ATRIUM - L'Âge Classique (1453-1789)

Retraçons ici trois siècles particulièrement riches pour l'histoire de l'humanité. Nous étudierons les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles au travers de divers dossiers et de simples pages s'attachant aux aspects politiques, militaires, sociaux, culturels...

 

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Au coeur du siècle des Lumières
 
 

La franc-maçonnerie et le roi

Aucun obstacle véritable ne gêne le développement de la franc-maçonnerie en France. Mais ce développement rapide n'avait pas tardé à attirer l'attention de l'opinion et celle du roi. En général, le gouvernement tolère l'institution. Pourquoi ? Pendant tout l'Ancien Régime, les francs-maçons français, soucieux de l'Ordre, affirment leur fidélité au roi et leur attachement à la religion. Les désordres qui entraînèrent la fermeture des Loges en 1767 avaient des causes internes mais nullement politiques. Selon les Statuts publiés en 1742, " Nul ne sera reçu dans l'Ordre qu'il n'ait jamais promis ou juré un attachement inviolable pour la religion, le roi et les moeurs ". Aussi les loges se multiplient sous les grandes maîtrises du duc d'Antin et du comte de Clermont. De plus, le public est curieux et intrigué, il s'amuse des cérémonies. Les banquets dans les auberges paraissent l'essentiel des tenus. Mais le pouvoir, lui, prend au début tout au moins, la chose au sérieux. Le vieux Cardinal de Fleury ne tient pas à être inquiété dans l'exercice du pouvoir. N'oublions pas non plus que cette société secrète a des attaches anglaises !

En 1737, des descentes de police eurent lieu dans des assemblées maçonniques. Certaines furent même interdites. La police trouble des tenues de loges et arrête des Frères. Mais cette sévérité fut sans lendemain. Dès lors, la franc-maçonnerie ne devait plus rencontrer, près du pouvoir royal d'obstacle à son développement. Bien plus, on peut au contraire affirmer que l'institution bénéficia d'une sympathie marquée auprès du roi et de ses proches (des indices laissent même supposer que Louis XV fut initié, comme le furent les frères de Louis XVI, le comte de Provence ( futur Louis XVIII ) et le comte d'Artois ( futur Charles X ).

Un élément du siècle des Lumières

Pour les francs-maçons, il n'y a pas de problèmes, il n'y a que des solutions : il faut réfléchir ensemble plutôt que de continuer à chercher longtemps et seul. La liberté d'association résulte d'un vertu sociale : la sociabilité. La Franc-maçonnerie apparaît alors comme le résultat des progrès des Lumières. Elle représente en fait la première forme d'association bourgeoise indépendante de l'Etat. Faut-il rappeler que la franc-maçonnerie n'atteint que les milieux de notables urbains. Le peuple en est exclu. Tel est encore le cas. Très accueillante à la noblesse, elle séduit beaucoup d'ecclésiastiques, d'officiers et de robins, de membres de la bourgeoisie d'affaires, de cadres militaires. L'égalité entre eux est une théorie... Les maçons du XVIIIe restent très attachés aux hiérarchie sociales. Ce sont les loges adoptant les rites " hanovriens " qui se montrent plus ouvertes aux Lumières (notions rationalistes et libérales sont étudiées par la haute bourgeoisie). Groupement de notables, la loge répond au besoin profond de sociabilité ressenti par nombre de citadins. Elle donne des occasions de rencontres et de discussions. Certaines loges ont poussé très loin leurs réflexion sur la tolérance, la fraternité, la liberté, l'égalité. Elle ont contribué à répandre les " Lumières " du siècle.

La franc-maçonnerie reproduit la carte de l'urbanisation du royaume, la densité des loges variant avec la taille des villes. Chaque loge est autant de point de lumière. Unies, elles formeront un faisceau assez puissant pour aveugler les ténèbres. L'homme peut, s'il le veut vraiment, s'arracher de ces dernières, pour enfin, selon le mot du philosophe Albert Jacquard, gagner son " humanitude ". Le franc-maçon est " fils de la Lumière ". Lors de l'initiation, ne dit-on pas : " Si tu persévères, tu seras purifié, tu sortiras de l'abîme des ténèbres, tu verras la lumière ".

Franc-Maçonnerie et Révolution

Pour faire la Révolution, les paysans, les membres du bas clergé et les «intellectuels» de Paris et de province surtout ceux qui n'avaient pas trouvé place dans la «République des Lettres» n'eurent pas recours à la franc-maçonnerie. Au contraire, les frères proclamaient bien haut, sous l'Ancien Régime, leur refus de conduire une entreprise de destruction de l'ordre social et leur volonté d'empêcher l'avènement du règne des foules. Les 1 000 loges (ou orients) maçonniques existant en France avant 1789 ne furent pas des laboratoires où l'on fit secrètement l'expérience de l'égalité et de la démocratie. Certes, quelques-unes l'ont été, notamment à Paris, où, comme dans les cercles et les cafés, un homme égalait un homme. Mais, dans le vaste réseau des provinces, la règle fut au brassage social prudent, tant la noblesse et les notabilités commençaient à s'inquiéter du désordre croissant à la ville, à la campagne et dans l'appareil d'État. Cette attitude frileuse, respectueuse de l'ordre social établi, déconcerta et découragea ceux qui attendaient de l'Ordre plus d'audace, et plus de convergence entre les principes et les pratiques.

