C’est bien une époque
charnière que celle que nous décrivons, l’Histoire subit alors une brusque
accélération.
B) Les facteurs économiques:
L'hyper-inflation
en
1920
fait descendre la petite-bourgeoisie au niveau du prolétariat, générant une
immense frustration, et la désolidarisant de la république de Weimar, qui est,
rappelons-le, une démocratie imposée par les Alliés, donc par les ennemis de
14. Par là dessus la décomposition catastrophique du
mark
en
1923.
La
crise de 1929 qui a frappé les Etats-Unis et qui s’étend durant les deux
années qui suivent à tous les pays capitalistes n’a pas de précédent dans
le monde capitaliste contemporain. En Allemagne, elle ébranle les élites
dirigeantes et lui font perdre le soutien de la majorité. Au plus fort de la
crise le chômage touche
13 millions
de personne aux Etats-Unis (1 actif sur 4),
6 millions
en Allemagne et
2 millions
en
Grande-Bretagne (environ). Ce sera, comme au
lendemain de la première guerre mondiale, le fascisme qui se nourrira du
désarroi
des classes moyennes.
En Europe c’est
l’Allemagne et l’Autriche qui auront le plus durement ressenti la crise.
La dette de guerre allemande
et italienne a des effets déflationnistes et dépresseurs, en plus de créer
objectivement un argument revanchard. Les fascistes s'opposent aux démocraties
libérales des vainqueurs de 1918 qui sont perçus comme des spoliateurs des
peuples allemand et italien. La radio et sa nouvelle puissance de séduction
(due à sa nouveauté) crée un public politique homogène de masse, facilement
excitable, manipulable.
C) Les facteurs
culturels.
Le rigorisme autoritariste
catholique qu’il soit italien, espagnol, bavarois ou calviniste.
Horthy
qui en Hongrie restaura à partir de 1920 un régime
ultra conservateur ;
Horthy
retira de son alliance avec l’Italie et l’Allemagne de substantiels
avantages territoriaux, mais il finira par être arrêté par les
SS et déporté,
à la fin de la guerre il se réfugia au Portugal où il mourut en
1949. Le
mysticisme chrétien qui prône l’obéissance à un chef divinisé ; les
thèses d’Ignace de Loyola
(1491-1556, fondateur de la
Compagnie de Jésus
dont la mission était la reconquête catholique des pays protestants),
Sainte
Thérèse d'Avila
(1515-1582, réforma l’ordre des
Carmélites, qui fut,
notons-le au passage, la première femme à être proclamée docteur de l’église,
en 1970) car en effets ces croyants mystiques sont des modèles dans cette société
traditionnelle, ils entretiennent une relation "fasciste" (attention,
notez bien les guillemets) avec la divinité, dans le sens que c’est une
relation d'obéissance aveugle. Les Jésuites ont comme mot d'ordre pour leurs
membres perinde ac cadaver (obéir comme un cadavre). On pourrait presque
dire que finalement l’Église a éduqué les peuples dans un moule pré-fasciste,
disons au moins autoritaire. L’honneur reste plus ou moins sauf lorsque
Pie
XI (Achille Ratti
de son vrai nom, pape de 1922 à 1939) condamne l'hitlérisme,
mais il le condamne car il est jugé comme un néo-paganisme, la condamnation
n’est donc pas véritablement celle que l’on aurait été en droit
d’attendre de l’Eglise...Certains n’hésitent d’ailleurs pas à dire que
l'Église s'est fait acheter par les
$80millions versés par
Mussolini
lors des
accords du
Latran
(11 février
1929). Face au nazisme, on reprochera de manière encore
plus virulente l’attitude de
Pie
XII (Eugenio Pacelli
de son vrai nom, pape de 1939 à 1958) dont le silence
sera pour le moins compromettant, il souhaitait en effet garder une « impartialité
officielle », soulignons tout de même qu’il donna asile à de nombreux
juifs. Son rôle reste pourtant diversement jugé.
Le romantisme européen qui
revendiquait la libération de l’inspiration et le « culte du moi »,
gonflé dans une totale "Hybris" (démesure) qui sera à la
base du comportement et du psychisme des chefs fascistes. Les artistes
romantiques étaient d’ailleurs souvent engagés dans les combats de l’époque,
notamment pour l’émancipation des peuples et les mouvements d’indépendance
nationale. En Italie le romantisme fut, par exemple, étroitement lié au
mouvement nationaliste du
Risorgimento.
