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S’il est un homme à qui
l’on peut sans conteste appliquer l’expression allemande Menschen,
die die Geschichte machen, «les
hommes qui font l’histoire», c’est bien le prince
de Bismarck.
Sa forte personnalité a
marqué profondément l’histoire de son temps, qu’il
s’agisse de l’Allemagne ou de l’Europe tout entière. En
Allemagne, Bismarck fut le principal artisan de la destruction
de la Confédération germanique imaginée par l’Autriche
en 1815, à laquelle il substitue une Confédération
de l’Allemagne du Nord (1867), puis un
Empire allemand (1871), tous deux soumis à l’hégémonie
de la Prusse. Ce Reich bismarckien, le deuxième
de l’histoire de l’Allemagne, Bismarck s’applique à le
consolider en luttant contre ses ennemis – catholiques (Kulturkampf ),
socialistes, minorités ethniques –, en le dotant
d’institutions communes et surtout d’une armée
puissante. Celle-ci permet à l’Allemagne de jouer en
Europe, pendant près de vingt ans (1871-1890), un rôle prépondérant. L’«Europe bismarckienne»
est celle dont le nouveau Reich occupe le centre, et dans
laquelle la politique des autres puissances s’ordonne par
rapport à la volonté du «chancelier
de fer», ou aux intentions qu’on lui prête.
Bismarck n’a pas pu toujours,
pour autant, agir conformément à ses désirs. C’est
pourquoi la problématique bismarckienne est moins marquée
par des théories ou des doctrines (dont ce grand réaliste ne
s’embarrassait guère) que par l’écart inévitable entre
les intentions et les réalisations, par les événements
fortuits qui viennent déranger les plans du ministre, les résistances
qu’il rencontre de la part de l’Autriche ou de la France,
les paris qu’il risque et qu’il gagne le plus souvent,
mais pas toujours. Le bilan, positif malgré tout, conduit à
voir en Bismarck l’un des plus habiles artisans de la
grandeur de l’Allemagne.
Le
député et le diplomate
Otto von Bismarck naît à
Schönhausen, dans l’ouest du Brandebourg (Altmark). Après
des études secondaires à Berlin, un bref passage aux
universités de Göttingen et de Berlin semble orienter
Bismarck vers une carrière
administrative. Mais il y renonce bientôt pour faire
valoir ses domaines de Kniephof (Poméranie) et de Schönhausen.
C’est là que se placent les débuts, modestes, de Bismarck
dans la vie politique: d’abord député aux états
provinciaux de Brandebourg, il est élu en 1847-1848 au
Landtag uni convoqué par Frédéric-Guillaume IV ;
il y siège à l’extrême droite. La
révolution
de 1848 l’indigne, et il cherche vainement à
pousser à l’action le prince Guillaume, frère du roi,
qu’il juge faible et indécis. Après un échec à la
Constituante prussienne (mai 1848), Bismarck est élu au
Landtag en février et juillet 1849, et siège en 1850 au
parlement d’Erfurt. Il n’approuve pas pour autant la «politique
d’union» de Frédéric-Guillaume IV
et de ses conseillers: dans ses interventions à la tribune,
dans les articles qu’il donne à la Kreuzzeitung, Bismarck
se montre au contraire partisan acharné de l’Autriche et
condamne toutes les tentatives de réformer la Confédération
germanique. Prenant la parole au Landtag, le 3 décembre
1850, il ne craint pas d’approuver la «reculade
d’Olmütz», seul parti raisonnable après l’échec
d’une politique insensée.
C’est précisément cette
attitude qui vaut à Bismarck sa première mission
diplomatique. Mais ses idées ne vont pas tarder à évoluer
dans un sens que ne prévoyaient certes pas les dirigeants
prussiens.
Bismarck
est nommé en 1851 représentant
de la Prusse à la Diète fédérale (Francfort);
on lui donne mission de rétablir avec l’Autriche les bonnes
relations compromises par la crise de 1850. Mais les rapports
qu’il entretient avec les représentants de l’Autriche ne
tardent pas à le convaincre que c’est chose impossible.
