A
la suite du « putsch de la brasserie »
tenté par
Hitler
et ses troupes du Parti national-socialiste des ouvriers allemands le
8
novembre 1923, celui-ci est emprisonné à la forteresse de
Landsberg,
condamné en avril 1924 à seulement cinq ans d’internement avec la
perspective d’une libération anticipée. C’est dans une cellule plus
que confortable – puisque le Führer y tient une véritable cour, recevant
de nombreuses visites et présidant repas et débats politique sous les plis
d’un drapeau à croix gammée – que Hitler entreprend de compléter sa
culture politique par des lectures mais surtout de consolider et de
rationaliser sa vision du monde par la rédaction d’un ouvrage situé
entre mémoires militants et manifeste programmatique, convaincu qu’il est
d’avoir pour mission de sauver l’Allemagne de la décadence. Mein
Kampf, « mon combat », doit ainsi fixer
ses idées politiques et ses ambitions par un exposé ample et clair.
Il dicte à Rudolf Hess, qui est l’un
de ses codétenus, le premier volume de l’ouvrage, qui paraît en juillet
1925.
Largement
autobiographique, il présente sur un mode triomphaliste la jeunesse, la
guerre et l’entrée en politique d’Adolf Hitler. Le second tome, qu’il
écrivit peu après sa libération et qui parut en novembre
1926,
traite plus longuement de ses idées sur la nature de l’Etat « raciste »,
des questions d’idéologie, de propagande et d’organisation, pour se
terminer par une présentation de ses conceptions en matière de politique
étrangère.
Intégrer
un tel ouvrage à notre recherche généalogique des différents avatars de
l’Europe politique est pour le moins ambigu, tant rétrospectivement la
figure d’Adolf Hitler s’impose comme la référence répulsive contre
laquelle l’Europe que nous connaissons aujourd’hui s’est construite.
Qu’il soit considéré comme la source annonciatrice de la plus grande
tragédie du siècle ou comme le délire d’un homme incarnant le mal
absolu, Mein Kampf apparaît comme l’antithèse
de la communauté européenne qui, à partir des années 1950,
s’est édifiée sur l’entente entre la France et la démocratie
allemande. Si les prétentions de
Hitler
ont effectivement sonné le glas des espoirs européens des années 1920, si
en radicalisant jusqu’à son extrême limite le nationalisme allemand, il
a retardé les projets d’union pacifique, on ne saurait oublier la
dimension
européenne de ses visées expansionnistes.
L’Europe
comme terrain d’affrontement
Le
rejet de tout idéalisme pacifique
Autant
le dire tout de suite, la vision du monde d’Hitler est
dénuée
de toute sensibilité européenne, au sens de sentiment
d’appartenance à une communauté pacifique d’intérêts communs. Selon
lui, les relations entre les Etats européens reflètent des rapports de
force et n’évoluent qu’en fonction de leurs intérêts particuliers. Il
montre ainsi qu’il ne faut attacher aucun prix à
l’amitié que témoignent à l’Allemagne des étrangers, quels
qu’ils soient. Un homme d’Etat, qu’il soit anglais, italien ou américain,
si amical que soit son langage et alors même qu’il serait sincère, ne
peut travailler que pour son propre pays, et nullement pour l’Allemagne
dont l’intérêt bien compris, pour Hitler, passe avant toute autre considération. Dans
un paragraphe intitulé « Pas de sentimentalité en politique »,
Hitler entend donc alerter ses lecteurs contre la fiction
du droit international, laquelle ne fait que figer provisoirement des
relations de domination ; dans cette perspective:
« les
frontières de l’Allemagne sont des limites fortuites et momentanées au
cours de l’éternelle lutte politique ; il en est de même des frontières
délimitant l’habitat des autres peuples. Et tout comme la configuration
de notre surface terrestre ne peut apparaître immuable comme le granit
qu’à un étourdi imbécile – alors qu’en réalité chaque instant ne
nous montre de sa constante évolution qu’une apparente immobilité, fruit
du travail incessant des forces de la nature, détruite ou changée demain
par des forces plus puissantes – il en est de même dans la vie des
peuples, des frontières qui les séparent ».
