ATRIUM - Histoire du Moyen Âge

Le Moyen Âge est la période comprise entre l'Antiquité et l'Age classique, c'est-à-dire allant de la chute de l'Empire romain (en 476) à la chute de l'Empire Byzantin (en 1453). C'est l'humaniste Giovanni Andrea qui utilisa pour la première fois le terme de "Moyen age" en 1469. Mais ce n'est qu'au cours du XVIIe siècle que le mot devint d'usage courant. Il était alors utilisé dans un sens dépréciatif et désignait le millénaire séparant la disparition de la culture antique et la Renaissance.

 

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Sommaire >>> Histoire du Moyen Âge >>> Le XIVe siècle

Introduction et problème des minorités et des exclus
 
 

Dans les quelques pages qui suivent nous essayerons de comprendre les phénomènes s’étant produits en 1321 et en 1348-1350 concernant respectivement les lépreux et les juifs. En effet, en 132,  principalement dans le sud du royaume de France, on accusa les lépreux de vouloir empoisonner les eaux afin de transmettre leur terrible maladie aux chrétiens bien-portants, ce stratagème ayant pour but l’élimination de ces derniers. Dans une plus large bande territoriale, en 1348-1350, eurent lieu des persécutions contre les juifs, accusés d’être responsable de la Grande Peste qui sévit à ce moment. Les deux événements semblent a priori se être très proches mais ils sont en réalité fort dissemblables : la persécution des lépreux se fit en quelque sorte à froid en comparaison de la persécution des juifs qui se fit à chaud, c’est-à-dire en pleine crise, celle de la Grande Peste. La Grande Peste permet aux persécuteurs de s’appuyer sur une « maladie réelle », c’est-à-dire une mortalité effectivement considérable. La rumeur selon laquelle les juifs sont à l’origine de ce fléau suivra le cheminement même de la maladie.

Nous allons attacher une grande importance aux dates et à l’expansion de la rumeur et des massacres qui lui succèdent. Nous verrons également qui sont les protagonistes et quels furent leurs agissements. Pour la « question juive » c’est véritablement la Grande Peste qui nous indique le chemin à suivre ; pour la « question des lépreux » les origines de la rumeur sont plus délicates à situer. Pour mieux comprendre la problématique nous nous attacherons à comprendre les liens entre positions intellectuelles et pouvoir (car c’est bien en prenant une forme écrite que la rumeur gagne en affinement, en sérieux, elle devient une vérité judiciaire). Comment cette vérité judiciaire se forme ? Nous verrons que les institutions sont impliquées, elles sont placées devant le fait accompli que représente la rumeur et se doivent d’y réagir, de soutenir la peur populaire en quelque sorte. Mais comment comprendre les différentes attitudes et comment délimiter le travail que firent certains intellectuels en faveur de la rumeur ? Les deux « complots » se produisent à une époque ou l’occident entre dans une période de « méfiance imprécise » (du XIVe au XVIIe). Une véritable chasse à l’ennemi se fait jour (une chasse autant interne qu’externe ; la sorcellerie la poussant à son comble).

Minorités et exclus

Lorsque l’on parle de minorité et d’exclus au Moyen Age, il convient de ne pas se laisser influencer par le concept de marginalité au sens moderne ou nous l’entendons. Etre marginal aujourd’hui n’implique pas un statut juridique particulier ni une situation définitive et irréversible. Notre idée de la marginalité est conditionnée par le fait que nous sommes des sociétés « majoritairement riches » alors que le Moyen Age se compose de sociétés « majoritairement pauvres » ; ce que l’on veut démontrer par-là c’est que marginal au sens économique du terme ne signifie pas grand chose pour le Moyen Age. 

Mais qu’est-ce qui fait des juifs et des lépreux des marginaux ? Comprenons bien d’abord que la notion médiévale de marginalité est compliquée par une ambivalence fondamentale touchant la pauvreté, l’errance et la misère. En effet, le chrétien se doit, idéalement, d’être pauvre, il est aussi en quelque sorte un « errant » (son passage sur la terre est bref), c’est pourquoi une vision aussi simple que celle de la déchéance sociale par la pauvreté ne tient pas pour le Moyen age : la notion de pauvreté se rapproche de la conception chrétienne de la foi en quelque sorte. Mais ambivalence il y a car cette vision « positive » est contrebalancée par une vision purement « négative » : celle du désordre que représente pauvreté et errance. La société, à partir du XIIe siècle, se structure géographiquement de manière forte, cette structuration renforce le souci de stabilité, d’insertion auxquels la pauvreté déroge. Cependant il faut attendre le XVe et le XVIe siècle pour que le système de valeurs soit véritablement modifié : errance et pauvreté seront alors perçus comme purement scandaleuses.

