Une
fois de plus, un souverain, Louis IV de Bavière, avait pu se
constituer une puissance patrimoniale qui lui donnait la
prépondérance dans l'empire et cela les princes ne l'acceptaient
pas. Ils se montrèrent accessibles aux propositions des
Luxembourg, qu'encourageait
Clément
VI,
un ami de la famille. Le 11 juillet 1346,
Charles,
margrave de Moravie, le fils de Jean de Bohème, fut élu roi des
Romains par son père, le duc de Saxe et les trois électeurs
ecclésiastiques, en tête Baudouin de Trèves. La guerre civile
allait-elle incendier de nouveau l'Allemagne ? Si les princes
avaient peur de voir Louis les dominer et l'abandonnaient, que
ferait le peuple des villes ? L'âme meurtrie par l'interminable
interdit, accepterait-il d'obéir à Charles, qui n'était qu'un
Pfaffenkoenig, un « roi des curés » ?
En 1346, personne ne savait que,
cette fois, le destin rentrerait ses
griffes et que l'avenir, au lieu de
servir le pire, chargerait le nouvel
élu de préparer le meilleur: la
réforme de l'empire.
Rien de plus naturel qu'une démarche
en Avignon où régnait l'ancien
précepteur de Charles, Clément VI;
le candidat à l'empire promit
d'annuler les mesures prises par son
grand-père, Henri VII, et reconnut
au Saint-Père le vicariat d'empire
pendant la vacance du trône. Le 28
avril 1346, le pape invita les
électeurs
à remplacer Louis,
ce qu'ils firent le 26 juillet
suivant. Une étape était franchie,
mais il restait du chemin à faire.
En octobre 1354, accompagné de trois
cents cavaliers seulement, il
franchit les Alpes, reçut à Pavie le
6 janvier 1355 la couronne des
Lombards, poursuivit sa route en
évitant soigneusement de se mêler
des affaires intérieures des cités ;
il se contenta de nommer moyennant
finances des vicaires d'empire. À
Rome, après avoir prié comme un
simple pèlerin dans les basiliques,
il se fit couronner au Latran par le
cardinal d'Ostie le jour de Pâques
et repartit le soir même pour bien
montrer qu'il ne considérait pas
Rome comme sa capitale. Peu de temps
après son séjour en Italie,
l'empereur convoqua l'assemblée
solennelle qui s'ouvrit à Nuremberg
le 25 novembre 1355.
Mettre de l'ordre dans les
institutions et corriger les plus
graves de leurs défauts,
tel était le vaste programme que
Charles fixa d'entrée de jeu aux
participants, un programme dont une
partie seulement put être réalisée ;
encore les quelques semaines que
dura cette diète ne suffirent-elles
pas pour mettre au point tout ce qui
avait été décidé ; les travaux
reprirent à Metz où le jour de Noël
1356 l'ensemble des actes fut
publié.
Il ne s'agissait de rien moins que
d'un code impérial (Kaiserliches
Rechtsbuch), appelé communément à
partir du XVe siècle
Bulle d'Or.
Sur les trente et une clauses que
contenait ce document capital,
quatre seulement ne concernaient pas
l'élection du roi des Romains: une
définition de la Fehde,
l'interdiction de créer des ligues
urbaines et d'accorder le droit de
bourgeoisie à des personnes
n'habitant pas en ville, enfin la
condamnation des péages illégaux.
Tout le reste réglait minutieusement
la désignation du souverain et le
statut des princes constituant le
corps électoral. Le premier problème
qu'il importait de résoudre était
celui du droit de vote. Personne ne
le contestait aux archevêques de
Trèves, de Cologne et de Mayence; on
ne songeait pas non plus à le
refuser au roi de Bohème, mais la
maison de Saxe avait deux branches ;
on retint celle des
Wittenberg
; les
Wittelsbach
étaient comtes palatins du Rhin et
ducs de Bavière ; les premiers seuls
bénéficièrent de l'électorat ;
enfin, l'aîné des deux frères qui
détenaient le margraviat de
Brandebourg fut choisi comme
électeur. Afin d'éviter à l'avenir
confusions et disputes, les
électorats furent déclarés
indivisibles
; ils seraient transmis par
primogéniture en ligne directe ; en
cas de minorité, l'oncle le plus âgé
du prince voterait à sa place
jusqu'à ce qu'il eût dix-huit ans.