Mein
Kampf développe ainsi une
conception de l’existence imprégnée de darwinisme
social et transposée par Hitler en une lutte titanesque
entre les nations. Les relations internationales voient les
nations les plus fortes éliminer les plus faibles. « L’humanité,
dit-il, a grandi dans la lutte perpétuelle,
la paix perpétuelle la conduirait au tombeau » ;
dénonçant le projet de paix kantien, il s’oppose
vigoureusement à l’idéalisme des Lumières. S’il y a un
droit, il est enseigné par la nature, c’est celui
du plus puissant, selon lequel « une
nation qui veut être grande a droit à toutes les terres qui
peuvent lui être nécessaires, et ce droit se transforme en un
devoir quand l’extension
de son territoire devient pour elle une condition d’existence ».A
ce sujet, il ne fait pas mystère de ses intentions belliqueuses
et de son hostilité à l’ « esprit de Genève » :
« nous ne pourrons rentrer en
possession des territoires perdus ni par des invocations
solennelles adressées au Tout-Puissant, ni par les espoirs pieux
qu’on fonde sur une Société des Nations, mais seulement par la
force des armes ».Hitler
entend donc mener une politique extérieure résolument réaliste,
se référant à Bismarck, non
pas pour reproduire son système européen, mais pour favoriser le
Reich allemand avec la virtuosité cynique propre au Chancelier de
Fer. De ce point de vue, si l’Allemagne peut s’allier à un
autre pays, c’est par une communauté
d’intérêts provisoire offrant la perspective de parvenir à
ses fins propres.
La
lutte des « races »
La
scène internationale, et, a fortiori, le terrain européen, est
le lieu d’un affrontement entre des races différentes luttant
pour leur propre conservation. Même
s’il ne le formule pas explicitement, Hitler voit dans l’Europe
de son temps un continent en pleine décadence
du fait du métissage des races qui s’y déroule. Déjà,
durant sa jeunesse à Vienne, le cosmopolitisme de la capitale
autrichienne lui inspire la plus profonde aversion : « Le
conglomérat de races que montrait la capitale de la monarchie,
tout ce mélange ethnique de Tchèques, de Polonais, de Hongrois,
de Ruthènes, de Serbes, et de Croates, etc., me paraissait répugnant,
sans oublier le bacille dissolvant de l’humanité, des Juifs et
encore des Juifs ».
Hitler
montre ainsi que le brassage des sangs, les mélanges ethniques
mettent en danger la supériorité de la civilisation européenne,
civilisation qui est l’œuvre de la race aryenne, dont les
Allemands sont les seuls représentants authentiquement purs. Il
considère les Slaves comme une race inférieure vouée à se
soumettre à la domination de la « race
des seigneurs » qui, pour assurer sa survie, doit
mettre en esclavage les peuples situés le plus bas dans sa hiérarchie
raciale. Les Juifs, peuple apatride
qui gangrène la nation allemande, tentent également d’imposer
leur domination sur le monde (selon Hitler, « le
Juif prépare l’attaque qui lui permettra de conquérir le
monde. Il constate que les Etats européens sont déjà dans ses
mains des instruments passifs, qu’il les domine par le détour
de la démocratie occidentale ou bien directement par le
bolchevisme russe ») ; ils doivent donc être
éliminés, bien qu’Hitler
ne précise pas en quoi consiste cette élimination. Seuls les
Anglais, qui sont issus de la race des Germains, ont quelques
valeur à ses yeux, au même titre que les Italiens, mais on verra
que cette proximité affichée est seulement stratégique.
La
supériorité de la race aryenne est également menacée par l’étroitesse
de son cadre de vie et par l’éparpillement de ses éléments.
La forte croissance de la population allemande légitime ses
prétentions
territoriales car il est logique, selon lui, que la race
supérieure dispose des ressources nécessaires pour accomplir sa
mission civilisatrice. Dès lors, « la
politique extérieure de l’Etat raciste doit assurer les moyens
d’existence sur cette planète de la race que groupe l’Etat,
en établissant un rapport sain, viable et conforme aux lois
naturelles entre le nombre et l’accroissement de la population
d’une part, l’étendue et la valeur du territoire d’autre
part ». L’idée est qu’il s’agit de
régénérer
une civilisation en perdition par le déclenchement d’une guerre
des races débouchant sur la domination du peuple allemand. Hitler
est ainsi convaincu qu’il lui revient de promouvoir un vaste
conflit racial censé remédier au « déclin
de l’occident ».
Mais il existe un préalable nécessaire à cette entreprise :
la réunion de toutes les populations allemandes au sein d’un
Reich
unifié, d’où les revendications encore implicites
dans Mein Kampf, concernant la Prusse orientale ou les
Allemands des Sudètes.