Reste l'immense succès de la franc-maçonnerie sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, époque à laquelle elle rassembla quelque 50 000 frères. Elle le dut à la fois au refus de vulgariser son recrutement et à la réussite de plusieurs expériences idéologiques novatrices, en particulier la lutte contre les superstitions, pour favoriser la quête de la vraie foi chrétienne malgré la menace d'excommunication lancée par le pape en 1738, qui resta d'ailleurs sans effet en France, tous les frères se déclaraient chrétiens, et les travaux avaient lieu le dimanche après la messe. Les loges maçonniques firent également bon accueil à la raison des philosophes et des savants: Montesquieu, Lalande, Laplace, Condorcet furent initiés. La maçonnerie adhéra encore, mais plutôt modérément, au principe de l'égalité, par exemple en ouvrant des loges d'adoption pour les femmes, interdites jusqu'alors d'Art royal: à la veille de la Révolution, la grande maîtresse de la maçonnerie d'adoption était la princesse de Lamballe. En vérité, aucun discours, après 1770, ne pouvait plus être écouté s'il ne se référait au lexique et à la pensée des Lumières. Pour se faire entendre des clercs, des nobles et des bourgeois qui voulaient mieux vivre leur vie et leur foi dans la société traditionnelle, la franc-maçonnerie emprunta donc, plus ou moins spontanément, la nouvelle manière de parler. Mais cette nouveauté-là ne modifia pas, quant au fond, le projet maçonnique de refaire le monde dans l'ordre, en paix, et sans turbulences.

Franc-maçon et citoyen

Est-il impossible de concilier les devoirs du maçon et ceux du citoyen, la fraternité et la citoyenneté ? À cette question posée par le Grand Orient de France en 1791, la réponse est déjà donnée: la plupart des loges se sont mises en sommeil en 1789 et 1790. Sans doute trouve-t-on, dans tel ou tel orient, des traces d'activités maçonniques postérieures à ces dates des loges qui se constituent en loges républicaines et reconnaissent la Convention nationale pour le Grand Orient , mais ces initiatives gardent un caractère exceptionnel. En fait, la franc-maçonnerie dépose discrètement un bilan de faillite pour sa gestion de l'opinion et de la sociabilité, au moment où l'État d'Ancien Régime est forcé, par les assemblées élues et les manifestations populaires, d'abandonner le pouvoir politique et social. Toutes les recherches entreprises sur les activités profanes des francs-maçons après 1789, à l'échelle d'un orient ou d'une province, démontrent la dispersion politique des frères. Jusqu'en 1792, ils furent nombreux à entrer dans les nouvelles administrations locales, départementales et nationales, mais la fraternité était déjà rompue entre les maçons émigrés de l'armée de Coblence et ceux qui combattaient sous les ordres de Dumouriez. Sous la République «une et indivisible», les anciens francs-maçons gestionnaires, effrayés ou contraints, se retirèrent pour la plupart des affaires publiques et attendirent Thermidor et Brumaire pour y faire leur réapparition. Conçu et traditionnellement pratiqué pour la juste mesure et la régulation, l'Art royal n'avait guère d'usage dans la démesure d'une révolution. Bonaparte ne s'y est d'ailleurs pas trompé, qui autorisa la restauration de l'Ordre et en favorisa l'expansion, qui se manifesta principalement dans l'armée.

Le silence des loges après 1789 est l'indice de la «réussite» de la franc-maçonnerie d'Ancien Régime: elle avait bien appris à concilier les devoirs du sujet du roi et les obligations du frère. Mais elle n'avait pas prévu qu'un jour le sujet deviendrait citoyen... Les loges furent des laboratoires d'idées, indispensables au siècle des Lumières, où des grands esprits se rencontrèrent et participèrent à leur temps. La franc-maçonnerie fut un véhicule, parmi bien d'autre, des idées libérales, de la philosophie, de l'esprit nouveau, de l'universalisme, de l'idéologie commune de progrès et de bonheur, qui conduisirent au cour du XVIII ème au bouleversement final.

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Sources

- Paul NAUDON, Histoire générale de la franc-maçonnerie, Office du Livre 1987.

- Paul NAUDON, La franc-maçonnerie, Que Sais-je ? Octobre 1995.

- Guy CABOUDIN, Georges VIARD, Lexique historique de la France d'Ancien Régime, Armand Colin 1990.

- Nicolas Chalmin, Textes sur la Franc-Maçonnerie

- Encyclopédie Hachette, éd.2001

 
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