L’Autriche n’oublie pas que la Prusse a cherché, en 1849
et 1850, à l’évincer du Bund, ou du moins à y affaiblir
sa position. À la rancune se joint le mépris pour
l’adversaire qui a dû s’humilier à Olmütz.
Bref,
l’entente Autriche-Prusse, telle qu’avait réussi à la
maintenir Metternich,
appartient à un passé révolu. Bismarck en tire les conséquences:
pendant que se déroule la guerre de
Crimée, il s’efforce de gêner au maximum la
politique autrichienne. Dans le Prachtbericht qu’il
adresse le 26 avril
1856 au président du Conseil Manteuffel,
Bismarck expose les idées dont il ne se départira plus: il
n’y a pas place en Allemagne pour deux grandes puissances;
tôt ou tard, l’affrontement de la Prusse et de l’Autriche
se produira. Il faut donc s’y préparer en recherchant des
alliances, et d’abord celle de la France. Non, certes, par
sympathie pour ce pays: «En politique
extérieure, écrit Bismarck à Ludwig von Gerlach le
21 mai
1856, je suis libre de tout préjugé
[...]. La France ne m’intéresse que par son incidence sur
la situation de ma patrie.» Ces vues sont mal
accueillies à Berlin où l’on se défie de la France; ni
les conservateurs ni le prince Guillaume, devenu régent en
octobre 1858, ne veulent d’une politique antiautrichienne et
profrançaise.
En
raison de son hostilité envers l’Autriche, Bismarck quitte,
le 20 janvier
1859, Francfort pour Saint-Pétersbourg,
où il assumera les fonctions d’ambassadeur
jusqu’en 1862, puis pour Paris. C’est au cours de cette
dernière et brève ambassade (mai-sept. 1862) qu’il reçoit
un télégramme le rappelant à Berlin.
Le
ministre-président de prusse
Le 22 septembre 1862, Guillaume Ier
reçoit Bismarck au château de Babelsberg près de Potsdam.
La situation intérieure de la Prusse était grave: en
conflit avec le Landtag depuis 1858 sur la question des crédits
militaires, le roi ne voyait d’autre issue que d’abdiquer.
Bismarck combat cette résolution et s’engage à faire voter
les lois sur l’armée: le roi cède,
il nomme Bismarck ministre d’État sans portefeuille et
ministre-président par intérim. Dès le 30 septembre, les
membres de la commission des finances savent à quoi s’en
tenir sur les méthodes que compte appliquer le nouveau
ministre: «L’Allemagne ne s’intéresse
pas au libéralisme de la Prusse, mais à sa force [...]. Ce
n’est pas par des discours et des votes à la majorité que
les grandes questions de notre époque seront résolues, comme
on le croyait en 1848, mais par le fer et par le sang .»
Scandale énorme: de
nouveau, le roi hésite et se reprend. En gare de Jüterbog,
Bismarck lui redonne courage. Le 8 octobre, il
est nommé ministre-président à titre permanent et prend
aussi le portefeuille des Affaires étrangères.
Bismarck a été appelé pour résoudre
la crise intérieure que traverse l’État prussien. Il s’y
emploie pendant quatre ans au milieu des pires difficultés,
utilise les prorogations et la dissolution (4 sept. 1863),
fixe le budget et lève les impôts par décrets, au
mépris de la Constitution prussienne de 1850. Mais la
machine de l’État ne peut s’arrêter: «Celui
qui a la force pour lui va de l’avant.»
Bismarck place toutefois au
premier plan le problème extérieur: dès le 4 décembre
1862, il exprime à l’ambassadeur autrichien Karolyi
son désir d’améliorer les relations
de la Prusse avec son pays. Mais il ne
faut pas compter sur des concessions de la part de la Prusse:
la place de l’Autriche n’est pas en Allemagne, mais dans
l’espace danubien et balkanique. En février 1863, Bismarck
fait rejeter par la Diète de Francfort un projet autrichien
de réforme de la Confédération germanique. Le conflit n’éclate
pas immédiatement; bien plus, la crise de l’État danois,
qui fait suite à la mort de Frédéric VII,
est réglée par une collaboration des deux puissances,
auxquelles le Danemark abandonne les duchés de Schleswig
et de Holstein. Mais cette
collaboration ne dure pas; l’année suivante, la guerre est
évitée de justesse grâce à un compromis provisoire, la convention
de Gastein (14 août 1865).