L’« ennemi
héréditaire » : la France
.
La France offre selon lui l’exemple le plus flagrant de cette
décadence qui affecte le continent européen et menace de faire
disparaître la race aryenne. Il explique que si la nation
française est encore à compter parmi les puissances mondiales,
le métissage qu’elle laisse se développer en son sein
contribue à augmenter son potentiel
militaire mais risque de modifier
dangereusement la physionomie des peuples et du continent
européen : « son
envahissement par les nègres fait des progrès si rapides que
l’on peut vraiment parler de la naissance d’un Etat africain
sur le sol de l’Europe (…). Si l’évolution de la France se
prolongeait encore trois cents ans dans son style actuel, les
derniers restes du sang franc disparaîtraient dans l’Etat
mulâtre africano-européen qui est en train de se
constituer : un immense territoire de peuplement autonome
s’étendant du Rhin au Congo, rempli de la race inférieure qui
se forme lentement sous l’influence d’un métissage prolongé ».
Dénonçant enfin le rôle que le peuple français laisse jouer
aux Juifs, il en vient à conclure que celui-ci « met
sourdement en danger (…) l’existence de la race blanche en
Europe ».
Son
hostilité viscérale à l’égard de la France s’inscrit assez
logiquement dans la traditionnelle rivalité qui oppose les deux
pays. Enthousiasmé par le déclenchement de la guerre en 1914,
Hitler
ne cache pas le dégoût que lui inspire le
Diktat de Versailles, qui a permis à la
France de construire son hégémonie en Europe et qui, en réclamant
d’importantes réparations, affaiblit la nation allemande. Dès
lors, l’enjeu structurant des rapports de force sur le continent
européen est cette pression que la France exerce naturellement,
selon ses intérêts, sur l’Allemagne : « Je
ne croirai jamais à une modification des projets que la France
nourrit à notre égard ; car ils ne sont, au fond, que
l’expression de l’instinct de conservation de la nation française.
Si j’étais français et si, pas conséquent, la grandeur de la
France m’était aussi chère que m’est sacrée celle de l’Allemagne,
je ne pourrais et ne voudrais agir autrement que ne le fait, en
fin de compte, un Clemenceau. La nation française, qui meurt
lentement, non pas tant par la dépopulation que par la
disparition progressive des meilleurs éléments de la race, ne
peut continuer à jouer un rôle important dans le monde qu’en démolissant
l’Allemagne ». Dès lors, selon lui,
l’affrontement avec la France, qu’il qualifie d’ennemi
mortel et impitoyable du peuple allemand, est nécessaire et inéluctable.
On aurait pourtant tort de voir dans ce conflit la quintessence
d’un projet européen souhaité par Hitler ; conscient
qu’un grand nombre de ses concitoyens partagent ces vues, il
n’insiste pas particulièrement sur ce point ; tout au plus
voit-il dans une guerre avec la France un « règlement
de comptes » qui ne serait qu’un préalable à un
projet plus large, donnant une ampleur inédite
à la puissance allemande.
Une
volonté d’expansion et d’hégémonie continentale
La
conquête de l’Est comme but suprême
Hitler
tente à plusieurs reprises de clarifier les grandes lignes de ses
ambitions européennes. Pour scandaleux qu’il soit, le traité
de Versailles ne saurait être simplement révisé car une telle
revendication ne fait que renouer avec un passé peu glorieux. Si,
pour lui, le Diktat imposé par les vainqueurs du conflit mondial
est un événement essentiel en ce qu’il peut éveiller
le sentiment national allemand, il ne doit en aucun cas
servir de référence négative au
projet hitlérien. De même, la volonté de rétablir les
frontières de 1914 manque singulièrement de souffle ; il
s’agit là, selon lui, d’une « insanité
politique » et même d’un « véritable
crime » car les frontières du Reich, en 1914, étaient
rien moins que logiques du fait qu’elles ne groupaient pas tous
les hommes de nationalité allemande et qu’elles n’étaient
pas rationnelles au point de vue stratégique. Hitler a
manifestement revu ses espoirs à la hausse : alors que de
1919 à 1923 il était un partisan acharné du retour aux
anciennes frontières, il s’évertue dans son ouvrage à railler
cette revendication à courte vue et s’efforce de présenter une
perspective qu’il veut beaucoup plus grandiose.