Si le lignage s'éteignait,
l'empereur serait libre d'en
désigner un autre à sa guise, sauf
en Bohème, car le droit d'élire un
nouveau monarque dans ce pays
appartenait à ses états. Trouver des
prétextes légaux à la désignation
d'un anti-roi n'était plus possible.
D'autre part, la dramatique histoire
des relations entre le sacerdoce et
l'empire était close. Le monarque
qui avait été traité non sans raison
de « créature des prêtres » avait
choisi de régler le problème en ne
le posant pas ; la Bulle passait
sous silence l'approbation et la
confirmation revendiquées par le
souverain pontife, pas plus qu'elle
n'évoquait le vicariat auquel le
Saint-Siège prétendait pendant la
vacance de l'empire. Le successeur
de Louis de Bavière avait donc pris
les mesures nécessaires pour que
jamais plus l'interdit ne fût jeté
sur ses États et qu'une fois pour
toutes la querelle des « deux
moitiés de Dieu » prît fin. Le rôle
des électeurs n'était pas seulement
confirmé, il était également élargi
; la Bulle d'Or en faisait les
associés de l'empereur qui, une fois
au moins par an, délibérait avec eux
des affaires du royaume. De plus,
ces « colonnes de l'empire »
occupaient naturellement dans
l'édifice politique une place
privilégiée : les attaquer, c'était
s'exposer aux peines prévues pour
les crimes de lèse-majesté ; les
électorats étaient dotés de
prérogatives si larges qu'ils
ressemblaient de près à des États
souverains. Mais il était inévitable
que les princes dont le statut
n'avait pas été relevé par la Bulle
d'Or fussent tentés d'acquérir eux
aussi les privilèges accordés aux
membres du corps électoral. Le
gendre de Charles, Rodolphe de
Habsbourg, ne tarderait pas à
montrer l'exemple.
La Bulle d'Or avait
incontestablement clarifié les
choses. L'empire, qui depuis très
longtemps évoluait en ce sens, était
désormais un
assemblage de principautés
dotées à tout le moins d'une très
large autonomie et dans sept cas
d'une quasi-souveraineté ;
l'empereur était en quelque sorte le
président d'un organisme que les
constitutionnalistes actuels
appelleraient fédération. Mais quel
était le rôle de ce président ?
Veiller à l'unité de l'ensemble ?
Certes. Conférer à l'action des
princes qui, en droit, tenaient de
lui leur pouvoir, la légitimité
nécessaire ? Sans aucun doute. Ces
missions pouvaient être accomplies
sans grands efforts financiers, mais
il en était d'autres qui, elles,
étaient fort coûteuses. La paix
publique était le souci tenaillant
des faibles ; la Fehde n'était pas
entièrement interdite ; limiter
l'exercice de ce qui restait un
droit demandait des moyens
considérables ; la justice et la
police ont toujours été très
étroitement associées aux finances.
Or, de finances l'empereur n'en
avait que très peu, le rendement de
ce qui restait du domaine était
généralement médiocre ; les villes
impériales seules procuraient au
souverain des revenus appréciables ;
elles ne pouvaient suffire à porter
un fardeau que le développement des
services administratifs et
l'évolution des techniques
militaires alourdissaient de plus en
plus. Ces ressources évidemment
insuffisantes tendaient à n'être
qu'une peau de chagrin : elles
étaient souvent données en gage aux
créanciers qui avaient accepté de
prêter à l'empereur l'argent dont il
avait besoin. Dans ces conditions,
il était impossible de créer les
institutions sans lesquelles un
souverain ne pouvait pas se faire
obéir. Charles, qui avait eu sous
les yeux le modèle français pendant
son séjour parisien, savait ce
qu'était un État digne de ce nom. Ce
que Charles IV empereur ne pouvait
pas mettre en chantier, Charles roi
de Bohème s'efforcerait de le
construire dans le pays qu'il
considérait comme sa patrie ; il y
avait les coudées franches.