Le
système scolaire est
aussi en cause, il est tout imprégné par les études militaires, la religion
dont on a vu que dans une certaine mesure elle enseignait la docilité et la
soumission aux autorités. L'autoritarisme généralisé, qui va jusqu'à la répression
sexuelle, courante à l'époque, de tradition religieuse mais que les fascistes
vont conserver. Ils dénaturent la morale sexuelle traditionnelle en forçant
des couples à faire des enfants vigoureux pour la patrie.
L’individu ne réussit pas
à vivre sous une direction socio-politique de type libéral après
l'effondrement des régimes royal et impérial, les populations avaient pris
« l’habitude » d’être dirigé de manière intransigeante, le
recours au fascisme était peut-être un moyen subsidiaire de retrouver cet
autoritarisme. En Italie le
mouvement futuriste
fondé par Marinetti
(Manifeste du futurisme, 1909), valorise le machisme, le modernisme
destructif des valeurs traditionnelles et l'exaltation du mythe de la vitesse,
Marinetti voit la violence comme "hygiène du monde". Le
futurisme disparut vers 1916 ; un second futurisme vit le jour après la
Première Guerre mais il n’eut
jamais l’unicité créatrice du premier groupe. Des auteurs comme
Proudhon,
George Sorel et
Marinetti
font l’apologie du bellicisme. Pour mieux comprendre le contexte
auquel le fascisme s’identifiait il suffit de savoir ce que signifie le
mot "fascisme" ; il vient des bouts de bois assemblés et
ficelés (faisceaux) aux bouts desquels sortaient des haches et que portaient
les serviteurs du préteur paradant dans l'ancienne Rome. En tant que
responsable de l'application des lois, ce préteur détenait sur tous un droit
de vie et de mort. Ce symbole représente bien l'idéal fasciste ambigu:
ordre
et violence.
Le slogan: "Un
peuple, un État, un Chef" souligne la volonté fasciste de fondre
collectivité et individualité.
La définition communément
admise du fascisme est la suivante : idéologie politique qui préconise un
redressement national dans l'ordre inégalitaire, voire le racisme, et dans la
soumission à un parti unique, dans l'agression extérieure par le nationalisme.
Il est anti-libéral, réactionnaire, anti-parlementaire, anti-démocratique,
anti-socialiste. Une sorte de royauté sans droit divin et sans dynastie par le
sang; une tyrannie populiste. C’est d’abord au régime italien que le mot
s’appliqua, puis son usage s’est étendu à l’ensemble des régimes
dictatoriaux.
II. Mais qu’est-ce qui
caractérise le mouvement fasciste ?
A) D’un point de vue
politique:
Le principe de la lutte est
mis en avant dans
Mein Kampf, seul livre écrit par
Hitler
et qui signifie en français Mon Combat, sa théorie est celle de l'espace
vital; elle a pour corollaire l'idée de l'inégalité foncière des
hommes. "L'histoire est faite par les minorités" dit Hitler.
Mussolini
met en avant la primauté de l'État. Hitler, lui, parle plutôt de la
primauté
de la Nation. Tous deux partagent l’idée que le sang des martyrs est à la
base de la réussite de toute cause: Mussolini dit: "Nous avons fait la
révolution la plus sanglante de l'histoire" comme si ce sang versé
donnait du prix à son entreprise…
Primauté de l'irrationnel:
"Croire, obéir, combattre" dit Mussolini. "J'existe en
vous, vous existez en moi", dit Hitler. Mépris de l'intellectuel et du
spécialiste, surtout chez Hitler. Primauté de l'action sous influence des
anarchistes, d'où la quasi absence de programme pour annoncer vraiment où ils
vont:
"Tous les programmes
sont vains, ce qui importe, c'est la volonté humaine" dit Hitler.
"Notre doctrine,
c'est le fait" écrit Mussolini.
B) D’un point de vue
économique:
Utilisation de l'État comme
agent puissant dans l'économie, c’est l’application du
Keynésianisme
qui
préconise l’intervention du gouvernement pour assurer le plein-emploi par une
politique de stimulation de la consommation: Il est indéniable que la grande réussite
des fascistes fut la résorption du chômage, cette capacité à certainement
poussé nombre de gens vers le fascisme seul type de gouvernement alors capable
d’offrir ce qu’une grande partie des gens attendaient : du
travail.
Mais comment les fascistes ont-ils réussi ce tour de force ?
D’abord par la
course aux
armements, la réorientation du civil vers
l’armée, par les grandes constructions d’état, comme le furent les
autoroutes ou l’assèchement de marécages en Italie; la politique de l’état
est nataliste, sa politique économique
autarcique.
L'État est
interventionniste, voire dirigiste: Charte du Travail en 1924; Grève et
lock-out interdits; Monopole syndical ; Arbitrage étatique
obligatoire;
Corporatisme (en Italie chaque groupe socio-économique important est représenté
directement au Parlement qui, en fait, est tout aux ordres du Duce.)
