le
jour le 26 décembre 1194. A quatre
ans il sera orphelin et confié à la tutelle d’Innocent
III. En 1212, à 18 ans alors soutenu par le pape
il sera désigné comme roi des Romains, les princes
allemands vont abandonné à son profit le parti d’Otton
de Brunswick après la défaite
de Bouvines
en 1214
et, abusant de la faiblesse politique d’Honorius III il
se fait couronner empereur en 1220. Au passage notons qu’il réunit
la Sicile à l’Empire Germanique.
Donc
notre ami Frédéric II est empereur à 26 ans, fastueux,
curieux, rationaliste et fasciné par l’Orient (il sera un bon
ami du sultan d’Egypte Al Kamil, fil de
Saladin ; il va lui racheter Jérusalem en 1228.)
Il sera
surtout un souverain méditerranéen dans lequel on a vu un précurseur
de la Renaissance. Il est connu pour sa très forte personnalité
qui fit de lui l’un des souverains les plus originaux de
l’histoire. Malgré l’éducation qu’il reçu d’Innocent
III il fut, comme ses prédécesseurs, un adversaire acharné de
la papauté. Il fait preuve d’une certaine indifférence en
matière religieuse, qui n’exclut pas la poursuite des hérétiques
mais l’incite à la tolérance envers les juifs et les
musulmans (notons tout de même que le sang d’un juif ou d’un
sarrasin vaut la moitié de celui d’un chrétien, in
les
Constitutions
de Melfi, qui sont la première tentative au
Moyen Age de substituer un état laïque à l’instabilité des
allégeances féodales. Frédéric II y rassemble toute la législation,
ce Liber augustalis (nom « original »
des Constitutions de Melfi )
exprime sa conception d’une monarchie absolue et de
l’administration du royaume). C’est un homme sans scrupules
et avides de connaissances. Il fit de la Sicile son centre de
gravité et délaissa la Germanie, mais voulant étendre son
influence à tout la péninsule Frédéric II se heurte au pape
et aux villes de l’Italie du Nord.
Au
moment où Frédéric II obtient du sultan al-Kamil la
restitution de Jérusalem le pape envahit les Pouilles.
Grégoire
IX sera battu et devra
signer la paix à San Germano en
1230. Mais bientôt
un nouveau conflit l’oppose à Grégoire IX,
à propos de la Sardaigne, que l’empereur a concédée à son
fils Enzo, au mépris des droits de l’Église. La
violence des deux camps s’exprime notamment à grand coup
d’encycliques pontificales et de libelles impériaux.
Il
sera excommunié deux fois ; la première lorsqu’il mena,
contre l’avis du pape Grégoire IX, la sixième croisade
et la seconde par Innocent IV qui réunit
à Lyon un concile qui dépose l’empereur (1245).
Frédéric II ne se tient pas pour battu: malgré des complots,
la révolte de Parme, il
semblait avoir raffermi son autorité en Italie du nord,
lorsqu’il meurt dans un château des Pouilles en
1250.
Sa disparition provoque l’écroulement de la puissance impériale,
la partie germanique qu’il avait délaissée est soumise à
l’anarchie féodale et aux luttes intestines propres au
Grand
Interrègne.
Développements
Les Allemands feraient-ils meilleur accueil à ce
nouveau « roi des prêtres »,
instrument docile de la politique
pontificale ? Constance s'apprêtait
à recevoir
Otton IV
quand le légat contraignit la ville
à laisser entrer son concurrent. Ce
fut le signal d'un retournement
subit de l'opinion. « L’enfant
d'Apulie », tout auréolé de la
gloire qu'évoquait le nom des
Hohenstaufen, fut comme porté par la
vague d'enthousiasme populaire, un
enthousiasme que les bénédictions
papales et l'argent français
stimulaient.
Frédéric Il
se garda bien de distendre les liens qui le
rattachaient à la papauté. En 1213,
la
Bulle d'or d'Eger
confirma toutes les concessions qu'Otton IV avait
faites à la Curie, en particulier la
restitution des biens qu'elle
réclamait en Italie, mais aussi la
renonciation à la clause du
concordat de Worms qui prévoyait la
présence de l'empereur aux élections
épiscopales ; enfin, Frédéric
s'engageait à combattre l'hérésie.