Rien cependant n’est réglé:
les deux puissances conservent les mêmes objectifs
inconciliables. Bismarck, qui, au printemps 1866, opte pour la
guerre, se préoccupe de gagner l’opinion allemande, peu
favorable dans l’ensemble. Le sort des duchés arrachés au
Danemark ne la passionne plus: très habilement, Bismarck fait
porter le débat sur la question de la réforme de la Confédération.
Le projet qu’il dépose à la Diète comporte l’élection
au suffrage universel d’un parlement allemand et donne à la
Prusse la parité avec l’Autriche dans
la direction de la Confédération. En même temps, sur
les conseils de Napoléon III
qu’il est allé voir à Biarritz en octobre 1865, Bismarck
signe avec l’Italie un traité
d’alliance qui obligera l’Autriche à se battre sur
deux fronts (8 avr. 1866).
La guerre, qui éclate en
juin 1866 entre la Prusse d’une part, l’Autriche
et les États allemands de l’autre, est réglée en quelques
semaines par la victoire prussienne de Sadowa
(3 juill. 1866).
Mais, pour Bismarck, celle-ci
marque le début d’une des périodes les plus difficiles de
sa carrière. Il lui faut d’abord, une fois la question
allemande tranchée par les armes, s’opposer à son
souverain, Guillaume Ier,
qui rêve d’accroissements territoriaux aux dépens de l’Autriche,
et, surtout, empêcher Napoléon III,
dont il a dû accepter l’offre de médiation, de limiter les
effets de la victoire prussienne. Il y réussit en ne recevant
l’ambassadeur de France qu’après la signature des préliminaires
de paix avec l’Autriche (Nickolsburg, 26 juill. 1866) et en
éludant les demandes de «pourboire» que Napoléon III présente
pour prix de ses bons offices. La paix
de Prague (23 août 1866) reprend pour l’essentiel
les préliminaires signés quatre semaines auparavant.
Elle
vaut à la Prusse des annexions – sans plébiscite – que
le Landtag vote le 7 septembre:
Hesse-Cassel, Nassau, Francfort,
Schleswig-Holstein, Hanovre. C’est pour Bismarck
l’occasion de se réconcilier avec le Landtag. Le nouveau
Landtag, élu le jour même de Sadowa,
accorde à Bismarck un quitus: dans la joie de la victoire, il
passe l’éponge sur les actes inconstitutionnels commis par
le Premier ministre et met fin au conflit qui durait
depuis des années.
Le
chancelier fédéral
Le traité de Prague
permet à Bismarck de réorganiser l’Allemagne comme il
l’entend. Il sait que Napoléon III
attache un grand prix à l’indépendance des États du Sud :
aussi se contente-t-il de conclure avec les royaumes de Bavière
et de Wurtemberg et les
grands-duchés de Bade et de Hesse-Darmstadt
des traités d’alliance qui placent leurs armées, en cas de
guerre, sous commandement prussien (août-sept. 1866). Le
reste de l’Allemagne formera une Confédération
de l’Allemagne du Nord (Norddeutscher Bund) sous
direction prussienne. Dès les premiers jours de décembre,
Bismarck rédige un projet qu’il soumet aux représentants
des États devant entrer dans la future Confédération.
Devant le Reichstag constituant, il défend ce projet,
finalement voté le 16 avril 1867.
Le 14 juillet, à Ems, Guillaume
Ier
nomme Bismarck chancelier de la Confédération
(Bundeskanzler ), poste qu’il cumule (en fait,
mais non en droit) avec celui de ministre-président
du royaume de Prusse.
Cette charge va absorber
l’activité de Bismarck pendant plus de trois ans : création
d’une chancellerie confiée à Delbrück,
nomination de secrétaires d’État, préparation du travail
parlementaire en vue des sessions annuelles du Reichstag. Mais
les vues du chancelier débordent les limites de la seule Confédération.
L’unité politique de l’Allemagne est certes inachevée,
mais son unité militaire
est réalisée par les traités avec les États du Sud. Et,
surtout, son unité économique
s’exprime dans l’Union douanière, le Zollverein.
