Les résultats d’un
siècle de guerres et d’invasions
De
Marc Aurèle
à
Dioclétien, soit sur environ 120 ans, il y eut
plus de 70
années de troubles causés par les Barbares, les Parthes et les
Perses, dont plus de 40 ans de guerre continues. L’ensemble de
l’Empire n’était certes pas touché de façon égale, et
l’on ne saurait parler, comme à d’autres époques, de levée
en masse ou de mobilisation générale, car les conditions n’étaient
pas les mêmes. Ajoutons que de 193 à 284 se succédèrent
environ 70 empereurs légitimes ou non, parmi lesquels environ
25 durent être combattus par la force. Durant la même période,
on peut estimer que 15 à 20 guerres civiles opposèrent des
troupes et des chefs romains. On peut dès lors imaginer sans
difficultés les pertes et les destructions qui s’en
suivirent. Aux maux de la
guerre, il faut joindre la peste rapportée d’Orient sous Marc
Aurèle et qui sévit 20 ans. Elle réapparut encore en 251 pour
vingt ans encore. Malaria et tremblements de terre venant compléter
le tableau. Quelques
exemples de régions perdues ou ruinées pour longtemps :
-
Bretagne : Sous
Commode, l’abandon du mur
d’Antonin reporte la frontière sur celui d’Hadrien.
-
Champs décumates : occupés par les Alamans sous
Gallien.
-
Dacie : submergé au temps de Gallien et
officiellement évacuée par
Aurélien.
-
Gaules : ravagées par les incursions de 257 et
275-277.
De plus les
guerres entraînent le brigandage et la piraterie, bref l’insécurité
s’étend.
C’est
d’abord le phénomène de dépopulation. A son apogée,
l’Empire comptait 70 millions d’habitants, chiffre qui
tombe
à 50 millions à la fin du IIIe siècle (ce ne sont que des
approximations). L’appauvrissement général de la population
est également évident. Les invasions et les troubles ont également
profondément perturbé la vie économique.
Une tendance au repliement, à l’autarcie se fait
sentir au détriment des échanges. Il faut cependant distinguer
les divers secteurs économiques. La production d’ensemble est
donc en diminution, et plus particulièrement dans le domaine de
l’agriculture. La disette est en ce siècle aussi endémique
que la peste.
La réquisition des moyens matériels.
Les pertes
furent lourdes au temps des guerres marcomanniques et le
recrutement s’élargit sous les Sévères. Le volontariat se
faisait rare et l’octroi de la citoyenneté à presque tous
les habitants de l’empire a tari le recrutement des pérégrins
avides de promotion sociale. Un nouveau système fut mis en
place : les propriétaires furent contraints de fournir des
colons choisis parmi leurs cultivateurs, ce qui on ‘sen doute
n’améliore pas la qualité du soldat. C’était une sorte
d’exactions fiscales. Et l’on s’oriente de plus en plus
vers un recrutement barbare ; cependant la base du
recrutement légionnaire demeure romaine. Le
ravitaillement et l’entretien de cette armée exigent la
mobilisation croissante des ressources de l’Etat. Mais tout
s’aggrave au IIIe siècle : L’armée est désormais équipée
et entretenue aux frais des particuliers. Tout le nécessaire
est fourni par les collectivités locales et convoyé à leurs
frais. Chaque groupe de provinces, en Gaule, en Europe centrale
et en Orient, pourvoyant aux besoins de ses propres troupes.
Ainsi s’explique, en partie du moins, le séparatisme qui
donna naissance à l’Empire gaulois de Postumus et au royaume
palmyrénien. Inutile de dire combien cette réquisition des
biens nuisit à l’ensemble de l’économie du monde romain,
d’autant plus qu’il y faut joindre la mobilisation des
personnels.
Entre
Marc Aurèle
et
Dioclétien se serait opéré le passage, selon la
terminologie ancienne, du principat au dominat, c’est-à-dire
la quasi-magistrature du princeps au pouvoir absolu d’un maître
(dominus). Mais c’est un faux problème : En effet, tous
les aspects monarchiques que l’on prête au dominat existaient
ou étaient en germe dès la fondation de l’empire. Il n’y
eut au IIIe siècle ni mutation brusque ni révolution, mais
simplement une accélération sensible de la marche de l’évolution.
Il n’est pas besoin de mettre en cause la volonté des
gouvernants, il suffit de se rappeler les terribles conditions
extérieures et intérieures qui imposent à un Empire en danger
de mort les mesures les plus drastiques. Dans ces conditions le
Sénat était condamné. Les empereurs sont désignés par
l’armée, sauf circonstances particulières. Le cursus
officiel se simplifie : seuls demeurent la questure, la préture
et le consulat, dont les titulaires se bornent à offrir les
jeux au peuple. Les cas de collégialité se multiplient (Marc
Aurèle - Lucius Verus ; Marc Aurèle - Commode ;
Septime Sévère - Caracalla – Géta ; Pupien - Balbin ;
Gordien I et II ; Valérien - Gallien… ). Que la
monarchie militaire du IIIe siècle soit militaire, point
n’est besoin de le démontrer. Cet aspect militaire est un élément
de faiblesse tout autant que de force : aucune dynastie
n’eut le temps de se fonder. Mais, avec les armées, ce fut
sans doute l’armature bureaucratique qui sauva l’Empire.