En Italie, le Welf Otton IV avait
été l’homme des villes naguères
humiliées par les Hohenstaufen ;
elles se disaient guelfes et
qualifiaient leurs ennemis de
gibelins, parce qu'ils étaient
fidèles aux Souabes, sortis de
l'obscur Waiblingen.
En 1217,
Honorius III avait pris place sur le trône de saint Pierre ;
il était moins intransigeant que son
prédécesseur, Frédéric mit à profit
ce changement et revint sur sa
parole ; il fît élire Henri (son
fils, dit Henri (VII)) roi des
Romains en avril 1220 ; les deux
couronnes étaient à nouveau réunies
sur la tête d'un enfant ; en fait,
c'était à son père qu'incombait la
charge de prendre des décisions ;
l'union tant redoutée par les papes
avait été rétablie grâce à ce tour
de passe-passe. En 1231, Frédéric II
dut intervenir ; il avait besoin de
l'appui des princes qui l'avaient
soutenu lors d'un premier conflit
avec la papauté ; il leur accorda
donc à tous, laïcs et
ecclésiastiques, un statut, le
Statutum infavorem principum, qui les protégeait contre les empiétements
d'une politique urbaine qui aurait
pu s'avérer envahissante: il faisait
d'eux les détenteurs de la haute
justice sur leurs terres. Les
historiens allemands ont dit très
souvent par le passé que l'empereur,
exclusivement intéressé par
l'Italie, avait abandonné le regnum
teutonicum à la haute aristocratie
qui, grâce aux droits qu'il lui
avait concédés en 1220 et 1231,
avait transformé ses seigneuries en
principautés ; ainsi Frédéric Il
endossait la responsabilité de la
division qui devait condamner
l'Allemagne à l'impuissance. L’école
historique actuelle révise ce
jugement ; elle estime que
Frédéric Il ne fit que tenir compte
des réalités, ayant bien vu qu'il
n'avait pas de prise sur elles ; les princes n'avaient pas attendu que le roi
les y autorisât pour se transformer
en « seigneurs de la terre » et pour
exercer sur ces Länder une autorité
large, soutenue par un réseau de
plus en plus dense d'institutions.
Vu sous cet angle, le Statut de 1231
apparaît comme un état des lieux ;
il marque des limites peut-être plus
qu'il n'accorde de libertés. Non,
Frédéric II n'avait pas abandonné
l'Allemagne aux princes. Il ne fit
pas que passer, le temps de mettre
son fils aux arrêts (Henri (VII)).
Une diète solennelle à Mayence fut
pour lui l'occasion de montrer que
le maître c'était lui. Conrad, avait
été élu roi des Romains en 1237 ;
pour qu'il ne fût pas tenté d'abuser
de son titre à son tour, Frédéric ne
le fit pas sacrer. Lui-même quitta
l'Allemagne au début de l'automne
1227 ; il ne devait plus y
retourner. Sa politique devait
s'avérer payante : quand le pape le
déposa en 1245, les Allemands furent
peu nombreux à quitter son camp. Non
content de renforcer en la
transformant la monarchie féodale,
Frédéric en bâtit une autre qu'avec
une pointe d'exagération on peut
qualifier d'absolue. Les règles
fondamentales en sont contenues dans
les
Constitutions de MeIfi en 1231, dites aussi
Liber augustalis, un qualificatif révélateur. Frédéric s'y
présente comme le nouveau Justinien,
mais aussi comme le nouvel Auguste ;
à l'exemple de cet empereur, il
entend faire triompher la paix et la
justice ; le règne des lois, c'est
la nécessité qui justifie son
autorité, une autorité devant
laquelle toute volonté divergente
doit s'incliner ; uniformes, les
lois s'appliquent dans toute
l'étendue du royaume, car elles sont
dictées par la raison qui est la
même pour tous les humains ; les
contrevenants doivent être
recherchés même si personne ne les
dénonce, ainsi l'inquisition,
expérimentée dans le domaine
religieux, s'étend au profane. Les
papes n'avaient pas pris au sérieux
tout de suite le voeu prononcé à
Aix-la-Chapelle ; un empereur à la
tête des croisés, cela ne leur
convenait guère mais quand la
cinquième croisade eût échoué
lamentablement, ils rappelèrent à
Frédéric sa promesse. Frédéric
tarda ; Grégoire IX ne l'entendit
point ainsi : l'échéance n'avait pas
été respectée, les peines prévues
seraient appliquées ;
l'excommunication s'abattit donc sur
Frédéric. En 1230 le pape leva l'excommunication, de son
côté Frédéric promit de ne plus se
mêler des élections épiscopales - il
y avait 150 évêchés dans son royaume
de Sicile - et déclara qu'il
renonçait à ses prétentions sur les
terres récupérées par Innocent III.