C’est pour Bismarck un incomparable moyen de pression sur
les États récalcitrants, qu’il menace d’exclure de
l’Union. Il s’en est déjà servi au début de sa charge,
et la décision du 12 octobre 1864 lui a donné entière
satisfaction. Sadowa lui
permet d’aller plus loin, par un nouveau traité signé le 8
juillet 1867; l’organisation de l’Union est calquée sur
celle de la Confédération, dont elle met en lumière le
caractère provisoire, en attendant la réalisation complète
de l’unité. Pour plus de sûreté, Bismarck fait savoir aux
États désireux de remettre en question les traités
d’alliance qu’ils seraient exclus du
Zollverein.
L’achèvement
de l’unité est, dans ces années 1867-1870, la préoccupation
majeure de Bismarck, qui n’ignore pas les obstacles pouvant
s’élever du côté de la France. La guerre à propos du Luxembourg
a été évitée de justesse, en 1867.
La situation est claire: Napoléon III
est fermement décidé à empêcher l’entrée des quatre États
du Sud dans la Confédération, fût-ce au prix d’une
guerre. Bismarck n’est pas moins résolu à réaliser
l’unité de l’Allemagne, et pense qu’une guerre sera le
plus sûr moyen d’y parvenir. Mais il ne peut attendre indéfiniment:
en 1869, les sentiments antiprussiens se développent dans les
États du Sud, et le renouvellement des accords militaires,
qui arrivent à expiration à l’été de 1870, n’est rien
moins qu’assuré. D’une part, la
guerre doit être déclarée tant que ces traités sont encore
en vigueur, et, d’autre part, la
France doit faire figure d’agresseur, si l’on veut
qu’elle ait contre elle, par l’application des traités,
l’Allemagne tout entière et non pas seulement la Prusse ou
la Confédération du Nord. Enfin, il faut que l’Allemagne
n’ait pas d’autre ennemi à combattre et, en particulier,
que l’Autriche ne cherche pas à profiter du conflit pour
prendre sa revanche. Cette dernière condition est remplie
depuis l’accord secret du 27 mars 1868,
par lequel la Russie s’engage à menacer l’Autriche au cas
où celle-ci ferait mine d’aider la France. Quant aux deux
premières, Bismarck les réunira en utilisant au mieux la
candidature de Léopold de
Hohenzollern au trône d’Espagne.
Bismarck, avant de publier le
texte de la dépêche envoyée d’Ems (13 juill. 1870) par le
roi de Prusse, lui fait subir sinon une falsification, du
moins des retouches – une «toilette»
suivant le mot d’Émile Ollivier – qui déclenchent la
guerre.
La
victoire de la Prusse et des autres États allemands sur la
France, sanctionnée par les préliminaires de paix de
Versailles, permet à Bismarck de poursuivre l’achèvement
de l’unité allemande. Elle se fera en deux étapes: entrée
des quatre États du Sud dans la Confédération de l’Allemagne
du Nord; transformation de cette
Confédération en Empire allemand. La question est posée
dès le lendemain de Sedan.
Mais Bismarck veut que l’initiative vienne des États du
Sud: il parvient à ses fins en faisant alterner promesses et
menaces. Les traités conclus à Versailles du 15 au 25 novembre
1870 précisent les conditions auxquelles les quatre États
seront admis dans la Confédération, et c’est pour la Bavière
l’occasion de se faire reconnaître des privilèges (Sonderrechte).
Toute l’Allemagne est désormais fédérée sous la
direction de la Prusse. Convient-il de
faire revivre au profit de celle-ci l’institution impériale?
Bismarck le pense, soutenu d’ailleurs par la majorité
de l’opinion. Mais il doit vaincre les résistances du roi Louis II
de Bavière, et même celles de son souverain Guillaume
Ier
qui craint de voir les vertus
prussiennes se dissoudre dans une grande Allemagne. Il
accepte néanmoins la couronne offerte par le roi de Bavière
au nom de tous les princes allemands (18 déc. 1870). La
proclamation de l’Empire a lieu à Versailles le 18 janvier
1871.
