"Confédérés,
Vous vous êtes demandé, sans doute, pourquoi pendant des semaines - sept
bientôt - j'avais gardé le silence. Le Conseil fédéral n'avait-il donc rien
à dire en présence des événements qui se déroulaient comme un film
tragique sur l'écran du monde ?
Le Conseil fédéral devait penser, prévoir, décider, agir, non pas discourir
- on n'a que trop tendance à parler chez nous, ce qui ne fait pas dévier
d'une ligne le cours des choses.
Si, de nouveau, il s'adresse au peuple suisse, aujourd'hui, c'est qu'un événement
considérable, gros de conséquences, en partie imprévisible, s'est produit :
La France vient de conclure une suspension d'armes avec l'Allemagne et
l'Italie.
Quelle que soit la tristesse qu'éprouve tout chrétien devant les ruines et
les deuils accumulés, c'est pour nous, Suisses, un profond soulagement de
savoir que nos trois grands voisins s'acheminent vers la paix; ces voisins avec
lesquels nous entretenons des relations intellectuelles et économiques si serrées,
ces voisins qui se rejoignent en esprit au sommet de nos Alpes - près du ciel
- et dont les civilisations nous ont séculairement enrichis, comme les fleuves
descendus du Gothard ont fécondé leurs plaines.
Cet apaisement - n'est-ce pas le mot ? - est naturel, humain, surtout chez de
modestes neutres épargnés jusqu'ici à tous égards. Il ne doit pas nous
leurrer, toutefois. Nous laisser aller à des illusions d'insouciant bonheur
serait dangereux; le présent que nous venons de vivre est trop lourd d'avenir
pour que nous retombions mollement dans le passé.
Qui dit armistice, ne dit pas encore paix et notre continent reste en état
d'alerte.
Certes, puisque la guerre ne sévira plus à nos frontières, pourrons-nous
envisager sans retard une démobilisation partielle et graduelle de notre armée.
Mais cette démobilisation, elle-même, va poser des problèmes délicats à
notre économie nationale profondément modifiée. La collaboration
internationale, si nécessaire à la prospérité des peuples, est loin d'être
rétablie. L'Empire britannique proclame sa résolution de poursuivre la lutte
sur terre, sur mer et dans les airs. L'Europe doit trouver, avant de reprendre
essor, son nouvel équilibre, très différent de l'ancien à n'en pas douter
et qui se fondera sur d'autres bases que celles que, malgré ses vaines
tentatives, la Ligue des nations ne réussit pas à jeter.
Partout, dans tous les domaines - spirituel et matériel, économique et
politique - le redressement indispensable exigera de puissants efforts, qui
s'exerceront, pour être efficaces, en dehors des formules périmées. Cela ne
se fera pas sans douloureux renoncements et sans durs sacrifices.
Pensez à notre commerce, à notre industrie, à notre agriculture, pour
prendre un exemple concret. Quelle adaptation difficile que la leur aux
circonstances nouvelles ! Il en faudra surmonter des obstacles, qu'on aurait
tenus pour infranchissables il y a moins d'un an, si l'on veut assurer à
chacun - et c'est un devoir primordial - le pain qui nourrit le corps, le
travail qui réconforte l'âme.
Afin d'obtenir ce résultat - maigre peut-être aux yeux des blasés, mais
capital pour le salut du pays - il en faudra des décisions majeures. Et non
pas des décisions longuement débattues, discutées, soupesées. A quoi
serviraient-elles devant le flot puissant et rapide des faits à endiguer ? Des
décisions, à la fois réfléchies et promptes, prises d'autorité.
Oui, je le dis bien, prises d'autorité. Oh ! ne nous y trompons pas, les temps
que nous vivons nous arracheront à nombre d'habitudes anciennes, confortables,
indolentes - je n'ose employer l'expression pépères, qui répondrait
exactement à ma pensée. Qu'importe ! N'allons pas confondre routine, ornière
desséchée, avec tradition, sève vivifiante qui monte du tréfonds de
l'histoire. La tradition, au contraire, exige des renouvellements parce qu'elle
n'entend pas piétiner sur place mais marcher intelligemment du passé vers
l'avenir. Le moment n'est pas de regarder mélancoliquement en arrière mais
avec résolution en avant, pour contribuer de toutes nos forces, modestes et
utiles à la fois, à la restauration du monde disloqué.
Le Conseil fédéral vous a promis la vérité. Il vous la dira, sans la farder
et sans trembler.
Le temps est venu de la renaissance intérieure. Chacun de nous doit dépouiller
le vieil homme.
Cela signifie :
Ne pas palabrer, concevoir;
ne pas disserter, oeuvrer;
ne pas jouir, produire;
ne pas demander, donner.
Certes, cela n'ira pas sans déchirements, psychologiques autant que matériels.
Ne nous le dissimulons pas : nous devrons nous restreindre. Il faudra, avant de
penser à soi, à soi seulement, penser aux autres - au-dehors et au-dedans -
aux déshérités, aux faibles, aux misérables. Il ne s'agira pas de faire
l'aumône d'une parcelle de son superflu; nous serons appelés certainement à
partager ce que nous avons cru jusqu'à maintenant être notre nécessaire. Ce
ne sera plus l'obole du riche, mais la pite de la veuve. L'Evangile ressaisit
toujours les créatures dans l'adversité.
Nous abandonnerons - nul doute - de multiples convenances ou commodités,
auxquelles nous tenons parce qu'elles sont une manifestation inconsciente de
notre égoïsme. Loin de nous appauvrir, cela nous enrichira.
Nous reprendrons l'habitude salutaire de peiner beaucoup pour un modeste résultat,
alors que nous nous étions bercés de l'espoir d'obtenir un gros résultat
sans grand-peine. Comme si l'effort seul n'était pas générateur de joie !
Demandez-le aux sportifs : il y a longtemps qu'ils le savent.
Plutôt que de penser à nous et à nos aises, nous penserons aux autres et à
leurs besoins élémentaires. C'est ça la vraie solidarité, celle des actes,
non des paroles et des cortèges, celle qui bétonne la communauté nationale
dans la confiance et l'union, par le travail et par l'ordre, ces deux grandes
forces créatrices.
Le travail, le Conseil fédéral en fournira au peuple suisse, coûte que coûte.
L'ordre, il est inné chez nous et je suis persuadé qu'il sera maintenu sans
difficulté avec l'appui de tous les bons citoyens.
Ceux-ci comprendront que le gouvernement doit agir. Conscient de ses
responsabilités, il les assumera pleinement; en dehors, au-dessus des partis,
au service de tous les Suisses, fils de la même terre, épis du même champ. A
vous, Confédérés, de le suivre, comme un guide sûr et dévoué, qui ne
pourra pas toujours expliquer, commenter, justifier ses décisions. Les événements
marchent vite : il faut adopter leur rythme. C'est ainsi, ainsi seulement que
nous sauvegarderons l'avenir.
Les divergences particulières, régionales ou partisanes, vont se fondre dans
le creuset de l'intérêt national, loi suprême.
Serrez les rangs derrière le Conseil fédéral. Restez calmes, comme il est
calme. Demeurez fermes, comme il est ferme. Ayez confiance, comme il a
confiance. Le Ciel nous maintiendra sa protection, si nous savons la mériter.
Courage et résolution, esprit de sacrifice, don de soi, voilà les vertus
salvatrices. Par elles, notre Patrie libre, humaine, compréhensive,
accueillante, poursuivra sa mission fraternelle, qu'inspirent les grandes
civilisations européennes.
Suisses, mes frères, dignes du passé, en avant hardiment vers l'avenir.
Que Dieu veille sur vous. " |