Ayant
légitimé la domination de la race aryenne sur les autres
peuples, il justifie le principe d’une expansion territoriale du
peuple allemand en invoquant sa supériorité
raciale et la
menace de famine
qui pèse sur une population en pleine croissance. Pour résoudre
cette contradiction,
Hitler
présente une alternative simple : l’Allemagne peut soit se
lancer dans une politique coloniale et
commerciale rivalisant avec la Grande Bretagne et nécessitant
une alliance avec la Russie, soit une politique
d’expansion orientale contre les Russes mais en
s’alliant les Anglais. Il opte pour la seconde solution en
raison de la haine que lui inspire le bolchevisme,
dans lequel il voit une entreprise juive. Il est en outre encouragé
dans cette voie par son analyse de la diplomatie anglaise :
sa réaction à l’occupation de la Ruhr a montré que la Grande
Bretagne, soucieuse de préserver un équilibre continental, a
tout intérêt à favoriser l’Allemagne pour contrecarrer la
puissance française. L’expansion vers l’Est lui permet enfin
de renouer avec les projets de pangermanistes continentalistes de
la fin du XIXè tels que Paul de Lagarde ou Constantin Frantz et
de ressusciter le mythe d’une « Mitteleuropa »
dont la puissance serait capable de compenser une position stratégique
défavorable.
« L’Allemagne,
dit-il, sera une puissance mondiale ou
bien elle ne sera pas. Mais pour devenir une puissance mondiale,
elle a besoin de cette grandeur territoriale qui lui donnera, dans
le présent, l’importance nécessaire et qui donnera à ses
citoyens les moyens d’exister ». Or, cette
expansion doit se porter sur les vastes terres largement inexploitées
qui se trouvent à l’est de l’Allemagne : « si
nous parlons aujourd’hui de nouvelles terres en Europe, nous ne
saurions penser d’abord qu’à la Russie et aux pays
limitrophes qui en dépendent » écrit-il. Le but
d’une telle expansion consiste en la mise en esclavage des
populations slaves, l’élimination des Juifs et l’exploitation
systématique par des colons des espaces orientaux afin de fournir
un « espace vital », un
Lebensraum,
au peuple allemand ; l’objectif à long terme est clair :
« Nous comptons aujourd’hui
quatre-vingt millions d’Allemands en Europe. On ne pourra considérer
notre politique étrangère comme bien conduite que si, en moins
de cent ans, deux cent cinquante millions d’Allemands peuvent
vivre sur ce continent, non pas entassés comme les serfs qui
travaillent dans les fabriques du Nouveau-Monde, mais en paysans
et ouvriers qui assurent réciproquement leur existence par leur
labeur ». La conquête d’un Lebensraum à l’Est,
condition indispensable à la construction d’un Reich pour mille
ans, devient ainsi l’objectif fondamental de
la stratégie hitlérienne qui ne vise rien moins que la place
dominante sur le continent européen.
Un
« plan par étapes »
Hitler
ne conçoit pas la mise en œuvre d’une telle politique sans
disposer d’alliés puissants. Il
pense alors à un véritable partage des tâches au niveau planétaire.
Soucieux de ménager la Grande Bretagne, il réserve à la
puissance anglaise la colonisation de territoires outre mer. Le
second pays allié auquel songe
Hitler
est l’Italie fasciste dont il admire la politique intérieure de
répression et qu’il entend séduire en lui laissant les mains
libres en Méditerranée et en renonçant à réclamer l’intégration
à l’Allemagne des populations germanophones du Tyrol du sud.
L’Allemagne disposerait ainsi des soutiens nécessaires à une
politique continentale dont elle aurait le monopole car, dit-il, « la
plus grande puissance mondiale et un jeune Etat national
florissant offriraient d’autres ressources, pour une guerre
européenne, que les cadavres d’Etat pourris avec lesquels l’Allemagne
s’était alliée dans la dernière guerre ».