Le
chancelier d'Empire
Après avoir bouleversé
l’Allemagne de 1815 pour faire naître une nouvelle
Allemagne sous la direction de la Prusse, Bismarck cherche
maintenant surtout à assurer la survie de son œuvre qu’il
croit fragile, à la consolider de l’intérieur, à la
protéger contre l’extérieur.
La
consolidation du Reich
Dans la Constitution
impériale du 16 avril 1871, le Bundesrat
semble, à première vue, un rouage au moins aussi essentiel
que le Reichstag.
Pourtant, l’assemblée élue ne tarde pas à prendre une
importance qui en fera le véritable
centre de la vie politique du pays. Bien qu’il ne
soit pas responsable devant le Reichstag et qu’il possède
même le droit de le dissoudre, Bismarck prête attention à
l’opinion, aux «fractions», c’est-à-dire aux groupes
parlementaires des différents partis. Désireux de voir sa
politique appuyée par une majorité, il négocie avec ces
fractions en des marchandages – le langage parlementaire les
désigne par le terme imagé de Kuhhandel ,
«maquignonnage» – où
concessions et promesses s’équilibrent. Bismarck a recouru
successivement à deux types de coalitions: conservateurs
et nationaux-libéraux au temps du Kulturkampf («combat
pour la civilisation»), puis, de 1887 à 1890, conservateurs
et centre, pour lutter contre les socialistes.
On voit là quels sont les deux
principaux ennemis du chancelier. L’esprit
de la politique anticatholique, que désigne le
terme de Kulturkampf, s’exprime
dans des lois votées par le Reichstag et le Landtag de Prusse
de 1872 à 1875. Le soutien apporté aux vieux catholiques
n’est qu’un prétexte. La véritable raison, c’est l’hostilité
que le luthérien Bismarck éprouve à l’égard du
catholicisme: les catholiques n’ont-ils pas leurs
positions les plus fortes en Rhénanie et en Hanovre,
provinces étrangères au véritable esprit prussien, en
Bavière, État catholique qui avait pris le parti de l’Autriche
en 1866 et où, trois ans après la défaite, les sentiments
antiprussiens reprenaient de la vigueur? Ils sont catholiques
aussi, pour la plupart, ces Alsaciens-Lorrains qui protestent
contre leur récente annexion au Reich. Et surtout ces
Polonais chez qui la religion se fond avec le sentiment
national dans une opposition déterminée au germanisme. Le
lien entre Kulturkampf et politique antipolonaise ne sera
jamais marqué avec trop de force: «Quand
j’ai engagé le Kulturkampf, écrit Bismarck dans ses
Pensées et souvenirs , j’y
ai été principalement déterminé par le côté polonais de
la question.» C’est donc en tant qu’ennemis
du germanisme ou comme éléments douteux du Reich que les
catholiques sont l’objet, par la volonté de Bismarck,
d’une véritable persécution. Mais, à partir
de 1878, Bismarck est réduit à «aller
à Canossa», et en 1887 il reste peu de chose de
l’arsenal législatif forgé douze ou quinze ans auparavant.
Après 1871, Bismarck – qui
avait eu, en 1863-1864, des contacts avec Ferdinand
Lassalle – se tourne contre les socialistes. Bebel
et Liebknecht sont incarcérés
de 1872 à 1874. Le parti unique né en 1875 au congrès de
Gotha voit ses effectifs s’accroître avec la crise
économique qui débute en 1873. Deux attentats contre Guillaume
Ier perpétrés
en 1878 fournissent au chancelier le prétexte pour agir. Les
lois d’octobre 1878, prorogées ensuite jusqu’en 1890, lui
permettent, par les restrictions apportées aux libertés
individuelles et collectives, d’atteindre les socialistes,
dont les suffrages baissent aux élections de 1881 et 1887.
C’est dans l’espoir de leur retirer une partie de leur
électorat que Bismarck fait voter les lois d’assurances
sociales couvrant les risques maladie (1883) et accidents
(1884), et créant des caisses de retraite pour les vieillards
et les infirmes (1889).