Avoué de l'Église, le Pfaffenkoenig
de naguère n'oubliait pas que ce
titre comportait des devoirs. Avec
le pape, il crut purger la
chrétienté des grandes compagnies en
les envoyant à la rencontre des
Turcs ; ces croisés d'occasion
n'allèrent que jusqu'en Alsace et la
mirent en coupe réglée en 1365.
Trois ans plus tard, il rejoignit
Urbain V
à Rome où ce pape avait l'intention
de s'installer ; deux mois durant,
les deux plus hautes autorités du
monde chrétien donnèrent l'image
d'une entente parfaite ; un
revirement qui ne laissa pas de
frapper les contemporains ; Canossa
semblait loin !
Charles avait résolument tourné la
page des terribles conflits qui
avaient mis aux prises les « deux
moitiés de Dieu »
; ce fin politique avait
certainement senti que l'exil en
Avignon affaiblissait la papauté et
l'obligeait à mettre une sourdine à
ses prétentions théocratiques ; le
moment était venu de
soustraire, sans éclats inutiles, la
désignation de l'empereur à toute
intervention de l'autorité
pontificale.
Une désignation réglée désormais de
telle sorte qu'il n'y eût plus à
l'avenir de ces élections
contestées, génératrices de guerres
civiles.
Le 1er juin 1376, les
électeurs se mirent d'accord pour
élire le fils de Charles,
Wenceslas.
Ce fut alors le pape qui protesta,
estimant que l'élection d'un fils du
vivant de son père était un acte
insolite ; il exigea du fils comme
du père qu'ils prissent l'engagement
de ne plus recourir dorénavant à
cette procédure. Charles répondit de
façon évasive ; le pape éleva le ton
: qu'un roi fût sacré sans l'accord
du souverain pontife était
inadmissible. Cette sévère
mercuriale eut le don d'irriter les
électeurs qui confirmèrent leur vote
et poussèrent au sacre de Wenceslas,
qui fut couronné à Aix-la-Chapelle
le 5 juillet; Charles s'efforça de
calmer les esprits en Avignon ;
Grégoire XI
mourut avant d'avoir pu expédier les
bulles d'approbation, au printemps
1378, à Rome où il venait de ramener
la Curie. Rentré chez lui,
l'empereur apprit, au cours de l'été
1378, que les cardinaux
considéraient l'élection d'Urbain VI
comme nulle ; il écrivit aussitôt à
la reine de Naples et la pria de
raisonner le Sacré Collège. Il
mourut le 29 septembre avant que la
nouvelle du
schisme
l'eût atteint ; sa piété sincère eût
été blessée gravement s'il avait su
que « la tunique sans couture »
s'était déchirée et s'il avait pu
prévoir qu'elle le resterait pendant
près de quarante ans.
Jean de Paris
prône la séparation des deux
domaines et des deux offices. A la
même date l'auteur anonyme de la
Quaestio de potestate papae, traité
davantage connu sous le titre de Rex
pacificus, avance des idées encore
plus fermes. Opposant dans une
composition savante les arguments
pour et contre la suprématie
temporelle du pape, il affirme que,
si l'unité de la société humaine,
découlant de la création, est
obligatoire, elle se réalise d'abord
dans l'État, qui est le coeur du
corps dont l'Église est l'âme et qui
est donc l'organe de la vie par
lequel vivent tous les membres.
Marsile de Padoue
dans texte Defensor pacis, souligne
que sa préoccupation majeure est de
déterminer les meilleurs moyens de
faire régner ici-bas l'ordre et la
paix. La pensée de
Guillaume d’Occam
s'élabore à partir d'une violente
critique de l’Eglise d'Avignon,
considérée comme une déformation de
la véritable Église par suite de la
tyrannie et de l'injustice des papes
de ce temps et de certains pontifes
de l'époque précédente,
arbitrairement et faussement
justifiées par quelques
intellectuels et d'abord par les
canonistes. La Papauté, pour Occam,
s'est rendue coupable depuis
plusieurs siècles en accaparant un
pouvoir temporel qu'elle n'avait
jamais reçu et auquel elle n'avait
aucun droit.