L’administration a poursuivi sa tâche au prix de lourdes
souffrances pour les citoyens.
On a pu
soutenir que l’idéal profond des Sévères et même de leurs
successeurs du IIIe siècle était toujours celui de l’Empire
éclairé et humanistique des Antonins. Mais sous la double
pression des faits et de la militarisation du régime, un
nouveau type d’empereur tend à se définir, à la fois héritier
des tendances sévériennes et annonciateur des principes
mundi de la tétrarchie. Tout semble exalter de plus en plus
la monarchie absolue, à laquelle ne doit pas manquer la
protection divine. On verra plus loin combien les tendances
syncrétistes et monothéistes du siècle ont été utilisées
à leur profit par certains empereurs.
Les difficultés
économiques nées des invasions, des guerres civiles et aussi
de la politique coercitive de l’Etat inaugurée par les Sévères
et renforcée par leurs successeurs et surtout les Illyriens,
ont eu des conséquences sur la vie sociale. Au principat libéral
correspondait une société ouverte et relativement équilibrée,
où chacun pouvait espérer quelques promotions sociales. A la
monarchie absolue et militaire correspond une société en
partie nouvelle, mais qui tend à la fixité des classes et à
l’aggravation des contrastes entre riches et pauvres.
Le travailleur
agricole cesse d’être esclave (dès le milieu du IIe siècle,
c’est une évolution déjà ancienne qui s’accélère).
D’où vient le déclin de l’esclavage ? D’abord les
guerres extérieures ne rapportent pas de grands troupeaux
d’esclaves comme auparavant, les barbares capturés sont le
plus souvent introduits dans l’armée ou casés sur des terres
impériales. De plus en plus, les esclaves sont domestiques ou
employés en ville comme artisans et les affranchissements sont
nombreux. Les grands propriétaires n’ont guère intérêt à
avoir des esclaves et préfèrent placer ces hommes sur leurs
propriétés avec des statuts proches de ceux de colon. Ainsi au
IIIe siècle, le colonat est devenu la forme normale de
l’exploitation de la grande propriété. Le colon est un
homme libre, assuré de son lot de terre qu’il peut
transmettre à ses héritiers, redevable d’un fermage en
nature d’environ le tiers de ses récoltes et d’un petit
nombre de jours de corvée sur le domaine que se réserve le maître.
Mais au IIIe siècle, leur condition tend à s’aggraver et ils
deviennent de plus en plus dépendants.
La situation
des paysans libres n’est guère plus enviable que celle des
colons, qui s’est elle-même rapprochée de celle des
esclaves. Les paysans libres sont, en général, groupés en
village plus ou moins organisés. Nous n’avons guère de
renseignements sur la plèbe urbaine dont la condition tend
aussi à se dégrader. Au total, la situation de la plèbe
urbaine se rapproche elle aussi de celle des colons : Elle
végète ou se voit plus ou moins asservie par l’Etat.
Il y a une décadence
des cités. Depuis les Sévères, il ne se crée plus de villes
dans les provinces, le processus d’urbanisation a pris fin.
Cependant le système municipal demeure intacte. Mais dans son
ensemble la vie urbaine décline. La cause la plus apparente en
est incontestablement l’alourdissement des charges imposées
par l’Etat et qui pèsent surtout sur la classe décurionale.
Et au moment où s’accroissaient les charges, les ressources
matérielles des villes diminuaient. Le rôle civilisateur et
romanisateur des villes est terminé : l’armée a pris le
relais.
Le IIIe siècle
voit le triomphe de l’ordre équestre. Triomphe préparé de
longue date par des souverains comme
Domitien ou
Hadrien, à une
époque où bon nombre de chevaliers étaient issus des élites
municipales et provinciales. Au IIIe siècle, l’ordre se
recrute exclusivement dans l’armée et occupe pratiquement
tous les postes administratifs. Gallien semble avoir exclu de la
haute administration la plupart des affranchis impériaux, si
importants au Ier et même encore au IIe siècle, pour la même
raison qui lui a fait exclure les sénateurs : ce sont des
civils, indésirables dans une administration qui se militarise.
Partout, gradés et sous-officiers remplacent les affranchis impériaux
et, dans les hauts postes, centurions, praepositi, protectores
et préfets prennent la place des sénateurs.
Il y a prédominance
des Illyriens, qui s’explique avant tout par des circonstances
exceptionnelles et qui persistera durant toute l’époque tétrarchique
et s’affaiblira à partir de
Constantin.