Boniface
VIII, à qui les électeurs s'étaient contentés d'annoncer la
désignation d'un souverain et s'étaient bien gardés de dire dans
quelles circonstances la succession d'Adolphe de Nassau s'était
ouverte, avait fini par apprendre la vérité ; furieux d'avoir
été trompé, il fit une scène terrible aux représentants venus
d'Allemagne ; la couronne impériale sur la tête, l'épée au côté,
il hurla : «
César, c'est moi ; c'est moi qui suis l'empereur !
» Qu'Albert Ier fût l'allié de Philippe le Bel n'était pas fait
pour lui attirer la sympathie du pontife qui, en décembre 1301
dans la bulle
Ausculta fili,
avait enjoint au Très-Chrétien (Philippe le Bel) de venir à Rome
où de graves accusations avaient été portées contre lui. Le roi
des Romains tenait plus à la couronne impériale qu'à l'amitié de
la France ; il consentit à prêter le serment que Boniface VIII
exigea de lui, un serment qui rappelait fâcheusement celui que
prononçaient les officiers pontificaux chargés d'administrer le
patrimoine de Saint-Pierre. En plus, Albert dut promettre de ne
pas désigner dans les cinq ans à venir un vicaire en Toscane
sans l'accord du Saint-Siège et, bien entendu, de rompre ses
liens avec Philippe le Bel. Humiliation que les historiens
reprocheront sévèrement au roi des Romains plus tard.
Humiliation sans lendemain, puisqu'elle était intervenue le 18
août 1303 ; le 7 septembre, les événements d'Anagni brisèrent
les énergies vitales de Boniface, qui mourut le 11 octobre
suivant. Pour Albert, tout était à recommencer.
Mais il fut assassiné dans un coup de folie, tout près du berceau de la
dynastie, le château de Habsbourg, en mai 1308. Tout au cours de
ces conflits et en d'autres occasions, Boniface VIII expose une
doctrine qui apparaît pleinement théocratique et qu'il formule
en des expressions fracassantes et exaltées. C'est ainsi que,
les princes allemands ayant déposé Adolphe de Nassau et désigné
à sa place comme roi de Germanie Albert d'Autriche, il leur
adresse le 13 mai
1300
une lettre très ferme pour déclarer que c'est de l'Église
romaine qu'ils tiennent leur privilège d'élire et que c'est
parce qu'elle le veut bien qu'ils peuvent choisir un roi, car,
en droit, la concession du pouvoir n'appartient qu'à elle. C'est
là une prétention tout à fait contraire à la doctrine d'Innocent
III et même d'Innocent IV et de ses successeurs qui, pendant le
Grand Interrègne (1250-1273), n'ont jamais envisagé de désigner
eux-mêmes le roi de Germanie empereur, mais se sont toujours
adressés à ce sujet aux princes électeurs pour les inciter ou
les freiner selon les circonstances. Tout cela exalte finalement
la totale
reductio ad unum
et l'unique souveraineté du pontife romain, à partir d'une
réflexion qui est moins dans la tradition d'Innocent IV que dans
celle de la théocratie grégorienne et qui contient, comme
celle-ci, une appréciation pessimiste de l'État, qui, s'il n'est
pas intégré à l'Église, est une institution diabolique, oeuvre
du Mal, et l'est donc en soi.
Signalons encore la bulle Unam
Sanctam (Avril 1302),
laquelle est un résumé de la théocratie pontificale.