Oui, les Suisses ont fait de la résistance ! Si les banques de
la Confédération ont servi, durant la guerre, a toutes sortes de trafics avec
l'Allemagne nazie, il s'est trouvé bon nombre de citoyens engagés dans la
résistance. Nous révélons ici un rapport secret écrit en
1940 qui vient compléter et nuancer
les conclusions de la
commission Bergier, qui a réexaminé cette
période.
En 1950, la République française délègue en Suisse l'un de
ses hommes d'Etat les plus éminents:
Robert
Schuman. Il a pour
mission de remercier, au nom du
gouvernement français, la
Confédération et le peuple suisse
pour l'aide apportée durant le
conflit aux soldats internés, aux
réfugiés, aux enfants français. Cinq
ans après la fin de la Seconde
Guerre mondiale, la Suisse est bien
vue en France et dans les pays
voisins. On apprécie son
action caritative et son
aide à la
reconstruction - notamment en
Normandie - mise en oeuvre par Le
Don suisse, création du parlement et
du gouvernement de Berne.
Or, aujourd'hui, on considère souvent la Suisse comme une
sorte d'auxiliaire
du Ill' Reich, enrichie grâce
à sa collaboration industrielle et
surtout bancaire avec le régime
nazi. Il y a donc, en ce qui
concerne la Suisse,
deux vérités
successives dans le temps et une
contradiction dans le jugement.
Pendant quarante-cinq ans environ,
de 1945 à 1990, le pays apparaît
comme ayant assumé avec loyauté son
statut de neutralité, instauré et
garanti par les grandes puissances
européennes en 1815 - neutralité qui
fait obligation de tenir la balance
égale entre les belligérants. Puis,
aux environs de 1990, à la suite de
la parution d'une bonne vingtaine de
livres et de plusieurs émissions de
télévision, la neutralité de la
Confédération est présentée comme
une tromperie et même comme une
véritable
complicité avec le camp hitlérien.
Bizarrement, un mot n'apparaît pour ainsi dire jamais dans le
débat, celui de «
résistance
». Or, dès l'été de 1940, une série
d'actes de résistance se déroule en
Suisse, au lendemain de
l'écroulement militaire de la France
en quarante-six jours (10 mai-25
juin 1940), et oriente le pays dans
une direction
globalement contraire aux
désirs de Berlin.
Premier acte de résistance, le 23 juin 1940. Un personnage
hors du commun,
Hans Hausamann,
photographe de Saint-Gall, qui a
fondé un réseau d'informations et de
résistance antinazi, saisit les
autorités suisses d'un rapport sur
le déroulement futur de la guerre
(voir encadré en bas de page):
résistance acharnée de l'Angleterre,
entrée de l'Union soviétique puis
des Etats-Unis dans la bataille,
conflit prolongé et, finalement,
défaite de l'Allemagne. Il préconise
une résistance
absolue de la Suisse,
affirmant que la victoire alliée est
certaine.
Deuxième acte, fin juin 1940. Le gouvernement suisse est sur
le point d'être arrêté et jeté en
prison par la garnison de la
capitale. Le putsch projeté par des
proches d'Hans Hausamann - tout
particulièrement son ami le
capitaine
Alfred Ernst - est
décommandé au dernier moment pour
raison tactique et se transforme en
un complot militaire. Ce «
complot de Lucerne »
constitue le troisième acte de
résistance de l'été 1940: une
vingtaine de jeunes officiers,
proches de l'état-major privé de
Guisan,
se réunit clandestinement, le 21
juillet dans un hôtel de Lucerne.
Ils décident de résister et de
défendre le pays «
quelles que
soient les circonstances »,
même si le gouvernement suisse leur
donnait l'ordre de ne pas se battre.
Quatrième acte de résistance, le 15 juillet 1940. Le général
Guisan
(dont l'entourage de jeunes
capitaines a participé aux complots
précédents) appelle le peuple et
l'armée à la résistance dans une
allocution prononcée dans la prairie
de Grütli, près de Lucerne. Cette
allocution entraîne une protestation
diplomatique conjointe des
puissances de l'Axe, Allemagne et
Italie. Les nazis, dans leurs
journaux, qualifient le général
suisse d'«
agent de l'Angleterre » - il
gardera cette étiquette pendant tout
le conflit. Mais, dès le mois
d'août, l'initiative de Guisan va
rendre l'espoir à l'opinion suisse,
démoralisée par la déroute
franco-britannique. Le général est
désavoué auprès des Allemands par le
président de la Confédération,
Marcel
Pilet-Golaz, également
ministre des Affaires étrangères. Ce
même Pilet-Golaz qui, en prononçant
le 25 juin
1940 un discours
préconisant «
un nouvel équilibre » en
Europe, a suscité les actes de
résistance du groupe Hausamann.
