LE RAPPORT BERGIER

La Suisse durant la Seconde Guerre mondiale: Analyse du rapport Bergier et des transactions suisse sur l'or. Nous vous conseillons la lecture du dossier consacré à l'or nazi en guise d'introduction ou de complément au présent dossier.

 

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 Quels sont les vrais chiffres ?

 
 

Article du journal le Temps, mardi 10 octobre 2000. Auteur: Marc Comina

 

Le dépouillement partiel d'un important fonds déposé aux Archives d'Etat du canton de Genève a débouché récemment sur de nouvelles estimations, revues largement à la baisse, du nombre de réfugiés refoulés aux frontières suisses durant la Seconde Guerre mondiale.
Certains interprètent ces nouvelles données comme une confirmation de leur thèse selon laquelle le rapport Bergier a, dans ses conclusions, inutilement et injustement noirci la réputation de la Suisse.
Prise à partie, la Commission Bergier est invitée à répondre aux critiques qui lui sont adressées. «Le Temps» ouvre dès aujourd'hui ses colonnes aux uns et aux autres pour faire avancer le débat.

Depuis la publication, en décembre 1999, de son rapport sur la Suisse et les réfugiés durant la Seconde Guerre mondiale, la Commission Bergier a subi un certain nombre de critiques, émanant aussi bien d'historiens professionnels que d'autres personnes, rattachées au monde scientifique ou directement issues de la société civile. La Commission a engagé la discussion avec ces contradicteurs; elle les a notamment conviés, en juillet de cette année, à un colloque afin qu'ils puissent exprimer leurs réserves et commentaires. Avec plusieurs d'entre eux, la discussion s'est poursuivie dans la presse. Dans son édition du samedi 19 août, la Neue Zürcher Zeitung a ainsi publié, sur deux pleines pages, les contributions critiques de Jean-Christian Lambelet (professeur d'économie à l'Université de Lausanne) et de Elmar Fischer (historien indépendant). 

Deux semaines plus tard, le 6 septembre, la NZZ a ouvert ses colonnes à la Commission Bergier pour une réplique. Le même jour, J.-C. Lambelet et E. Fischer ont encore eu l'occasion de répondre brièvement au texte de la Commission. C'est ce débat que nous avons souhaité reprendre et poursuivre dans Le Temps. Dans un premier temps, nous avons demandé à André Lasserre – lui-même historien spécialiste de cette époque et de cette problématique – de commenter les arguments échangés dans la NZZ. Nous nous sommes ensuite adressés à J.-C. Lambelet et E. Fischer pour les inviter à présenter à nouveau leurs principaux arguments, en tenant compte toutefois des remarques de A. Lasserre. Enfin, nous avons sollicité la Commission Bergier, à qui nous avons bien entendu aussi donné la possibilité de répondre aux critiques auxquelles elle est confrontée. Par ailleurs, nous avons estimé judicieux d'élargir le cercle des intervenants pour y inclure également les historiens genevois. Il existe en effet un lien étroit entre le débat en cours et les recherches effectuées ces trois dernières années dans les Archives d'Etat du canton de Genève. Ces travaux viennent tout juste de déboucher sur la publication d'un premier rapport portant sur les réfugiés civils à la frontière genevoise. Nous avons demandé à l'équipe qui l'a rédigé sous la direction de Catherine Santschi d'en présenter les principaux résultats, notamment à la lumière de la polémique opposant J.-C. Lambelet à la Commission Bergier sur le nombre de réfugiés refoulés aux frontières suisses durant la Seconde Guerre mondiale.

La question du nombre de réfugiés refoulés aux frontières suisses a fait l'objet d'une étude approfondie en 1996 dans les Archives fédérales. De ce travail, il ressort qu'environ 25 000 refoulements ont été opérés durant la guerre. Ce chiffre a été repris par les historiens de la Commission Bergier dans leur rapport de décembre 1999 sur la Suisse et les réfugiés. Pour tenir compte des lacunes dans les sources disponibles, ce chiffre a souvent été arrondi à 30 000. En septembre de cette année, après trois années passées à dépouiller un fonds très important conservé dans les archives cantonales genevoises, une équipe de chercheurs du bout du lac a publié un rapport dans lequel figure une nouvelle estimation du nombre de refoulés. A Genève, ils auraient été un peu plus de 1250. Comme Genève était l'une des principales voies d'accès à la Suisse durant la guerre, on peut extrapoler de ce chiffre le nombre total de réfugiés refoulés à environ 3000. La différence entre les 30 000 refoulements communément enregistrés jusqu'à aujourd'hui et les 3000 personnes réellement refoulées ne laisse pas de surprendre – même si l'on garde à l'esprit que ces chiffres ne sont que des ordres de grandeur avec une importante marge d'incertitude. Trois questions devront trouver rapidement des réponses.

