Le dépouillement
partiel d'un important fonds déposé aux Archives d'Etat du
canton de Genève a débouché
récemment sur de nouvelles estimations, revues largement à
la baisse, du nombre de réfugiés refoulés aux frontières
suisses durant la Seconde Guerre mondiale.
Certains interprètent ces nouvelles données comme une
confirmation de leur thèse selon laquelle le rapport Bergier
a, dans ses conclusions, inutilement et
injustement noirci la réputation de la Suisse.
Prise à partie, la Commission Bergier est invitée à répondre
aux critiques qui lui sont adressées. «Le Temps»
ouvre dès aujourd'hui ses colonnes aux uns et aux autres pour
faire avancer le débat.
Depuis la
publication, en décembre 1999, de son rapport sur la Suisse
et les réfugiés durant la Seconde Guerre mondiale, la
Commission Bergier a subi un certain nombre de critiques, émanant
aussi bien d'historiens professionnels que d'autres personnes,
rattachées au monde scientifique ou directement issues de la
société civile. La Commission a engagé la discussion avec
ces contradicteurs; elle les a notamment conviés, en juillet
de cette année, à un colloque afin qu'ils puissent exprimer
leurs réserves et commentaires. Avec plusieurs d'entre eux,
la discussion s'est poursuivie dans la presse. Dans son édition
du samedi 19 août, la Neue Zürcher Zeitung a ainsi
publié, sur deux pleines pages, les contributions critiques
de Jean-Christian Lambelet (professeur
d'économie à l'Université de Lausanne) et de Elmar
Fischer (historien indépendant).
Deux semaines plus
tard, le 6 septembre, la NZZ a ouvert ses colonnes à la
Commission Bergier pour une réplique. Le même jour, J.-C.
Lambelet et E. Fischer ont encore eu l'occasion de répondre
brièvement au texte de la Commission. C'est ce débat que
nous avons souhaité reprendre et poursuivre dans Le Temps.
Dans un premier temps, nous avons demandé à André
Lasserre – lui-même historien spécialiste de
cette époque et de cette problématique – de commenter les
arguments échangés dans la NZZ. Nous nous sommes ensuite
adressés à J.-C. Lambelet et E. Fischer pour les inviter à
présenter à nouveau leurs principaux arguments, en tenant
compte toutefois des remarques de A. Lasserre. Enfin, nous
avons sollicité la Commission Bergier, à qui nous avons bien
entendu aussi donné la possibilité de répondre aux
critiques auxquelles elle est confrontée. Par ailleurs, nous avons estimé judicieux d'élargir le
cercle des intervenants pour y inclure également les
historiens genevois. Il existe en effet un lien étroit entre
le débat en cours et les recherches effectuées ces trois
dernières années dans les Archives
d'Etat du canton de Genève. Ces travaux viennent tout
juste de déboucher sur la publication d'un premier rapport
portant sur les réfugiés civils à la frontière genevoise.
Nous avons demandé à l'équipe qui l'a rédigé sous la
direction de Catherine Santschi d'en
présenter les principaux résultats, notamment à la lumière
de la polémique opposant J.-C. Lambelet à la Commission
Bergier sur le nombre de réfugiés refoulés aux frontières
suisses durant la Seconde Guerre mondiale.
La question du nombre de réfugiés refoulés aux frontières
suisses a fait l'objet d'une étude approfondie en 1996
dans les Archives fédérales. De ce travail, il ressort
qu'environ 25 000
refoulements ont été opérés durant la guerre. Ce chiffre a
été repris par les historiens de la Commission Bergier dans
leur rapport de décembre 1999 sur la Suisse et les réfugiés.
Pour tenir compte des lacunes dans les sources disponibles, ce
chiffre a souvent été arrondi à 30 000. En septembre de
cette année, après trois années passées à dépouiller un
fonds très important conservé dans les archives cantonales
genevoises, une équipe de chercheurs du bout du lac a publié
un rapport dans lequel figure une nouvelle estimation du
nombre de refoulés. A Genève, ils auraient été un peu plus
de 1250. Comme Genève était
l'une des principales voies d'accès à la Suisse durant la
guerre, on peut extrapoler de ce chiffre le nombre total de réfugiés
refoulés à environ 3000. La différence entre les 30 000
refoulements communément enregistrés jusqu'à aujourd'hui et
les 3000 personnes réellement refoulées ne laisse pas de
surprendre – même si l'on garde à l'esprit que ces
chiffres ne sont que des ordres de
grandeur avec une importante marge d'incertitude. Trois
questions devront trouver rapidement des réponses.
