Certainement, il n'a pas manifesté
un zèle particulier pour les
intérêts de l'Eglise, au contraire
de ses prédécesseurs et de son
successeur, mais on ne peut pas non
plus l'accuser d'indifférence. Il
fut en très bons termes avec des
réformateurs fameux, comme l'évêque
Wazo
de Liège et l'archevêque
Halinard
de Lyon. Il soutint de façon durable
l'activité de l'abbé
Poppo de
Stablo qui, à la fin de
sa vie, dirigeait dix-sept abbayes
réformées sur le modèle de Cluny. Il
entretint, de même que son épouse
Gisèle,
des relations amicales avec le
couvent de Saint-Gall. Bref, par
tous les traits de sa personnalité,
Conrad fut aussi un homme du moyen
âge, dans toute l'acception du mot;
les caractères du Germain et du
chrétien s'unissaient en lui; il
était un homme d'action, robuste,
nerveusement équilibré, mais aussi
un croyant, un chrétien fidèle à
l'Eglise. Conrad se conformait à une
ancienne tradition et pratiquait
intentionnellement une politique
impériale, lorsqu'il chercha à
prendre en main, autant que
possible, les duchés qui restaient
toujours, dans le royaume, des
éléments dissolvants. Dès que
l'occasion s'en présenta, il céda la
Bavière et la Souabe à son fils
Henri. Ainsi donc la Lorraine et la
Saxe se trouvèrent être les seuls
duchés qui ne relevèrent pas d'un
des membres de la famille royale; la
Carynthie aussi, à dire vrai, mais
Conrad en fit don à l'un de ses
parents,
Conrad le jeune. Il en sépara
la Marche de Carynthie, qui reparaît
quelque temps après sous le nom de
Marche de Styrie, quand, en 1056,
elle revint à un comte Ottokar de
Styrie.
Dans les premières années de son règne, Conrad eut à lutter,
à l'intérieur du royaume, contre de
nombreux ennemis. Une
vigoureuse
opposition se manifesta
contre lui, qui, d'Allemagne, gagna
les territoires de la frontière,
puis la France. La Bourgogne,
qu'Henri II s'était laissé
promettre, offrit l'occasion de la
rébellion. Une âpre discussion
s'éleva; il s'agissait d'établir si
c'était Henri Il personnellement ou
le royaume d'Allemagne qui pouvait
prétendre à l'héritage bourguignon.
Conrad montra nettement comment il
interprétait la question en
s'emparant de
Bâle, en 1025. Mais le comte
français
Odo de Champagne
prétendait, lui aussi, à la couronne
de Bourgogne; il avait pour alliés
le duc
Guillaume d'Aquitaine et
le roi de France
Robert.
Cependant, cette alliance française,
qui manifestait une opposition
fondamentale au développement de la
puissance allemande,
se dénoua
d'elle-même. Bientôt, il ne
resta plus comme prétendant bien
déterminé, mais pas très dangereux,
au trône de Bourgogne, que le
beau-fils de Conrad, le duc
Ernest de
Souabe. Sa mère, Gisèle,
qui avait épousé en seconde noce le
roi d'Allemagne, était la nièce du
dernier roi de Bourgogne, qui
n'avait pas d'enfant. Alors que, par
deux fois déjà, Conrad s'était
réconcilié avec son beau-fils,
celui-ci se souleva de nouveau,
poussé par son vassal, le comte
Werner de
Kybourg. Les deux amis ne se
séparèrent plus, luttant contre
vents et marées. Ils guerroyèrent
quelque temps dans la Forêt Noire,
jusqu'à ce qu'ils
fussent tués tous les deux, en 1030.
Rodolphe III, lui, mourut
en 1032, après avoir envoyé sa
couronne à Conrad. L'année suivante,
l'empereur se rendit en Bourgogne
pour prendre possession du pays et
se fit couronner roi à Payerne.
Enfin, il anéantit définitivement
par les armes la résistance d'Odo de
Champagne.