1) Comment expliquer ce ratio de un à dix?
Il faudra sans doute encore bien des recherches pour répondre à cette première question. Un très grand flou demeure sur la signification et la portée des chiffres qui circulent chez les historiens. Il s'avère tout d'abord qu'un refoulement enregistré dans les archives ne correspond pas systématiquement au renvoi définitif d'un réfugié. Il n'était en effet pas rare que la même personne se présente à nouveau à la frontière après avoir été refoulée, occasionnant une nouvelle trace de refoulement dans les archives. Bref, les 25 000 refoulements recensés dans les Archives fédérales ne signifient pas que 25 000 personnes différentes ont été interdites d'entrée en Suisse. Ensuite, la période prise en considération pose une difficulté supplémentaire. Parfois, les chiffres avancés couvrent l'ensemble des années de guerre, parfois un laps de temps moins étendu – c'est notamment le cas de l'étude genevoise. Et qu'en est-il des renvois effectués dès 1933 et jusqu'au début de la guerre? Enfin, la distinction entre réfugiés civils et réfugiés juifs n'est pas établie de manière suffisamment précise dans l'étude des Archives fédérales ayant servi de référence à la Commission Bergier. Sur ce point, les interrogations sont si nombreuses que l'on est en droit d'attendre de la Commission Bergier qu'elle y accorde une place adéquate dans la version finale de son rapport, et qu'elle annonce au plus tôt son intention de le faire.

2) Etant donné l'importance et la nouveauté des recherches genevoises, comment se fait-il que la Commission Bergier n'en ait pas tenu compte lors de la rédaction de son rapport sur les réfugiés?
On entend dire que, malgré de nombreux contacts entre la Commission Bergier et les Archives d'Etat, des problèmes d'incompatibilité entre personnes auraient empêché les deux équipes de collaborer. Où que se trouvent les responsabilités de ce dysfonctionnement, il est regrettable que la Commission, qui connaissait de longue date l'importance et la nouveauté des recherches en cours à Genève, ait fait comme si de rien n'était et n'en ait pas immédiatement tiré les leçons pour ses propres investigations. Ici aussi, des explications sont nécessaires, de même que des actes. Il serait parfaitement inadmissible que le rapport final de la Commission d'experts indépendants fasse l'impasse sur le rapport Santschi.

3) La nouvelle estimation, revue à la baisse, du nombre de réfugiés change-t-elle quelque chose sur le fond?
Autrement dit, est-elle de nature à modérer le jugement sévère porté par la Commission sur l'attitude de la Suisse envers les réfugiés durant la Seconde Guerre mondiale? Pour répondre à cette question, la balle est dans le camp des historiens en général et de la Commission Bergier en particulier. Des explications claires et détaillées seront nécessaires pour combattre les doutes légitimes que fait naître la publication des chiffres de Genève. Des doutes qui, chez Jean-Christian Lambelet, se sont déjà transformés en certitude. Sur la base d'une étude statistique inspirée de ses travaux d'économiste, le Lausannois affirme que le taux d'accueil des réfugiés juifs et non juifs était particulièrement élevé durant toute la guerre, même au moment où la frontière aurait dû être la plus difficile à franchir, vers août 1942. A ses yeux, la dureté des directives prises à Berne par les autorités visait seulement à dissuader les réfugiés potentiels, et cette politique était justifiée dans la mesure où il aurait été politiquement suicidaire d'ouvrir toutes grandes les portes du pays et d'accueillir des millions de réfugiés. Selon ses observations, la pratique sur le terrain s'avérait en revanche très libérale, les personnes se présentant aux frontières ayant une très forte probabilité de pouvoir la franchir. Au total, J.-C. Lambelet prétend que le comportement de la Suisse a été injustement sali dans le rapport Bergier. Il affirme que les excuses des autorités helvétiques concernant le passé de la Suisse n'ont aucune raison d'être. Si cela ne tenait qu'à lui, il récrirait l'histoire en expliquant que, à de rares exceptions près – certes regrettables –, l'attitude de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale a été irréprochable. Que répond à cela la Commission Bergier?

     

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Article du journal le Temps, mardi 10 octobre 2000. Auteur: Marc Comina

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