1)
Comment expliquer ce ratio de un à dix?
Il faudra sans doute encore bien des recherches pour répondre
à cette première question. Un très grand flou demeure sur
la signification et la portée des chiffres qui circulent chez
les historiens. Il s'avère tout d'abord qu'un
refoulement enregistré dans les archives ne correspond pas
systématiquement au renvoi définitif d'un réfugié.
Il n'était en effet pas rare que la même personne se présente
à nouveau à la frontière après avoir été refoulée,
occasionnant une nouvelle trace de refoulement dans les
archives. Bref, les 25 000 refoulements recensés dans les
Archives fédérales ne signifient pas que 25 000 personnes
différentes ont été interdites d'entrée en Suisse.
Ensuite, la période prise en considération pose une
difficulté supplémentaire. Parfois, les chiffres avancés
couvrent l'ensemble des années de guerre, parfois un laps de
temps moins étendu – c'est notamment le cas de l'étude
genevoise. Et qu'en est-il des renvois effectués dès 1933 et
jusqu'au début de la guerre? Enfin, la distinction entre réfugiés
civils et réfugiés juifs
n'est pas établie de manière suffisamment précise dans l'étude
des Archives fédérales ayant servi de référence à la
Commission Bergier. Sur ce point, les interrogations sont si
nombreuses que l'on est en droit d'attendre de la Commission
Bergier qu'elle y accorde une place adéquate dans la version
finale de son rapport, et qu'elle annonce au plus tôt son
intention de le faire.
2)
Etant donné l'importance et la nouveauté des recherches
genevoises, comment se fait-il que la Commission Bergier n'en
ait pas tenu compte lors de la rédaction de son rapport sur
les réfugiés?
On entend dire que, malgré de nombreux contacts entre la
Commission Bergier et les Archives d'Etat, des problèmes d'incompatibilité
entre personnes auraient empêché les deux équipes de
collaborer. Où que se trouvent les responsabilités de ce
dysfonctionnement, il est regrettable que la Commission, qui
connaissait de longue date l'importance et la nouveauté des
recherches en cours à Genève, ait fait comme si de rien n'était
et n'en ait pas immédiatement tiré les leçons pour ses
propres investigations. Ici aussi, des explications sont nécessaires,
de même que des actes. Il serait parfaitement inadmissible
que le rapport final de la Commission d'experts indépendants
fasse l'impasse sur le rapport Santschi.
3)
La nouvelle estimation, revue à la
baisse, du nombre de réfugiés change-t-elle quelque chose
sur le fond?
Autrement dit, est-elle de nature à modérer le jugement sévère
porté par la Commission sur l'attitude de la Suisse envers
les réfugiés durant la Seconde Guerre mondiale? Pour répondre
à cette question, la balle est dans le camp des historiens en
général et de la Commission Bergier en particulier. Des
explications claires et détaillées seront nécessaires pour
combattre les doutes légitimes que fait naître la
publication des chiffres de Genève. Des doutes qui, chez
Jean-Christian Lambelet, se sont déjà transformés en
certitude. Sur la base d'une étude statistique inspirée de
ses travaux d'économiste, le Lausannois affirme que le taux
d'accueil des réfugiés juifs et non juifs était particulièrement
élevé durant toute la guerre, même au moment où la frontière
aurait dû être la plus difficile à franchir, vers août
1942. A ses yeux, la dureté des directives prises à Berne
par les autorités visait seulement à dissuader les réfugiés
potentiels, et cette politique était justifiée dans la
mesure où il aurait été politiquement suicidaire d'ouvrir
toutes grandes les portes du pays et d'accueillir des millions
de réfugiés. Selon ses observations, la pratique
sur le terrain s'avérait en revanche très libérale, les
personnes se présentant aux frontières ayant une très forte
probabilité de pouvoir la franchir. Au total, J.-C. Lambelet
prétend que le comportement de la Suisse a été injustement
sali dans le rapport Bergier. Il affirme que les
excuses des autorités helvétiques concernant le passé de la
Suisse n'ont aucune raison d'être. Si cela ne tenait qu'à
lui, il récrirait l'histoire en expliquant que, à de rares
exceptions près – certes regrettables –, l'attitude de la
Suisse durant la Seconde Guerre mondiale a été irréprochable.
Que répond à cela la Commission Bergier?