Le
relèvement de l’Allemagne et son accession au rang de puissance
mondiale doivent, selon Hitler, être opérés progressivement en
trois
moments. Il importe en premier lieu d’assurer une
consolidation
intérieure de l’Allemagne par une politique de réarmement,
de répression contre toute opposition intérieure et par la
conclusion d’alliances avec la Grande Bretagne et l’Italie. La
deuxième étape doit être une guerre
contre la France afin de remédier à sa prépondérance
européenne et disposer « d’une
couverture de nos arrières pour l’extension en Europe de notre
habitat ». La dernière étape, celle qui doit
permettre l’avènement de la puissance allemande et l’hégémonie
de la race aryenne en Europe, consiste en une
guerre
de conquête contre la Russie bolchevique, guerre dont la
victoire ne fait aucun doute selon Hitler, du fait de
l’inaptitude des Juifs (des bolcheviks) à gouverner un Etat.
Une
postérité problématique : divagation mégalomane ou véritable
programme ?
La question du
rôle joué par la vision hitlérienne de l’Europe future exposée
dans Mein Kampf dans la définition de la politique extérieure
du Troisième Reich soulève d’importants problèmes d’interprétations.
Certains historiens dits intentionnalistes,
comme Alan Bullock,
voient dans Hitler chancelier un tyran
tout puissant qui décide seul de sa politique étrangère
mais qui élabore une tactique largement improvisée dont le
caractère opportuniste compense le flou des ambitions. Les
programmologues
comme Andreas Hillgruber
partagent ce point de vue tout en affirmant que les intentions de
Hitler procèdent d’une logique interne, d’un
programme
défini pour faire de l’Allemagne la principale puissance
d’Europe continentale ; ils insistent donc sur
l’importance de la Weltanschauung hitlérienne telle
qu’elle figure dans Mein Kampf et estiment que le Führer
ne fera que se conformer aux conceptions dogmatiques qui y
figurent. Les historiens dits structuralistes
mettent en relief les pressions et les contraintes exercées par
des acteurs multiples et auxquelles
Hitler a dû se soumettre pour définir, au coup par coup, une
politique extérieure, ce qui revient là encore à relativiser la
portée de Mein Kampf dans l’élaboration de l’Europe
nazie. Pour l’historien Martin Broszat
enfin, le fait que Hitler n’ait pas, jusqu’en 1939, d’idée
arrêtée sur la Pologne, alors que la situation géographique de
ce pays aurait dû en faire un élément central de tout plan
concret d’attaque de l’Union soviétique, illustre le
caractère
nébuleux, vague et fondamentalement utopique du projet
européen de Hitler. La conquête d’un Lebensraum à l’Est
joua selon lui le rôle d’une métaphore idéologique,
d’un symbole de combat justifiant une activité débordante à
l’extérieur jusqu’à ce que cette perspective devienne,
pendant le conflit mondial, envisageable. Quoi qu’il en soit, la
vision de l’Europe présentée par Hitler dans Mein Kampf
est devenue, de fait, un leitmotiv récurrent de la politique extérieure
des nazis : quand le chancelier allemand doit, en mars 1940,
expliquer à son allié
Mussolini
les raisons qui l’ont poussé à conclure le pacte germano-soviétique,
il cite des passages de son ouvrage.
Au
total, même si son projet n’est pas exempt de lacunes et de
contradictions, Hitler présente dans Mein Kampf une
vision
de l’Europe à la fois cohérente et homogène inspirant
une aversion certes légitime mais qui ne doit pas occulter
son caractère intelligible. Il semble même que ce projet
d’expansion continentale soit, dans l’idéologie hitlérienne,
la théorie la plus aboutie, car si Hitler a pu, pendant les années
de guerre, caresser le rêve d’une domination mondiale, cette
vision demeure une invocation mobilisatrice. Si les théories énoncées
dans Mein Kampf n’ont pas systématiquement guidé sa
politique ultérieure, l’ouvrage, écoulé en 1945 à dix
millions d’exemplaires pour la seule Allemagne, a
incontestablement popularisé le thème
d’une Europe nouvelle régénérée par une guerre
raciale et soumise à une puissance allemande étendue à l’Est.
Il convient sans doute de prendre en compte les dangers d’une
vision téléologique et rétrospective qui verrait dans les
ambitions européennes de Mein Kampf un programme définitif
qui, par la suite, aurait été scrupuleusement suivi par Hitler,
mais il semble que, déjà, les principes supérieurs de son
action sont fixés.