Bref, défendre l'Occident
contre l'industrialisation; défendre l'homme contre la grande ville et contre
la machine. Pour les fascistes le signe visible que l'Occident est dégénéré
est cet art nouveau (dadaïsme, cubisme, art abstrait, expressionnisme) qu’ils
trouvent juif, décadent, "dégénéré" est leur expression méprisante
envers l'art moderne.
C) D’un point de vue
culturel:
Rejet du rationalisme, du
libéralisme et de la méthode scientifique, et du réalisme historico-économique. Priorité au
pragmatisme,
sans a priori, ni but lointain. C'est la volonté de puissance nietzschéenne:
se surpasser, se dépasser, aller aux limites des volontés aventurières et
violentes de l'homme. Néo-paganisme exalté et brutal. La supériorité de
l'intuition sur la raison. "Une atmosphère particulière d'excitation
et de délire"; d'où émerge le mythe de l'homme nouveau, viril,
sportif, déterminé. L'art fasciste aime le musclé. Et les chefs sont des écrivains,
de formation autodidacte... Retour aux mythes antérieurs: puissance romaine,
dieux wagnériens. Puritanisation des mœurs par l'héroïsme et le corps en
santé, qui est vu comme réservoir d'énergie vitale. Une sombre poésie de la
discipline. L'architecture fasciste affectionne le colossal, le théâtral.
III : Quels sont les
moyens d’action des fascistes ?
Ce sont souvent des
actions
violentes: bagarres de rue, assassinats sélectifs contre les opposants ou les gêneurs:
Dollfuss (homme
politique autrichien qui lutta contre le rattachement de l’Autriche à
l’Allemagne, c’est le
25 juillet 1934
que des
SS autrichiens pénétrèrent
dans la chancellerie et l’assassinèrent),
Röhm
(qui fut le chef d’état-major des Sections d’assaut (SA), il fut assassiné
sur ordre de Hitler pendant la
Nuit
des Longs Couteaux, pendant laquelle plus de
200
personnalités trouvèrent
la mort),
Matteotti
(secrétaire général du ps italien, assassiné le
10 juin
1924); la
nuit
de Cristal contre les Juifs, la Nuit des Longs Couteaux contre
les SA, bref on voit le genre de méthode…
Du côté d’Hitler
recherche de la légitimité par la caution d'Hindenburg,
par l'élection, par l'assentiment royal dans le cas de Mussolini. Parti unique.
Police politique parallèle: SA en chemises brunes, puis
SS en chemises
noires.
Dénonciations des adultes par les enfants, encadrement de la jeunesse. Camps de
concentrations (Dachau
dès juin 1933). Politique antiféministe,
nataliste. Corps officiel de doctrine. Concentration des pouvoirs dans les mains
d'un seul homme et de ses dévoués directs. Pastiches néo-religieux. Je crois
que là on a mis en avant les traits les plus marquants…
Conclusion
Quoi
qu’il en soit Chabod
soulignait qu’il en était de même
de l’Allemagne avant Hitler que de l’Italie préfasciste : « elle
porte en elle les germes de la dictature et du totalitarisme, mais il ne
s’agit que d’une virtualité parmi d’autres. ». L’histoire des
deux pays nous aide certes à comprendre les événements qui se passeront en
Europe depuis la funeste année 1933, mais le résultat de cette évolution
historique n’était pas inéluctablement le fascisme.
L’école
de Francfort
(Adorno, Fromm),
nous explique l’essor du national-socialisme en mettant en avant le rôle des
structures familiales en Allemagne, dont on connaît alors l’extrême rigidité,
qui prônent un «culte de la personnalité» envers le père, chef tout
puissant de la famille, de là découlerait la docilité des masses allemandes. Certes les
thèses, bien plus détaillées qu’évoquées ci-dessus, d’Adorno et de
Fromm ne sont pas sans intérêts, mais notons d’une part que cette situation
est loin d’être unique dans l’Europe du XIXème et qu’elle ne peut à
elle seule expliquer l’émergence du nazisme. C’est pourtant peut-être
l’une des causes, mais je ne crois pas que ce soit une cause primordiale.
Peut-être que trop de variables sont en jeux pour pouvoir en désignées une et
une seule comme responsable de ce que l’on appelle le
FASCISME. Il n’est pas
possible de considérer le fascisme comme quelque chose de simple à expliquer,
d’en donner une explication, une cause, une raison. Il existe des variantes,
des étapes dans le fascisme ;
il n’y a pas un fascisme mais
plusieurs.