Quand Frédéric unit son bâtard Enzio à la plus
riche héritière de Sardaigne,
Grégoire IX y décela l'intention de prendre au Saint-Siège
cette île qui était son fief.
L'alliance avec la Ligue lombarde
s'imposait ; que celle-ci fût ou non
truffée d'hérétiques importait peu ;
combattre l'hérésie c'était
l'affaire des spécialistes
qu'étaient les religieux Mendiants,
pas celle de Frédéric.
L’excommunication fut derechef
fulminée contre ce dernier. La lutte
n'opposait plus l'empereur à des
rebelles ; elle mettait aux prises à
nouveau l'empire et le sacerdoce.
Les acteurs étaient les mêmes qu'à
l'époque de Barberousse : les
Lombards étaient les alliés du pape.
Après la mort de Grégoire IX, en
1243, le Sacré Collège, divisé, mit
longtemps avant de désigner
Innocent IV d'origine gibeline ; Frédéric crut d'abord qu'un
terrain d'entente pourrait être
trouvé ; il se trompait, la
théocratie n'eut pas de représentant
plus résolu que ce pape. L’empereur
mourut le 13 décembre 1250 ; Enfin
la papauté pouvait respirer: «
la race de vipères » des Hohenstaufen était exterminée. Dans les
années qui suivent la mort de
Frédéric II, le chef de l’Eglise va
intervenir dans toute la Chrétienté
pour que ses héritiers ne puissent
lui succéder, bloquer ainsi
l'élection impériale pendant
vingt-trois ans, apporter à
Charles d'Anjou, frère de
saint Louis,
la couronne de Sicile et assumer par
là une lourde responsabilité dans
les luttes sanglantes entre guelfes
et gibelins.
L’empereur n'était plus seulement pour le pape un
voisin inquiétant ; il encerclait
Rome ; un jour, peut-être, il
tenterait d'en faire vraiment sa
capitale ; l'abattre était une
nécessité vitale. Le souverain
pontife avait affûté son glaive : la
doctrine théocratique était formulée
sans détours, subordonnant César au
Christ, dont le successeur de Pierre
était le représentant ici-bas. Ses
coups portaient plus loin depuis que
les ordres mendiants lui
fournissaient une milice, bien
entraînée et disciplinée, de
prédicateurs capables de remuer les
foules ; itinérants par vocation,
ces religieux allaient partout où le
pape avait besoin d'eux ; en
Allemagne aussi. Si leurs
adversaires eurent ainsi raison de
ce que les Hohenstaufen avaient
construit, ils ne purent pas
grand-chose contre l'idée d'empire
qu'ils avaient incarnée. Bien plus
que des héros de légende, ils
devinrent de ces
figures mythiques qui ne meurent jamais. En Italie d'abord, dans
les années 1260 déjà, on disait que
Frédéric II et ses armées
attendaient dans les flancs de
l'Etna l'heure de la revanche. Pour
rappeler son droit et faire
comprendre à l'empereur qu'il
pourrait le condamner, Innocent IV
invoque de façon très claire la
Donation de Constantin ainsi que le
transfert de l'Empire et rappelle
que c'est le pape qui, par le sacre,
concède le pouvoir impérial et juge
de la « justice » de celui-ci. La
formulation va donc cette fois un
peu plus loin et laisse entendre que
l'Empire relève du Saint-Siège par
essence et non pas seulement
casualiter et causa urgente. En
déposant l'empereur qui porte
atteinte à la liberté du Saint-Siège
et de l'Église, Innocent IV semble
intervenir comme naguère Alexandre
III menaçait de le faire à
l'encontre des villes qui, en
abandonnant la Ligue lombarde,
pouvaient nuire à la Papauté.
