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La
franc-maçonnerie et le roi
Aucun obstacle
véritable ne gêne le développement
de la franc-maçonnerie en France.
Mais ce développement rapide n'avait
pas tardé à attirer l'attention de
l'opinion et celle du roi.
En général, le
gouvernement tolère l'institution.
Pourquoi ? Pendant tout l'Ancien
Régime, les francs-maçons français,
soucieux de l'Ordre, affirment
leur fidélité
au roi et leur attachement à la
religion. Les désordres
qui entraînèrent la
fermeture des
Loges en 1767 avaient des
causes
internes mais nullement politiques.
Selon les Statuts publiés en 1742, "
Nul ne sera
reçu dans l'Ordre qu'il n'ait jamais
promis ou juré un attachement
inviolable pour la religion, le roi
et les moeurs ". Aussi les
loges se multiplient sous les
grandes maîtrises du duc d'Antin et
du comte de Clermont. De plus, le public
est curieux et intrigué, il s'amuse
des cérémonies. Les banquets dans
les auberges paraissent l'essentiel
des tenus. Mais le pouvoir, lui,
prend au début tout au moins, la
chose au sérieux. Le vieux
Cardinal de
Fleury ne tient pas à
être inquiété dans l'exercice du
pouvoir.
N'oublions pas non plus que cette
société secrète a des attaches
anglaises !
En
1737,
des descentes de police eurent lieu
dans des assemblées maçonniques.
Certaines furent même interdites. La
police trouble des tenues de loges
et arrête des Frères. Mais cette
sévérité fut sans lendemain.
Dès lors, la
franc-maçonnerie ne devait plus
rencontrer, près du pouvoir royal
d'obstacle à son développement.
Bien plus, on peut au contraire
affirmer que l'institution bénéficia
d'une
sympathie marquée auprès du roi et
de ses proches (des indices
laissent même supposer que
Louis XV
fut initié, comme le furent les
frères de
Louis XVI, le comte de
Provence ( futur
Louis XVIII
) et le comte d'Artois ( futur
Charles X
).
Un élément du
siècle des Lumières
Pour les
francs-maçons, il n'y a pas de
problèmes, il n'y a que des
solutions : il
faut réfléchir ensemble plutôt que
de continuer à chercher longtemps et
seul. La liberté
d'association résulte d'un vertu
sociale : la
sociabilité.
La Franc-maçonnerie apparaît alors
comme le résultat des progrès des
Lumières. Elle
représente en fait la première
forme d'association bourgeoise
indépendante de l'Etat.
Faut-il rappeler que la
franc-maçonnerie n'atteint que les
milieux de notables urbains.
Le peuple en
est exclu. Tel est encore le
cas. Très accueillante à la
noblesse, elle séduit beaucoup
d'ecclésiastiques, d'officiers et de
robins, de membres de la bourgeoisie
d'affaires, de cadres militaires.
L'égalité entre eux est une
théorie... Les maçons du XVIIIe
restent très attachés aux hiérarchie
sociales. Ce sont les loges
adoptant les rites " hanovriens "
qui se montrent plus ouvertes aux
Lumières (notions rationalistes et
libérales sont étudiées par la haute
bourgeoisie). Groupement de
notables, la loge répond au besoin
profond de sociabilité ressenti par
nombre de citadins. Elle donne des
occasions de rencontres et de
discussions. Certaines loges ont
poussé très loin leurs réflexion sur
la tolérance, la fraternité, la
liberté, l'égalité. Elle ont
contribué à répandre les " Lumières
" du siècle.
La franc-maçonnerie
reproduit la carte de l'urbanisation
du royaume, la densité des loges
variant avec la taille des villes.
Chaque loge
est autant de point de lumière.
Unies, elles formeront un faisceau
assez puissant pour aveugler les
ténèbres. L'homme peut, s'il le veut
vraiment, s'arracher de ces
dernières, pour enfin, selon le mot
du philosophe
Albert
Jacquard, gagner son "
humanitude
". Le franc-maçon est "
fils de la
Lumière ". Lors de
l'initiation, ne dit-on pas : "
Si tu
persévères, tu seras purifié, tu
sortiras de l'abîme des ténèbres, tu
verras la lumière ".
Franc-Maçonnerie et
Révolution
Pour faire la
Révolution, les paysans, les membres
du bas clergé et les «intellectuels»
de Paris et de province
–
surtout ceux qui n'avaient pas
trouvé place dans la «République des
Lettres» –
n'eurent
pas recours à la
franc-maçonnerie. Au
contraire, les
frères proclamaient bien haut, sous
l'Ancien Régime, leur refus de
conduire une entreprise de
destruction de l'ordre social et
leur volonté d'empêcher l'avènement
du règne des foules.
Les 1 000
loges (ou orients) maçonniques
existant en France avant 1789 ne
furent pas
des laboratoires où l'on fit
secrètement l'expérience de
l'égalité et de la démocratie.