Outre les catholiques
et les socialistes, il existe
encore une troisième catégorie d’adversaires contre
lesquels Bismarck engage la lutte: ce sont les protestataires,
Alsaciens-Lorrains et Polonais. Contre les premiers, Bismarck
use tout d’abord de la rigueur, les soumettant à la
dictature d’un Oberpräsident,
incorporant les jeunes recrues dans l’armée allemande,
prohibant la langue française: il s’agit de «défranciser»
(entwelschen) une population qui, participant pour la
première fois aux élections, envoie au Reichstag quinze
députés protestataires (1874). Le développement en
Basse-Alsace d’un parti qui évite de remettre en question
l’appartenance au Reich incite Bismarck à quelques
concessions, appliquées avec tact par le maréchal Von
Manteuffel, gouverneur (Statthalter) de 1879
à 1885. Mais cette politique échoue, et l’esprit
protestataire ne disparaît pas. À partir de 1887,
l’Alsace-Lorraine connaît une nouvelle période de rigueur,
qui dure jusqu’à la démission du chancelier.
Quant aux Polonais, on peut
dire sans exagération que Bismarck fut un de leurs ennemis
les plus acharnés. «Les aspirations
polonaises ne tiennent pas debout devant l’Europe [...] Ce
sont là une de ces fictions qui troublent le regard et
faussent le jugement», réplique-t-il aux Polonais qui
protestent contre leur incorporation dans la Confédération
de l’Allemagne du Nord, puis dans l’Empire allemand. On a
dit quelle part il faut faire à l’antipolonisme dans la
genèse et le développement du Kulturkampf. Il est d’autres
terrains sur lesquels Bismarck engage la lutte:
l’enseignement de la langue polonaise, qu’on écarte
progressivement de l’école, de l’église, des tribunaux
et des administrations. Mais, surtout, effrayé par les
résultats du recensement de 1880, Bismarck s’en prend à la
population même, dont il va essayer de diminuer le nombre et
la force, en expulsant les Polonais ressortissants d’autres
États, en déplaçant les fonctionnaires polonais vers
d’autres provinces de la Prusse, en établissant des colons
allemands sur les terres polonaises. Bismarck fait voter, le
26 avril 1886, une loi de colonisation (Ansiedlungsgesetz)
accordant au gouvernement prussien 100 millions de marks
(la somme sera progressivement portée à plus de 800
millions), pour «fortifier
l’élément allemand contre les empiétements de la
polonisation dans les provinces de Posnanie et de Prusse
occidentale, en y établissant des paysans et des ouvriers
allemands».
La consolidation de l’Empire
ne se limite pas à la lutte contre les éléments hostiles.
Bismarck le dote en 1873 d’une
monnaie unique, le mark
(le tiers du thaler, soit 1,25 franc-or) et, en 1875, d’une
Banque d’Empire. En matière juridique, il introduit dans
toute l’Allemagne l’institution du jury (1876) et crée à
Leipzig en 1879 un Reichsgericht (tribunal d’Empire).
De plus, l’Empire, fondé sur une victoire militaire, a
besoin pour se maintenir d’une armée forte. La loi de 1874
en fixe les effectifs à 400 000 hommes et accorde les
crédits pour sept ans. En 1886, Bismarck demande un
accroissement de 42 000 hommes et la reconduction des crédits
pour sept ans, qu’il réussit, avec l’appui des
conservateurs et des nationaux-libéraux (le centre s’y
étant refusé), à faire voter en 1887.
La
protection du Reich
Le traité
de Francfort (10 mai 1871), qui reprend pour
l’essentiel les préliminaires de Versailles, consacre la
victoire de l’Allemagne, à qui la France doit céder l’Alsace-Lorraine
et payer 5 milliards de francs.
Victoire durable? Très tôt, Bismarck redoute
l’esprit de revanche des Français. Protéger le nouveau
Reich par le maintien du statu quo européen, tel est
sans doute, de 1871 à 1890, la préoccupation majeure de
Bismarck. Il faut pour cela isoler la
France («Tant qu’elle n’aura pas d’alliés, la
France ne sera pas dangereuse pour nous») et former autour de
l’Allemagne un réseau d’alliances. La première est l’entente
des trois empereurs – Allemagne, Autriche-Hongrie, Russie
– scellée par différentes conventions en 1873. Mise à
l’épreuve lors des deux moments de tension franco-allemande
(1874, 1875), cette entente se révèle décevante.
