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Parmi
les ministres qui laissèrent en
France, et même en Europe, un
éclatant souvenir de grandeur,
Colbert est au premier rang. C'est
l'un des hommes les plus éminents
qui ait jamais servi un roi de
France, le plus grand après
Richelieu.
Mais Richelieu ne fut-il pas
davantage qu'un ministre ? Bien
plutôt, un vice-roi, le vrai maître
d'Etat. Fils d'un marchand drapier
de Reims, formé dès son jeune âge à
la stricte discipline du « Doit » et
de l'« Avoir », Colbert fut à la
fois
contrôleur général des finances,
secrétaire d'Etat de la marine,
secrétaire d'Etat de la maison du
roi: en réalité, neuf
ministères voués aux soins d'un seul
homme. Entré jeune dans les bureaux
de Le
Tellier, passé de là au
service de
Mazarin dont il géra la
malhonnête fortune, Colbert est le
type même de ces grands « commis »,
comme on disait sous l'Ancien
régime, qui n'ont jamais manqué aux
« rois très chrétiens ».
C'est lui
qui mit fin aux malversations du
surintendant aux finances, le
somptueux
Fouquet, et lui fit
rendre gorge avant de prendre sa place.
Figure âpre et ingrate - on l'avait
surnommé « le Nord » tant son
accueil était glacial -, il eut la
passion du travail, le génie de
l'administration et de l'économie. «
C'est lui qui
fournit à Louis XIV les moyens de
magnificence au dedans et au dehors
et qui donna au royaume, pendant
quelques années cette prospérité
éclatante sans laquelle les peuples
n'ont pas le sentiment de leur
grandeur » écrit Madaule dans
son Histoire de France. |
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Vrai ministre de l'économie
nationale pendant 22 ans, il avait
pris pour devise: «
Pro rege saepe,
pro patria semper », ce qui
prouve, bien que des esprits
partisans l'aient trop oublié, que
le sentiment de la nation française
ne date pas de la Révolution. Il
travailla sans relâche, par passion
de la grandeur publique, par
dévouement à son roi et à son pays,
parce qu'il les voulait le premier
roi et le premier royaume de
l'Europe. Pour faire la France plus
riche, lui assurer « l'abondance
d'argent », il ne s'agit pas
seulement de trouver des moyens de
remplir les coffres de l'Etat, mais
aussi d'accroître la richesse des
particuliers. L'ordre dans les
finances de l'Etat, n'est donc
qu'une partie d'une oeuvre plus
vaste. Il régularisa la comptabilité
publique, tenant un compte exact des
recettes et des dépenses, cherchant
à rendre l'impôt plus équitable, et,
déjà, il dénonçait le privilège
fiscal de la noblesse et du clergé
dont la monarchie devait, au siècle
suivant, mourir. C'est justement sur
ce terrain qu'il échoua, et son
échec montre que l'ancienne
monarchie était irréformable sur le
plan financier parce qu'il ne
saurait exister d'ordre dans les
finances que si l'emploi de l'argent
est contrôlé par ceux qui le
fournissent.
Louis XIV
ne voulut pas suivre jusqu'au bout
son ministre dans la réforme
radicale qu'il préconisait parce que
la monarchie était étroitement liée
aux ordres privilégiés.