La marginalité médiévale doit être vue au travers de deux domaines principaux : les minorités en marge (juifs et lépreux) et les fonctions marginalisantes. Le domaine des minorités est touché non seulement socialement mais aussi juridiquement selon la foi (les juifs) ou les maladies (les lépreux). Dans les fonctions sociales marginalisantes on retrouve le bourreau (qui devait se couper les oreilles, porter des gants, ne pas quitter son office (le bourreau n’était pas volontaire, c’était en général un condamné qui obtenait la grâce en échange de sa fonction), porter des habits distincts, ne pas quitter son domicile…) ; les prostituées (vêtements spéciaux, quartier spéciaux, moments réservés aux bains publics) ; d’autres fonctions se trouvent à mi-chemin : les bouchers par exemple, ils n’ont pas un statut juridique particulier mais doivent suivre certaines règles : se regrouper dans un quartier, ne pas toucher d’autres marchandises au marché… Mais pourquoi ces restrictions ? Elles visent à la fois la visibilité et la limitation du contact avec autrui. Si l’on prend les éléments de limitations et de visibilités pour les juifs et les lépreux : Visibilité : Juifs et lépreux ont des habits spéciaux, les lépreux ont en plus une crécelle. On essaye de reconnaître les juifs comme l’on reconnaît les lépreux : par des caractéristiques physiques (on dénote des traits du visage typiquement juif…le nazisme n’a rien inventé…) Limitation : On interdit la possession de biens et d’offices (pas de champs ni de possession immobilières). Dans le cas des lépreux la séparation joue un rôle de mime funéraire (le lépreux perd ses biens en entrant dans une léproserie, comme s’il était déjà mort). Pour les juifs la situation est voisine, ils n’ont pas le droit de posséder des biens fonciers mais seulement des titres, des créances…Pour les deux catégories une mise à l’écart s’opère par l’habitat, les lépreux enfermés dans des léproseries et les juifs confinés dans des ghettos.

Il est intéressant de constater que le statut tant des juifs que des lépreux est décidé au plus haut niveau de l’église (lors des Conciles). L’Eglise triomphante de ces siècles réunit les Conciles Latran III (1179) et Latran IV (1215) respectivement sous les papes Alexandre III et Innocent III. La législation de l’église se répercutera sur la législation civile.

En ce qui concerne le cas juif, on se trouve à un peu plus d’un siècle de la mise en cause de leur activité économique (les juifs connurent une histoire relativement calme jusqu’au XIe siècle mais l’hostilité à leur égard ira croissante ; d'abord pour des raisons eschatologiques puis, dès le XIIe siècle, pour des raisons économiques). Il faut bien voir le côté progressif et cumulatif des mesures prises autant dans les décisions législatives de l’Eglise que dans les décisions législatives civiles. On peut faire un rapprochement entre les mesures prises à l’encontre des minorités et le développement de l’état « moderne » ; l’état tente de se déployer et trouve un moyen de le faire dans des domaines qui ne sont pas grevés par les droits traditionnels. L’état recouvre désormais de grandes zones territoriales mais il est loin d’asseoir sont autorités dans tous les domaines (ainsi le roi n’a un contrôle direct que sur le domaine royal), le souverain est donc « friand » de domaine où il puisse étendre son autorité à l’ensemble du territoire : la législation envers les juifs ou les lépreux en fait partie.

Les catastrophes du XIVe siècle sont le résultat d’une dégradation progressive de la situation tant des juifs que des lépreux ; cependant on ne sait pas encore comment se « débarrasser » d’eux, on hésite entre la marginalisation, la conversion, l’expulsion qui sont des moyens clairement exprimés a contrario du massacre pur et simple qui lui n’est pas directement indiqué. On est en droit de se demander comment une catastrophe de cette ampleur a pu se produire alors qu’intellectuellement elle ne faisait pas partie de la « solution ». Le cas des lépreux est peut-être encore plus délicat à comprendre que celui des juifs en ce que la catastrophe du XIVe siècle sera la seule qui les attendra dans leur histoire ; comment un tel processus s’est-il mis en place alors même qu’il n’y avait pas de réflexion théorique au sujet de leur mort et qu’en plus le regard porté sur eux était un regard ambivalent ? Quel est le climat immédiat avant le début de la catastrophe ? Pourquoi ces événements se produisent-ils au début du XIVe siècle ? 

Il faut savoir qu’il y a une rupture économique au début du XIVe siècle, après la prospérité des XIIe et XIIIe siècles les problèmes climatiques entraînent les grandes famines de 1316-1317 qui sont la marque de la fin de l’expansion démographique de l’Occident. En 1311, un Concile se tient à Vienne (Fr), celui-ci émet des canons visant à interdire aux municipalités de soutenir le prêt à intérêt (ce qui amènera, lentement, l’émergence des banques). Les canons prévoient l’obligation pour les institutions locales de répercuter dans leur législation cette prohibition : les troubles à l’intérieur sont alors vifs entre partisans et adversaires des décisions du Concile. Les juifs, du côté des adversaires, ont vu leur situation détériorée par les combats âpres que se livrèrent les deux camps. Malgré cet aspect économique, il faut garder en tête que l’élément déclencheur reste la Grande Peste. Mais il convient aussi d’être attentif à l’imaginaire : tant les lépreux que les juifs sont victimes de fantasmes négatifs, nous verrons en quoi la mise par écrit et le cautionnement de ces fantasmes leur donnèrent une force qui n’était pas la leur auparavant.

 

 
 

 Source:

© Jean-Daniel MOREROD, professeur d'histoire du Moyen Age, Université de Neuchâtel, dans le cadre du séminaire "Empoisonner les Chrétiens": Les conspirations imaginaires du XIVe siècle. Année universitaire 2000-2001

 

 
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