A partir des années 1380, on semble
moins s'intéresser, dans les milieux
politiques et intellectuels, aux
relations de l'Eglise et de l'État.
La Papauté et le pouvoir
ecclésiastique sont d'ailleurs
affaiblis par le
Grand Schisme
qui divise la Chrétienté en deux
obédiences à la suite de la double
élection de 1378 et qui prend fin
seulement avec la désignation de
Martin V
au
concile de Constance en 1417.
Cette déchirure de l'unité marque la
mort de la Chrétienté médiévale,
dont la notion avait déjà été bien
altérée depuis le XIIIe siècle. La
crise ecclésiastique profita donc
aux rois qui parvinrent à limiter
les possibilités d'intervention de
la Papauté (fiscalité sur les
clercs, justice) et même du clergé
dans les affaires publiques et qui
obtinrent à l'inverse de
s'introduire dans certains secteurs
du domaine ecclésiastique (contrôle
de la désignation des évêques). Il
apparaît clairement, au terme de
cette étude, que, dans le dialogue
entre les deux pouvoirs, c'est le
plus souvent l'Église qui s'exprime
sur elle-même et qui, pour le moins,
inspire les propos sur l'Etat et sur
les rapports de celui-ci avec elle.
L’argumentation, cependant, évolue
au cours des siècles. Au tout début
du Moyen Age, on a essayé, de part
et d'autre, de déterminer les
relations en les fondant sur le
dualisme et sur la coopération des
pouvoirs, tout en soulignant la
spécificité et la valeur singulière
du magistère ecclésiastique. A
l'époque carolingienne, à l'inverse,
la distinction des domaines ne
parvient plus à être discernée
clairement au niveau de la décision,
du fait que l'on exalte le principe
d'un gouvernement moral exercé en
fonction de la loi chrétienne, tenue
pour la référence fondamentale,
soit, dans un premier temps, par
l'empereur agissant en étroite
collaboration avec les évêques dans
un système césaropapiste qui conduit
à la sacralisation du pouvoir
politique, soit, dans un second
temps, par l'Eglise servant de guide
à ces pouvoirs. Dans la deuxième
moitié du XIe siècle et au début du
XlIe siècle, le pape, qui s'affirme
comme l'autorité suprême et unique
de l'Église, en tire qu'il a aussi
pleine et unique autorité au
temporel, cette première affirmation
théocratique marginalisant le
dualisme et tendant à désacraliser
les offices civils. En revanche,
sous l'effet des mutations
culturelles, intellectuelles et
politiques, la distinction des
offices et la séparation des
domaines reprennent vigueur au XIIe
siècle. C'est en repensant et en
exploitant ces données qu'Innocent
III reconstitue la
théorie théocratique en plaçant le
pouvoir pontifical non seulement à
la tête du spirituel selon la
tradition née au XIe siècle, mais
aussi au sommet du temporel sans
prétendre toutefois que cette
position soit intrinsèquement liée à
son office religieux; il avance
seulement que le pontife a deux
souverainetés distinctes, ou encore
une souveraineté unique qui
s'accomplit par l'intermédiaire de
deux offices distincts, l'un et
l'autre créés par Dieu; il a le
gouvernement plein et direct de l'un
parce qu'il est le prêtre suprême,
ce qui lui donne le contrôle moral
et un droit d'intervention tout à
fait exceptionnel sur l'autre, parce
qu'il a reçu cette mission
particulière de Dieu. Au XIIIe
siècle, le très violent conflit
entre le Sacerdoce et l'Empire
conduit à une exaspération de la
théocratie, dont l'exposé paraît
mêler alors tous les arguments
élaborés depuis le Xle siècle,
encore que l'on décèle aussi une
certaine volonté de modération afin
de respecter le dualisme. Les
nouveaux différends et débats du
XIVe siècle font d'ailleurs
ressurgir celui-ci au premier plan
et permettent à des auteurs
d'affirmer, parfois avec exaltation,
les droits de l'État et du pouvoir
politique.