Dans
les quelques pages qui suivent nous essayerons de comprendre
les phénomènes s’étant produits en 1321 et en
1348-1350
concernant respectivement les lépreux et les juifs. En effet,
en 132, principalement
dans le sud du royaume de France, on accusa les lépreux de
vouloir empoisonner les eaux afin de transmettre leur terrible
maladie aux chrétiens bien-portants, ce stratagème ayant
pour but l’élimination de ces derniers. Dans une plus large
bande territoriale, en 1348-1350, eurent lieu des persécutions
contre les juifs, accusés d’être responsable de la
Grande
Peste qui sévit à ce moment. Les deux événements semblent
a priori se être très proches mais ils sont en réalité fort
dissemblables : la persécution des lépreux se fit en
quelque sorte à froid en comparaison de la persécution des
juifs qui se fit à chaud, c’est-à-dire en pleine
crise,
celle de la Grande Peste. La Grande Peste permet aux persécuteurs
de s’appuyer sur une « maladie réelle »,
c’est-à-dire une mortalité effectivement considérable. La
rumeur selon laquelle les juifs sont à l’origine de ce fléau
suivra le cheminement même de la maladie.
Nous
allons attacher une grande importance aux dates et à
l’expansion de la rumeur et des massacres qui lui succèdent.
Nous verrons également qui sont les protagonistes et quels
furent leurs agissements. Pour la « question juive »
c’est véritablement la Grande Peste qui nous indique le
chemin à suivre ; pour la « question des lépreux »
les origines de la rumeur sont plus délicates à situer. Pour
mieux comprendre la problématique nous nous attacherons à
comprendre les liens entre positions intellectuelles et
pouvoir (car c’est bien en prenant une forme écrite que la
rumeur gagne en affinement, en sérieux, elle devient une vérité
judiciaire).
Comment cette vérité judiciaire se forme ?
Nous verrons que les institutions sont impliquées, elles sont
placées devant le fait accompli que représente la rumeur et
se doivent d’y réagir, de soutenir la peur populaire en
quelque sorte. Mais comment comprendre les différentes attitudes
et comment délimiter le travail que firent certains
intellectuels en faveur de la rumeur ?
Les
deux « complots » se produisent à une époque ou
l’occident entre dans une période de « méfiance imprécise »
(du XIVe au XVIIe). Une véritable chasse à l’ennemi se
fait jour (une chasse autant interne qu’externe ; la
sorcellerie la poussant à son comble).
Minorités et
exclus
Lorsque
l’on parle de minorité et d’exclus au Moyen Age, il
convient de ne pas se laisser influencer par le concept de
marginalité au sens moderne ou nous l’entendons. Etre
marginal aujourd’hui n’implique pas un statut juridique
particulier ni une situation définitive et irréversible.
Notre idée de la marginalité est conditionnée par le fait
que nous sommes des sociétés « majoritairement riches »
alors que le Moyen Age se compose de sociétés « majoritairement
pauvres » ; ce que l’on veut démontrer par-là
c’est que marginal au sens économique du terme ne signifie
pas grand chose pour le Moyen Age.
Mais qu’est-ce qui fait
des juifs et des lépreux des marginaux ? Comprenons bien
d’abord que la notion médiévale de marginalité est
compliquée par une ambivalence fondamentale touchant
la
pauvreté, l’errance et la misère. En effet, le chrétien
se doit, idéalement, d’être pauvre, il est aussi en
quelque sorte un « errant » (son passage sur la
terre est bref), c’est pourquoi une vision aussi simple que
celle de la déchéance sociale par la pauvreté ne tient pas
pour le Moyen age : la notion de pauvreté se rapproche
de la conception chrétienne de la foi en quelque sorte. Mais
ambivalence il y a car cette vision « positive »
est contrebalancée par une vision purement « négative » :
celle du désordre que représente pauvreté et errance. La
société, à partir du XIIe siècle, se structure géographiquement
de manière forte, cette structuration renforce le souci de
stabilité, d’insertion auxquels la pauvreté déroge.
Cependant il faut attendre le XVe et le XVIe siècle pour que
le système de valeurs soit véritablement
modifié :
errance et pauvreté seront alors perçus comme purement scandaleuses.