Le cinquième acte de résistance de l'été 1940 a lieu le mois
suivant, en septembre. L'Allemagne
triomphe sur le continent. La
Belgique a été submergée. La France
est hors jeu. Les Anglais sont
repliés sur leur île depuis leur
défaite de Dunkerque, début juin.
La
pression allemande sur la Suisse
est considérable. C'est à ce
moment-là que
Hans Hausamann et ses
amis - notamment
August R. Lindt,
caporal, futur ambassadeur de la
Confédération - lancent un mouvement
baptisé Aktion Nationaler Widerstand
(Action nationale de résistance)
qui, pendant quatre ans, dans
l'esprit du « putsch de Berne » et
du « complot de Lucerne », va
constituer un groupe de pression
permanent, une sorte de shadow
cabinet pro-Alliés, en exigeant
par exemple, en novembre 1940,
l'interdiction du parti pronazi
suisse. Cette équipe
semi-clandestine, autour de
Hausamann, de Lindt, des
journalistes bâlois
Albert Oeri et
Ernst von Schenk, avec des
ramifications dans tout le pays,
veille pendant quatre ans à ce que
la Suisse officielle ne s'aligne pas
sur l'Allemagne nazie, comme la
Hongrie et la Roumanie. Dans une
très large mesure, elle y parvient.
La Suisse, notamment, ne rompra
jamais avec l'Angleterre, comme le
souhaitent les Allemands. Une
Angleterre qui, après l'écroulement
de la France, incarne pour les
Européens la survie. Tout le
continent est à l'écoute de
l'Angleterre. Que va-t-elle faire ?
Nous le savons aujourd'hui, mais à
l'époque son attitude était
inconnue. Elle peut parfaitement,
pensent nombre de Suisses et
d'Européens, trouver un nouveau
compromis avec l'Allemagne,
envisager un autre « Munich ». Dès
lors, la sagesse, estiment certains,
particulièrement le président de la
Confédération,
Pilet-Golaz,
n'est-elle pas de s'inspirer de la
France et de chercher, comme Pétain,
un terrain d'entente avec le Ille
Reich ?
Dès 1940, l'armée suisse décide de demander son
soutien
militaire aux Anglais en cas
d'agression allemande. Il est prévu
d'envoyer de nuit à Londres deux
appareils DC3 de la Swissair qui
décolleront de Belp ou de Thoune.
Une mission militaire devra prendre
place dans les deux avions. Elle
demandera aux Britanniques de
bombarder les troupes assaillantes
et leurs lignes de communication.
L'armée suisse prévoit la
participation de forces aériennes
britanniques: une centaine de
chasseurs et autres avions de combat
(Spitfire et Hurricane) et des
bataillons de parachutistes. Un pont
aérien est même prévu entre la
Grande-Bretagne et la Suisse pour la
livraison de carburant, d'explosifs,
de mines, de vivres, de médicaments.
Hans Hausamann décide d'envoyer
August R. Lindt à Londres. Mais
ce
plan restera théorique, tout comme
l'entente secrète militaire établie
dès 1939-1940 avec la France en cas
d'invasion de la Suisse. Les plans
de cette action franco-suisse,
tout
à fait contraire à la neutralité,
sont découverts par les Allemands en
juin 1940, dans le train abandonné à
La Charité-sur-Loire par le
commandant en chef français
Gamelin.
Toutefois, la Suisse demeure indemne
tout au long du conflit et n'a pas à
faire appel aux Alliés.
Pourquoi ?
L'une des toutes premières raisons est la suivante: les
Allemands considèrent la Suisse
comme un petit pays qui tombera à
l'heure venue, dès la victoire
finale du grand Reich. La deuxième
raison est la détermination de
l'armée, appuyée par la population,
à détruire les lignes ferroviaires
conduisant en Italie. En demeurant
en paix avec la Suisse, les
Allemands peuvent
utiliser ces
axes
de communication à l'abri des
bombardements anglais. En effet, la
Grande-Bretagne respecte la
neutralité de la Suisse: elle ne
bombarde jamais le pays, si ce n'est
par erreur (Genève-Carouge et
Renens, juin 1940). En revanche,
elle viole régulièrement son espace
aérien.