L’Europe
dans Mein Kampf d’Adolf Hitler (Nouvelles éditions
latines), citations :
p.137-138,
augmentation de la population mondiale, risque de famine, nécessité
de conquérir des territoires pour assurer la survie de la
race : « Personne ne peut mettre en
doute que l’existence de l’humanité ne donne lieu un jour à
des luttes terribles. En fin de compte, l’instinct de
conservation triomphera seul, instinct sous lequel fond, comme
neige au soleil de mars, cette prétendue humanité qui n’est
que l’expression d’un mélange de stupidité, de lâcheté et
pédantisme suffisant. L’humanité a grandi dans la lutte perpétuelle,
la paix perpétuelle la conduirait au tombeau ».
p.389,
« l’Etat n’est pas un but, mais
un moyen. Il est bien la condition préalable mise à la formation
d’une civilisation humaine de valeur supérieure, mais il n’en
est pas la cause directe. Celle-ci réside exclusivement dans
l’existence d’une race apte à la civilisation ».
p.567,
« Voici quelle est, en général,
la différence caractéristique entre la politique du Reich actuel
et celle d’autrefois : l’ancien Reich faisait régner la
paix à l’intérieur et montrait sa force au dehors, tandis que
la République montre sa faiblesse vis-à-vis de l’étranger et
opprime les citoyens à l’intérieur ».
p.605, « la
politique étrangère elle-même n’est que le moyen de parvenir
à un but et ce but consiste exclusivement à travailler en faveur
de notre peuple ».
p.617,
« L’examen le plus réaliste et
le plus froid de la situation européenne montre que ces deux
Etats : l’Angleterre et l’Italie, sont, en première
ligne, ceux dont les intérêts particuliers les plus naturels ne
sont pas, ou sont en dernière analyse le moins lésés, par les
conditions nécessaires à l’existence d’une nation allemande,
et que ces intérêts concordent même jusqu’à un certain point
avec cette existence ».
p.621,
à propos de la France : « Ce
peuple, qui tombe de plus en plus au niveau des nègres, met
sourdement en danger, par l’appui qu’il prête aux Juifs pour
atteindre leur but de domination universelle, l’existence de la
race blanche en Europe ».
p.624,
« Il faut pourtant arriver à se
rendre compte que nous ne pourrons rentrer en possession des
territoires perdus ni par des invocations solennelles adressées
au Tout-Puissant, ni par les espoirs pieux qu’on fonde sur une
Société des Nations, mais seulement par la force des armes ».
p.636,
« Pendant que l’Angleterre fait
tous ses efforts pour conserver sa position dans ce monde, le Juif
prépare l’attaque qui lui permettra de conquérir ce même
monde. Il constate que les Etats européens sont déjà dans ses
mains des instruments passifs, qu’il les domine par le détour
de la démocratie occidentale ou bien directement par le
bolchevisme russe ».
p.640,
« La politique extérieure de l’Etat
raciste doit assurer les moyens d’existence sur cette planète
de la race que groupe l’Etat, en établissant un rapport sain,
viable et conforme aux lois naturelles entre le nombre et
l’accroissement de la population d’une part, l’étendue et
la valeur du territoire d’autre part ».
p.642,
à propos des puissances mondiales : « La
France même doit être comptée au nombre de ces Etats. Non
seulement du fait qu’elle complète son armée, dans une
proportion toujours croissante, grâce aux ressources des
populations de couleur de son gigantesque empire, mais aussi du
fait que son envahissement par les nègres fait des progrès si
rapides que l’on peut vraiment parler de la naissance d’un
Etat africain sur le sol de l’Europe (…). Si l’évolution de
la France se prolongeait encore trois cents ans dans son style
actuel, les derniers restes du sang franc disparaîtraient dans
l’Etat mulâtre africano-européen qui est en train de se
constituer : un immense territoire de peuplement autonome
s’étendant du Rhin au Congo, rempli de la race inférieure qui
se forme lentement sous l’influence d’un métissage prolongé ».
p.647,
« la prétention de rétablir les frontières de 1914 est
une insanité politique par ses proportions et ses conséquences,
qui la révèlent comme un véritable crime. Soit dit sans compter
que les frontières du Reich, en 1914, étaient rien moins que
logiques. En réalité, elles ne groupaient pas tous les hommes de
nationalité allemande et elles n’étaient pas non plus
rationnelles au point de vue stratégique ».
p.649,
à propos du programme de rétablissement des frontières de 1914 :
« si on l’obtenait vraiment, ce résultat
serait encore tellement misérable que, vrai Dieu ! il ne
vaudrait pas la peine de mettre de nouveau en jeu le sang de notre
peuple (…). Car il ne saurait faire question pour personne que
le rétablissement des frontières 1914 ne puisse être atteint
sans verser de sang ».