Certes, quelques-unes l'ont été,
notamment à Paris, où, comme dans
les cercles et les cafés, un homme
égalait un homme. Mais, dans le
vaste réseau des provinces, la règle
fut au brassage social prudent, tant
la noblesse et les notabilités
commençaient à s'inquiéter du
désordre croissant à la ville, à la
campagne et dans l'appareil d'État.
Cette attitude frileuse,
respectueuse de l'ordre social
établi, déconcerta et découragea
ceux qui attendaient de l'Ordre plus
d'audace, et plus de convergence
entre les principes et les
pratiques.
Reste l'immense
succès de la franc-maçonnerie sous
les règnes de
Louis XV
et de Louis
XVI, époque à laquelle
elle rassembla quelque 50 000
frères. Elle le dut à la fois au
refus de vulgariser son recrutement
et à la réussite de plusieurs
expériences idéologiques novatrices,
en particulier la lutte contre les
superstitions, pour favoriser la
quête de la vraie foi chrétienne
– malgré
la menace d'excommunication lancée
par le pape en 1738, qui resta
d'ailleurs sans effet en France,
tous les frères se déclaraient
chrétiens, et les travaux avaient
lieu le dimanche après la messe. Les
loges maçonniques firent également
bon accueil à la raison des
philosophes et des savants:
Montesquieu,
Lalande,
Laplace,
Condorcet
furent initiés. La maçonnerie adhéra
encore, mais plutôt modérément, au
principe de l'égalité, par exemple
en ouvrant des loges d'adoption pour
les femmes, interdites jusqu'alors
d'Art royal: à la veille de la
Révolution, la grande maîtresse de
la maçonnerie d'adoption était la
princesse de Lamballe.
En vérité, aucun
discours, après 1770, ne pouvait
plus être écouté s'il ne se référait
au lexique et à la pensée des
Lumières. Pour se faire entendre des
clercs, des nobles et des bourgeois
qui voulaient mieux vivre leur vie
et leur foi dans la société
traditionnelle, la franc-maçonnerie
emprunta donc, plus ou moins
spontanément, la nouvelle manière de
parler. Mais
cette nouveauté-là ne modifia pas,
quant au fond, le projet maçonnique
de refaire le monde dans l'ordre,
en paix, et sans
turbulences.
Franc-maçon et
citoyen
Est-il
impossible de concilier les devoirs
du maçon et ceux du citoyen, la
fraternité et la citoyenneté ?
À cette question posée par le Grand
Orient de France en 1791, la réponse
est déjà donnée:
la plupart des
loges se sont mises en sommeil en
1789 et 1790. Sans doute
trouve-t-on, dans tel ou tel orient,
des traces d'activités maçonniques
postérieures à ces dates
– des
loges qui se constituent en loges
républicaines et reconnaissent la
Convention nationale pour le Grand
Orient –,
mais ces initiatives gardent un
caractère exceptionnel. En fait, la
franc-maçonnerie dépose discrètement
un bilan de faillite pour sa gestion
de l'opinion et de la sociabilité,
au moment où l'État d'Ancien Régime
est forcé, par les assemblées élues
et les manifestations populaires,
d'abandonner le pouvoir politique et
social.
Toutes les recherches
entreprises sur les activités
profanes des francs-maçons après
1789, à l'échelle d'un orient ou
d'une province, démontrent la
dispersion
politique des frères.
Jusqu'en 1792, ils furent nombreux à
entrer dans les nouvelles
administrations locales,
départementales et nationales, mais
la fraternité était déjà rompue
entre les maçons émigrés de l'armée
de Coblence et ceux qui combattaient
sous les ordres de Dumouriez. Sous
la République «une
et indivisible», les anciens
francs-maçons gestionnaires,
effrayés ou contraints, se
retirèrent pour la plupart des
affaires publiques et attendirent
Thermidor et Brumaire pour y faire
leur réapparition. Conçu et
traditionnellement pratiqué pour la
juste mesure et la régulation, l'Art
royal n'avait guère d'usage dans la
démesure d'une révolution.
Bonaparte
ne s'y est d'ailleurs pas trompé,
qui autorisa la restauration de
l'Ordre et en favorisa l'expansion,
qui se manifesta principalement dans
l'armée.
Le silence des loges
après 1789 est l'indice de la
«réussite» de la franc-maçonnerie
d'Ancien Régime: elle avait bien
appris à concilier les devoirs du
sujet du roi et les obligations du
frère. Mais
elle n'avait pas prévu qu'un jour le
sujet deviendrait citoyen...
Les
loges furent des laboratoires
d'idées, indispensables au siècle
des Lumières, où des grands esprits
se rencontrèrent et participèrent à
leur temps. La franc-maçonnerie fut
un véhicule, parmi bien d'autre, des
idées libérales, de la philosophie,
de l'esprit nouveau, de
l'universalisme, de l'idéologie
commune de progrès et de bonheur,
qui conduisirent au cour du XVIII
ème au bouleversement final.
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