La marginalité médiévale doit être vue au
travers de deux domaines principaux : les minorités en
marge (juifs et lépreux) et les fonctions marginalisantes. Le
domaine des minorités est touché non seulement socialement
mais aussi juridiquement selon la foi (les juifs) ou les
maladies (les lépreux). Dans les fonctions sociales
marginalisantes on retrouve le bourreau (qui devait se couper
les oreilles, porter des gants, ne pas quitter son office (le
bourreau n’était pas volontaire, c’était en général un
condamné qui obtenait la grâce en échange de sa fonction),
porter des habits distincts, ne pas quitter son domicile…) ;
les prostituées (vêtements spéciaux, quartier spéciaux,
moments réservés aux bains publics) ; d’autres
fonctions se trouvent à mi-chemin : les bouchers
par exemple, ils
n’ont pas un statut juridique particulier mais doivent
suivre certaines règles : se regrouper dans un quartier,
ne pas toucher d’autres marchandises au marché…
Mais
pourquoi ces restrictions ? Elles visent à la fois la
visibilité et la limitation du contact avec autrui. Si l’on
prend les éléments de limitations et de visibilités pour
les juifs et les lépreux :
Visibilité :
Juifs et lépreux ont des habits spéciaux, les lépreux ont
en plus une crécelle. On essaye de reconnaître les juifs
comme l’on reconnaît les lépreux : par des caractéristiques
physiques (on dénote des traits du visage typiquement
juif…le nazisme n’a rien inventé…)
Limitation :
On interdit la possession de biens et d’offices (pas de
champs ni de possession immobilières). Dans le cas des lépreux
la séparation joue un rôle de mime funéraire (le lépreux
perd ses biens en entrant dans une léproserie, comme s’il
était déjà mort). Pour les juifs la situation est voisine,
ils n’ont pas le droit de posséder des biens fonciers mais
seulement des titres, des créances…Pour les deux catégories
une mise à l’écart s’opère par l’habitat, les lépreux
enfermés dans des léproseries et les juifs confinés dans
des ghettos.
Il
est intéressant de constater que le statut tant des juifs que
des lépreux est décidé au plus haut niveau de l’église
(lors des Conciles). L’Eglise triomphante de ces siècles réunit
les Conciles Latran III (1179) et
Latran IV (1215)
respectivement sous les papes Alexandre III et
Innocent
III.
La législation de l’église se répercutera sur la législation
civile.
En
ce qui concerne le cas juif, on se trouve à un peu plus
d’un siècle de la mise en cause de leur activité économique
(les juifs connurent une histoire relativement calme
jusqu’au XIe siècle mais l’hostilité à leur égard ira
croissante ; d'abord pour des raisons eschatologiques
puis, dès le XIIe siècle, pour des raisons
économiques).
Il
faut bien voir le côté progressif et
cumulatif des mesures
prises autant dans les décisions législatives de l’Eglise
que dans les décisions législatives civiles. On peut faire
un rapprochement entre les mesures prises à l’encontre des
minorités et le développement de l’état « moderne » ;
l’état tente de se déployer et trouve un moyen de le faire
dans des domaines qui ne sont pas grevés par les droits
traditionnels. L’état recouvre désormais de grandes zones
territoriales mais il est loin d’asseoir sont autorités
dans tous les domaines (ainsi le roi n’a un contrôle direct
que sur le domaine royal), le souverain est donc « friand »
de domaine où il puisse étendre son autorité à
l’ensemble du territoire : la législation envers les
juifs ou les lépreux en fait partie.
Les
catastrophes du XIVe siècle sont le résultat d’une dégradation
progressive de la situation tant des juifs que des lépreux ;
cependant on ne sait pas encore comment se « débarrasser »
d’eux, on hésite entre la marginalisation, la
conversion,
l’expulsion qui sont des moyens clairement exprimés a
contrario du massacre pur et simple qui lui n’est pas
directement indiqué. On est en droit de se demander comment
une catastrophe de cette ampleur a pu se produire alors
qu’intellectuellement elle ne faisait pas partie de la
« solution ». Le cas des lépreux est peut-être
encore plus délicat à comprendre que celui des juifs en ce
que la catastrophe du XIVe siècle sera la seule qui les
attendra dans leur histoire ; comment un tel processus
s’est-il mis en place alors même qu’il n’y avait pas de
réflexion théorique au sujet de leur mort et qu’en plus le
regard porté sur eux était un regard ambivalent ?
Quel est le
climat immédiat avant le début de la catastrophe ?
Pourquoi ces événements se produisent-ils au début du XIVe
siècle ?
Il faut savoir qu’il y a une
rupture économique
au début du XIVe siècle, après la prospérité des XIIe et
XIIIe siècles les problèmes climatiques entraînent les
grandes famines de 1316-1317 qui sont la marque de la
fin de
l’expansion démographique de l’Occident. En 1311, un
Concile se tient à Vienne (Fr), celui-ci émet des canons
visant à interdire aux municipalités de soutenir le prêt à
intérêt (ce qui amènera, lentement, l’émergence des
banques). Les canons prévoient l’obligation pour les
institutions locales de répercuter dans leur législation
cette prohibition : les troubles à l’intérieur sont
alors vifs entre partisans et adversaires des décisions du
Concile. Les juifs, du côté des adversaires, ont vu leur
situation détériorée par les combats âpres que se livrèrent
les deux camps. Malgré cet aspect économique, il faut garder
en tête que l’élément déclencheur reste la Grande
Peste.
Mais il convient aussi d’être attentif à l’imaginaire :
tant les lépreux que les juifs sont victimes de fantasmes négatifs,
nous verrons en quoi la mise par écrit et le cautionnement de
ces fantasmes leur donnèrent une force qui n’était pas la
leur auparavant.