Bismarck adopte alors un
nouveau système, dont le pivot est l’alliance avec
l’Autriche-Hongrie (Vienne, 7 oct. 1879): pacte défensif
secret contre la Russie. Mais, en outre, il fait revivre en
1881 l’entente des trois empereurs, ce qui lui assure la
neutralité de la Russie en cas de guerre contre la France. En
1882, l’adhésion de l’Italie transforme l’alliance
austro-allemande en «triplice»,
alliance défensive contre la France. Celle-ci, que son
expansion coloniale brouille avec l’Angleterre et l’Italie,
se trouve ainsi complètement isolée.
L’opposition
des intérêts autrichiens et russes dans les Balkans, anglais
et russes en Asie centrale, incite Bismarck à remanier, en
1887, son système diplomatique. Pourtant la France est plus
isolée que jamais, comme le montre l’attitude des
puissances lors de l’affaire Schnaebelé. À propos de la
Bulgarie, Bismarck adopte une attitude antirusse, très
critiquée à Saint-Pétersbourg. Il songe alors à une
alliance avec l’Angleterre contre la Russie et la France,
mais Salisbury refuse
(1889). Bismarck revient donc au traité de réassurance, dont
il propose à la Russie le renouvellement. Les négociations
étaient engagées à Berlin depuis quelques semaines,
lorsque, le 18 mars 1890, Bismarck
démissionne.
La
fin de "l'homme fort"
Guillaume
Ier était
mort le 9 mars 1888, et son successeur, Frédéric
III, avait prié Bismarck de conserver la
chancellerie. Mais le nouveau souverain, atteint d’un
cancer, meurt le 15 juin, laissant le trône à son fils Guillaume II.
Le nouvel empereur a vingt-neuf ans, le chancelier
soixante-treize. Leurs caractères ne tardent pas à se
heurter. Impatient de régner, le jeune souverain supporte mal
le poids de l’expérience du chancelier; son entourage le
pousse dans cette voie en critiquant
l’autoritarisme du «ministre tout-puissant».
Diplomatie, politique sociale, attitude envers le socialisme,
qui regagne des voix aux élections de 1890: autant
d’occasions de conflits inévitables. Les ministres
prussiens ayant pris l’habitude d’exposer leurs projets à
l’empereur sans en référer à Bismarck, celui-ci leur
rappelle qu’une ordonnance de 1852 place les ministres sous
le contrôle du ministre-président. De son côté, Guillaume
II reproche à Bismarck d’avoir reçu chez lui Windthorst,
chef du parti du centre, sans l’en avoir avisé – prétention
que Bismarck rejette le 15 mars 1890, au cours d’une
visite orageuse de l’empereur à la chancellerie. Le 18
mars, le chancelier rédige sa lettre de démission que
Guillaume II accepte le 20.
Bismarck vivra encore huit ans,
dans une retraite morose à Friedrichsruh. Il ne peut se résigner
à son inactivité. Sa rancune envers son successeur Caprivi
et d’autres ennemis s’exhale dans les interviews données
à des journaux allemands ou étrangers (c’est
alors qu’il révèle l’affaire de la dépêche d’Ems).
Friedrichsruh devient un foyer
d’opposition dont Guillaume
II redoute les intrigues et leurs effets sur
l’opinion publique. Un semblant de réconciliation entre
l’empereur et l’ex-chancelier, en 1894, ne doit pas faire
illusion. Et c’est dans la disgrâce
et l’isolement grandissant que Bismarck s’éteint le 30 juillet
1898.
Député, ambassadeur,
ministre, chancelier: mais quoi de
l’homme? Quelle est cette personnalité puissante qui a
dominé l’Allemagne et l’Europe de son temps?
S’il
fallait définir d’un mot sa personnalité si complexe et
parfois contradictoire, c’est assurément le terme de réaliste
que l’on retiendrait: un homme sans préjugés, qui ne croit
qu’à la force, mais appliquée où et quand il le faut. «Le
plus beau pâté s’effondre, s’il est retiré trop tôt du
feu», disait-il dans son style imagé. Réalisme qui
lui a permis de marquer l’histoire de son temps d’une
empreinte indélébile.
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