p.649,
« les temps sont changés depuis le
congrès de Vienne : ce ne sont plus les princes et les maîtresses
des princes qui marchandent les frontières des Etats, mais
c’est maintenant l’inexorable Juif cosmopolite qui combat pour
la domination des autres peuples. Aucun d’eux ne peut écarter
cette main de sa gorge autrement que par le glaive ».
p.651-652,
à propos du nécessaire règlement de comptes avec la France :
« On ne saurait l’interpréter
que comme une couverture de nos arrières pour l’extension en
Europe de notre habitat ».
p.653,
à propos de la Russie bolchevique et de ses dirigeants
« juifs » qui, dans ce pays, ont remplacé la
traditionnelle « classe dirigeante germanique » :
« le juif ne saurait, à la longue,
maintenir le puissant Etat. Lui-même n’est pas un élément
organisateur, il n’est qu’un ferment de décomposition. L’Etat
gigantesque de l’Est est mûr pour l’effondrement ».
p.660,
« nous devons voir dans le
bolchevisme russe la tentative des Juifs au vingtième siècle,
pour conquérir la domination mondiale ».
p.660,
à propos du Juif, « son instinct
de domination mondiale ne s’éteindra qu’avec lui (…). Il
poursuivra donc toujours son chemin fatal, jusqu’à ce que
s’oppose à lui une autre force qui, en une lutte titanesque,
renvoie à Lucifer celui qui monte à l’assaut du ciel ».
p.662,
« Le testament politique de la nation
allemande pour son attitude à l’extérieur doit être à jamais
le suivant :
Ne
permettez jamais que se forment en Europe deux puissances
continentales. Dans toute tentative d’organiser aux frontières
de l’Allemagne une deuxième puissance militaire – ne fût-ce
que sous la forme d’un Etat susceptible d’acquérir une telle
puissance – voyez une attaque contre l’Allemagne. Considérez
que c’est non seulement votre droit, mais votre devoir d’empêcher,
par tous les moyens et au besoin par les armes, la constitution
d’un tel Etat. S’il existe déjà, détruisez-le. Veillez que
la source de la puissance de notre pays ne soit pas dans des
colonies, mais en Europe, dans le sol de la patrie. Ne tenez pas
jamais le Reich comme garanti tant qu’il n’aura pu donner,
pour des siècles, à chaque rejeton de notre peuple, sa parcelle
du sol. N’oubliez jamais que le droit le plus sacré en ce monde
est le droit à la terre que l’on veut cultiver soi-même, et
que le plus saint des sacrifices est celui du sang versé pour
elle ».
p.664,
pour une alliance avec L’Angleterre et L’Italie :
« La plus grande puissance mondiale
et un jeune Etat national florissant offriraient d’autres
ressources, pour une guerre européenne, que les cadavres d’Etat
pourris avec lesquels l’Allemagne s’était alliée dans la
dernière guerre ».
p.664,
« Toute puissance est aujourd’hui
notre allié naturel, ; qui considère avec nous, comme
insupportable, la passion d’hégémonie de la France sur le
continent. Aucune démarche vis-à-vis de ces puissances ne doit
nous paraître trop dure, aucun renoncement ne doit nous paraître
impossible, si nous avons finalement la possibilité d’abattre
l’ennemi qui nous hait si rageusement ».
p.673,
« Nous comptons aujourd’hui
quatre-vingt millions d’Allemands en Europe. On ne pourra considérer
notre politique étrangère comme bien conduite que si, en moins
de cent ans, deux cent cinquante millions d’Allemands peuvent
vivre sur ce continent, non pas entassés comme les serfs qui
travaillent dans les fabriques du Nouveau-Monde, mais en paysans
et ouvriers qui assurent réciproquement leur existence par leur
labeur ».
p.677,
« Pas plus qu’une hyène ne lâche
une charogne, un marxiste ne renonce à trahir sa patrie ».
p.677-678,
à propos de l’influence des marxistes sur les ouvriers
allemands : « Si l’on avait,
au début et au cours de la guerre, tenu une seule fois douze ou
quinze mille de ces Hébreux corrupteurs du peuple sous les gaz
empoisonnés que des centaines de milliers de nos meilleurs
travailleurs de toute origine et de toutes professions ont dû
endurer sur le front, le sacrifice de millions d’hommes n’eût
pas été vain ».