La troisième raison de la non-invasion est la faculté pour
les Allemands de
protéger leurs
nationaux et leurs biens dans le
monde entier grâce à la neutralité
et à la Croix-Rouge internationale,
dont les dirigeants sont nommés par
le gouvernement fédéral. En retour,
la Grande-Bretagne, les Etats-Unis
et les Alliés en général
sont
protégés juridiquement en Allemagne
et dans les territoires dépendant
d'elle par la Confédération. La
Suisse, vers 1943, a « en charge »
les quatre cinquièmes environ des
pays du monde (protection juridique,
assistance aux personnes,
administration des propriétés
«ennemies»). Le pays dispose d'un
pouvoir considérable d'intercession
qu'il utilise pour se faire
respecter. La Confédération est
alors comparable à un cabinet
d'avocats, unique sur la place, non-renouvelable, plaidant pour les
deux camps et représentant chacun
des plaignants auprès de l'autre.
La quatrième raison pour laquelle la Suisse n'est pas
envahie, ce sont ses banques, qui
ouvrent le monde extérieur au IIIe
Reich et lui permettent l'achat de
devises (dollars et livres sterling)
contre des marchandises allemandes
et de l'or, sur l'origine duquel les
banquiers, c'est le moins que l'on
puisse dire, ne sont pas
excessivement sourcilleux.
La cinquième raison est le maintien de l'essentiel de ses
échanges avec l'Allemagne, après
l'effondrement de la France. La
France et l'Angleterre admettent
d'ailleurs, dès le début du conflit,
la poursuite de ces relations. La
Confédération n'a du reste pas
d'autre choix: elle travaille avec
l'Allemagne parce qu'elle ne possède
aucune matière première, aucune
énergie lui permettant de faire
tourner son économie.
C'est donc une attitude globale assez « vichyste » (gagner du
temps, biaiser, survivre), avec,
toutefois, une énorme différence.
Les Suisses concèdent aux Allemands
le maintien des échanges et
acceptent de financer leurs
exportations en ouvrant des crédits
au Reich, mais à une
condition:
la
Suisse ne rompra pas avec
l'Angleterre. Alors que Berlin
voudrait l'amener à signer un «pacte
d'acier» ou son équivalent, elle
exige des Allemands qu'ils laissent
passer, pendant quatre ans, les
marchandises et même les instruments
de précision fabriqués en Suisse et
à destination du Royaume-Uni,
notamment pour la Royal Air Force.
La Suisse ne cesse pas un seul Jour
ses relations avec les Anglo-Saxons.
Ses échanges avec les Alliés
demeurent très importants:
entre
1940 et 1944, le pays réalise pour 2
milliards de francs suisses
d'importations et pour 1,7 milliard
d'exportations. Quant aux
exportations vers l'Allemagne, elles
atteignent 2,601 millions de francs
suisses et les importations se
montent à 3,133 millions pour la
même période.
Il y a donc eu une résistance suisse. Elle accueille la
Résistance française et elle sert
d'intermédiaire entre l'état-major
de la Résistance à Lyon et à
Londres. Les MUR (Mouvements unis de
la Résistance) s'installent à Genève
avec de faux papiers admis par
l'armée suisse - plus précisément
par l'état-major du général Guisan,
dont le chef est un intellectuel
parisien, un Suisse de France,
Bernard Barbey. Il conseille Guisan
dans l'ombre durant quatre ans; il
aide Hausamann et ses amis.
Mais
alors pourquoi, soudain, vers 1990,
se met-on à mal juger la
Confédération? Avant tout parce que
l'Etat ne sait pas affronter le
problème des fonds juifs en
déshérence. Il laisse chaque
banquier traiter avec chaque ayant
droit. En France, tout compte
bancaire dont le propriétaire ne
donne pas signe de vie pendant dix
ans est automatiquement versé à un
organisme public, la Caisse des
dépôts et consignations. Les ayants
droit ont ensuite vingt ans pour
récupérer leur bien. Au-delà, les
sommes reviennent à l'Etat. Si la
Suisse avait eu une organisation
comparable, elle n'aurait pas été en
butte à la campagne de dénigrement
dont elle a été victime.
Mais par-dessus tout, la cause du discrédit dont souffre la
Suisse, c'est
sa passivité,
son
incapacité à répondre aux
accusations dont elle a été l'objet.
Si les Suisses avaient pu raconter
ce que fut leur résistance, ils
auraient eu une position morale bien
meilleure. Malheureusement, ils sont
fâchés avec l'Histoire.
Le récit visionnaire de Hans Hausamann
Hans Hausamann, fondateur de l'Action nationale de
résistance, rédige, dès le 13 juin
1940, un rapport qu'il adresse au
colonel Masson, chef des services
secrets suisses, et, à travers ce
dernier, au général
Guisan et à
l'ensemble des autorités suisses.