Les finances publiques devaient être
nourries par une prospérité
économique toujours croissante. Pour
l'assurer, Colbert pensait que
le pays devait
vendre à l'étranger plus qu'il ne
lui achète. La balance des
payements sera alors en sa faveur et
il ne cessera d'attirer l'or, qui
est le signe matériel de la
richesse. La France se suffisait à
elle-même au point de vue agricole,
mais elle était encore fort en
retard dans l'industrie et le
commerce. Colbert créera donc de
nouvelles industries; il les
soutiendra par des tarifs douaniers
protecteurs, faisant aux pays
étrangers cette « guerre d'argent »,
comme il disait pour porter le
royaume au plus haut degré de
puissance dans le monde. C'était
pratiquer le «
mercantilisme
» en même temps que l'impérialisme
économique. Les
Hollandais, les Anglais, les
Espagnols l'apprirent à leurs
dépens, et l'on comprend l'âpreté
des guerres du règne, la monarchie
considérant alors l'essor économique
à peu près exclusivement comme un
moyen de la puissance militaire et
politique. Le commerce extérieur
suppose avant tout une marine
marchande, une marine de guerre, des
débouchés, des colonies. Colbert
s'ingénia à les lui procurer. Il
créa des compagnies de commerce à
privilèges pour les Indes orientales
et les Indes occidentales. Il
soutint les expéditions de
Cavelier de la
Salle et du
Père Marquette
qui découvrirent le Mississipi - le
« fleuve Colbert » - d'autres encore
aux Antilles, en Guyane, au Sénégal,
aux Indes. Cette oeuvre immense
n'épuisa pas toute l'activité de
Colbert. Il sut encore reprendre
l'oeuvre législative du siècle
précédent, édicter des codes de
commerce et de navigation,
réorganiser la police. C'est lui qui
pensionna les écrivains et les
artistes, fonda des académies et des
écoles: celle des Sciences, celle
des Inscriptions, celle de France à
Rome, celle qui deviendra l'Ecole
des langues orientales, d'autres
encore.
A côté de Colbert, son rival,
Louvois,
est le créateur de l'armée nouvelle
d'une grande monarchie moderne.
D'une manière générale, exception
faite de la guerre de Hollande,
entreprise pour ruiner la puissance
commerciale de la république des
Pays-Bas, Colbert se montra hostile
aux entreprises guerrières. C'est
qu'elles désorganisent les finances
et nuisent au développement du
commerce et de l'industrie; et c'est
aussi qu'elles réduisaient son rôle
au profit de son rival, l'impérieux
et dur ministre de la guerre.
Colbert et Louvois représentent plus
que la paix et la guerre, deux
tendances opposées de la politique
française. La France, à moitié
maritime, à moitié continentale,
était attirée par la mer, les
colonies, le grand commerce qui
faisait la prospérité de
l'Angleterre et de la Hollande. Mais
elle était aussi retenue par
l'Europe dont la menace n'était
jamais longtemps absente de ses
frontières, et il était difficile,
sinon impossible de lutter, à la
fois, contre les puissances
maritimes et contre les puissances
continentales. C'est pourquoi l'on a
pu dire que le drame du royaume fut
d'avoir été presque toujours forcé
de « choisir entre Colbert et
Louvois ». Louis XIV eut la chance,
pendant quelques années, d'avoir pu
se servir de l'un et de l'autre.
Louvois donna à son maître l'armée
de sa politique, une armée
permanente et régulière, dotée
d'un
matériel moderne. Le fusil remplaça
le mousquet, avec la baïonnette,
inventée par
Vauban, le créateur d'un
nouveau système de fortifications
qui tenait compte des progrès de
l'artillerie.
Colbert mourut en
1683,
attristé par le désordre grandissant
des finances, par les fastueuses
prodigalités du roi, par la faveur
croissante de Louvois; huit ans plus
tard, son rival le suivait dans la
tombe. Depuis de longues années
déjà, Louis XIV, gonflé d'orgueil
par ses triomphes et comme enivré de
gloire, en était venu à ne plus
vouloir entendre aucun conseil de
modération ni de prudence. On a vu
où le mena sa politique d'hégémonie.
Dans les affaires religieuses, qui
tiennent une si grande place dans
son règne, l'absolutisme de Louis
XIV ne put pas souffrir davantage
que son autorité fût en quoi que ce
soit limitée. Comme à l'immense
majorité de ses contemporains,
l'orthodoxie religieuse et la
fidélité politique lui
apparaissaient liées. Des rapports
entre le trône et l'autel se dégagea
ainsi un catholicisme d'Etat qui ne
tolérait pas de dissidents et dont
l'empreinte fut durable et profonde.
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