L'acquisition de la Bourgogne
représenta, pour l'Allemagne, un
gain inestimable. Elle
entrava pour longtemps tout
accroissement de la France; les
frontières de l'Italie se trouvèrent
couvertes à l'ouest et les passages
des Alpes occidentales furent aux
mains des empereurs. L'Allemagne,
l'Italie et la Bourgogne devinrent
les trois colonnes sur lesquelles
reposa longtemps le pouvoir impérial
dans l'Europe centrale. Des succès
couronnaient encore les efforts du
roi d'Allemagne sur ses autres
frontières. Le
grand Etat polonais déclina
rapidement après la mort de
Boleslav
Chrobry, en 1025. La
Lusace fit retour à l'empire, dont
la Pologne dut reconnaître à nouveau
la suzeraineté. Des négociations
habiles permirent à Conrad
d'entretenir avec
Canute,
le grand souverain du Nord, des
relations amicales, et d'obtenir,
pour son fils Henri, la main de
Gunhild,
fille de Canute. Enfin, par quelques
concessions, il sut apaiser un
conflit avec le roi
Etienne
de Hongrie, qui réclamait la
Bavière.
En Italie, la confusion régnait de nouveau. Au fond, l'empire
n'y avait pas encore poussé de
racines; le fait ne peut être mis en
doute quand on sait que les
Lombards, après la mort d'Henri II,
cherchèrent à secouer le joug de
l'Allemagne et offrirent la couronne
de fer de leurs anciens rois,
successivement, mais toujours sans
succès, à des princes français,
d'abord au roi Robert, puis au duc
Guillaume d'Aquitaine. A Pavie, le
palais impérial fut incendié.
Toutefois, la ville, comme d'autres
rebelles, dut se soumettre lorsque,
en 1026, Conrad parut en Italie. Il
se fit
couronner roi d'Italie à Milan et
empereur à Rome. Canute le
Grand et Rodolphe III assistèrent en
personne aux solennités. Mais, dans
l'Italie septentrionale, la
situation resta tendue. L'empereur
chercha à fortifier sa position en
soutenant la
petite noblesse contre les grandes
dynasties et le haut clergé.
Il se mêla, de la sorte, à un
conflit social qui agitait alors les
villes italiennes. Une opposition
irréductible séparait les petits
seigneurs (valvassores) des grands
vassaux (capitaines), au nombre
desquels se rangeaient les évêques.
Elle avait son origine dans le fait
que les grands possédaient, depuis
longtemps, le droit d'hérédité
qu'ils refusaient aux valvassores. A
la tête des capitaines se trouvait
Aribert de
Milan, archevêque à l'humeur
guerrière, qui ne perdait pas une
occasion de confisquer les petits
fiefs. Les
valvassores furent finalement
réduits par les armes, mais
alors les deux partis en appelèrent
à l'empereur. Quand il parut, en
1037, son action fut des plus
efficaces, mais elle s'exerça en
faveur des plus faibles; il édicta
une loi nouvelle: «
Constitutio de
feudis », qui assurait
aux petits fiefs le droit
d'hérédité, sans aucune restriction.
L'empereur
destitua de sa propre autorité,
l'archevêque Aribert, et le fit
excommunier par le pape Benoît IX.
Trois autres évêques furent exilés
en Allemagne. Puis, Conrad se rendit
en Italie méridionale, où les
princes langobards étaient presque
indépendants, notamment
Pandoulf de
Capoue; l'empereur le
contraignit à lui rendre hommage,
mais il abandonna en fief à
Rainoulf,
un prince normand, un petit
territoire au nord de Naples, Aversa.
Une nouvelle
puissance prit ainsi son essor en
Italie; dès lors, le nombre des
Normands s'accrut régulièrement.
Conrad mourut en 1039,
peu après son retour en Allemagne.
Son tombeau se trouve dans la
cathédrale de Spire, dont il avait
posé la première pierre. Son
chapelain, Wipo, un Bourguignon,
selon toute apparence, a écrit de
lui une belle biographie de valeur
historique qu'il dédia à son fils
Henri.