Avec une vision prophétique, il
décrit la guerre telle qu'elle va se
dérouler. Ce rapport capital, qui se
trouve dans les Archiv für
Zeitgeschichte (Archives d'histoire
contemporaine) de l'Ecole
polytechnique fédérale de Zurich -
et qui est inconnu de la plupart des
Suisses, y compris des chercheurs de
la commission Bergier - souligne la faiblesse de
l'Allemagne hitlérienne en quelques
phrases. « La flotte anglaise, écrit
Hausamann, renforcée par de
nombreuses unités de la marine
américaine, n'est pas du tout
handicapée. Elle peut continuer à
agir quand bien même les îles
Britanniques seraient envahies et ne
pourraient plus lui servir de base.
La flotte anglaise pourrait malgré
tout continuer la lutte, parce que
les armées allemandes sont
incapables d'atteindre les bases
britanniques du grand large.
On peut
prévoir sans hésitation aucune une
entrée prochaine des Etats-Unis
d'Amérique dans la guerre, les
Balkans vont bientôt s'enflammer.
Vraisemblablement, tout va commencer
par une action concertée
germano-italienne. La mainmise
allemande sur les Balkans
constituera un simple détour pour
s'emparer de positions stratégiques
en vue de combattre la Russie et,
ultérieurement, d'amoindrir les
effets du blocus anglais. Il faut
bien se mettre dans la tête une
évidence, il est hors de question
que l'Angleterre capitule.
L’Angleterre tiendra. Elle combattra
jusqu'à son dernier souffle, quand
bien même il n'y aurait aucun espoir
d'aucune sorte. L’Angleterre est à
même de mobiliser la moitié du monde
contre l'Axe [...]. Comment
l'Angleterre va-t-elle conduire la
guerre? Elle n'a plus de base
opérationnelle sur le continent et,
du coup, il n'y aura pas, à court
terme, de bataille sur la terre
ferme. En gros, voici quel sera le
programme de guerre des Anglais: -
lis vont procéder à un blocus
systématique du ravitaillement au
sens large des puissances de l'Axe.
- ils vont user le moral du peuple
allemand et du peuple italien par
des attaques aériennes incessantes,
accompagnées d'une action continue
de propagande. - ils vont empêcher
l'envoi de troupes en renfort dans
les colonies italiennes. Puis ils
vont s'appuyer sur les indigènes
pour renverser le pouvoir colonial
italien. Ils vont mobiliser d'autres
peuples contre l'Axe, à commencer
par le peuple américain, mais il y
en aura d'autres. Ils vont soutenir
les Etats des Balkans contre l'Axe.
Ils vont ensuite soutenir la Russie
dans sa résistance contre l'invasion
allemande, qui partira des Balkans
et de l'Europe de l'Est. [...]
Voilà, dans les grandes lignes, ce
que vont faire les Anglais. En
d'autres termes, après l'écroulement
soudain de la France, il faut
prévoir une très longue guerre. Son
issue sera la suivante: l'Allemagne
ne parviendra pas à mettre
l'Angleterre à genoux et l'Allemagne
sera vaincue. [...]»
Il y a donc une résistance suisse qui, en 1940, sait prévoir
les événements et mettre en garde
les autorités contre toute
complaisance à l'endroit du IIIe
Reich. Dans ce même rapport de douze
feuillets dactylographiés, Hans
Hausamann recommande de résister,
«quel que soit le prix de cette
résistance». Il écrit: «
L’étranger
nous laissera peut-être vivre s'il
sait que nous combattrons, que nous
détruirons la totalité de nos
approvisionnements, que nous
démolirons complètement nos chemins
de fer, que nous empoisonnerons nos
sources, que nous ferons sauter nos
viaducs, que nous réduirons nos
fabriques en cendres»
Le rapport Bergier: six ans d'enquête
De 1996 à 2002, la «commission indépendante d'experts
Deuxième Guerre mondiale», dite
Bergier, a procédé à une
investigation sur l'attitude de la
Suisse entre 1939 et 1945, tout
particulièrement dans les domaines
de l'accueil des réfugiés et de
l'activité des banques. Cette
commission, instituée par le
gouvernement et les chambres
fédérales suisses, a fait paraître
en mars dernier son vingt-quatrième
et dernier volume. Elle est parvenue
à la conclusion qu'il n'y a
pas eu
d'action concertée tentant à
dépouiller les dépositaires de
fonds, mais elle a été
sévère sur la
coopération industrielle et
économique avec les nazis. Ce que
Marc Bretton, du Journal de Genève,
résume par: « Les Suisses ne furent
ni héros ni salauds. » Si elle
évoque en quelques pages - sur
plusieurs milliers - la résistance
suisse, elle ne parle pas du tout de
Hans Hausamann...