Toutefois, l'adversaire de
Barberousse en avait logiquement
déduit que la rupture de l'alliance
devait être sanctionnée par
l'excommunication, alors que, contre
Frédéric II, c'est la déposition qui
est prononcée, c'est-à-dire une
sanction éminemment politique. A cette différence de degré et de nature de la
peine s'ajoute qu'il n'est fait
aucune allusion à la nécessaire
consultation et délibération des
princes électeurs, ce qui est en
contradiction avec les thèses des
canonistes de la fin du XIle siècle
et avec
Innocent III.
Par ailleurs, la sanction politique
ne vise pas tant les interventions
excessives de l'empereur dans les
affaires ecclésiastiques que toute
sa politique condamnée parce qu'elle
s'oppose à celle du Saint-Siège en
Italie. C'est cela qui oblige à un
nouvel exposé.
Celui-ci proclame avant tout la plénitude du pouvoir (plenitudo
potestatis) du pape qui est
d'essence religieuse et concerne
d'abord la juridiction spirituelle,
mais qui, liée à l'argumentation
selon laquelle le pontife est le
vicaire du Christ, lui confère la
souveraineté en tous domaines, grâce
à laquelle il peut intervenir
partout et à chaque instant et au
nom de laquelle il exerce
directement son autorité sur
l'empereur, chef de l'administration
temporelle, qui tient de lui son
glaive et peut en être privé.
Cela aboutit finalement à la
rénovation des thèmes traditionnels
du XIe siècle sur la nécessité pour
l'empereur d'être chrétien et sur la
dépendance de l'Empire par rapport
au Saint-Siège. Toutefois la mission
de l'État intéresse moins Innocent
IV qu'on ne le croit. Sa vraie
pensée, qui ne contredit pas cette
notion, est qu'ici-bas
la
souveraineté est indivisible,
qu'il ne peut y avoir une
souveraineté spirituelle et une
souveraineté temporelle et que
le
pape est donc le seul à détenir
cette unique autorité absolue.
Une telle doctrine, on le voit,
renoue avec la théocratie
grégorienne dans cette ultime
conclusion; mais elle ne s'agence
pas selon la même argumentation et
ne se fonde pas sur la même «
philosophie » de l'autorité et elle
reste dans la tradition d'Innocent
III, peut-être quelque peu gauchie.
Elle affirme, en effet, que l'Empire
relève de la Papauté dans son
essence parce que la gestion
temporelle de la Chrétienté, qui
répond à la nature même du pouvoir
impérial, appartient aussi
souverainement au pontife romain qui
intervient non pas seulement en
vertu de son office spirituel, mais
aussi dans l'exercice de sa
souveraineté politique.
Henri de Suse estime cependant que l'autorité spirituelle peut
intervenir dans le temporel aussitôt
qu'une entreprise mise en oeuvre par
celui-ci a une connexion, même
secondaire, avec le domaine
religieux ou ecclésiastique, ce qui
est conforme à la tradition
d'Alexandre III et d’Innocent III.
Mais il précise que les deux
pouvoirs sont seulement distincts
dans leur exercice, ce qui revient à
attribuer au pape la souveraineté.
Thomas d'Aquin
note, démarche nouvelle quant à
l'autonomie du pouvoir politique,
que celui-ci a en charge le « bien
civil » et que, même s'il doit en
certaines choses être soumis au
spirituel, cela ne peut qu'être très
exceptionnel.