LE RAPPORT BERGIER

La Suisse durant la Seconde Guerre mondiale: Analyse du rapport Bergier et des transactions suisse sur l'or. Nous vous conseillons la lecture du dossier consacré à l'or nazi en guise d'introduction ou de complément au présent dossier.

 

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 L'achat d'or par la BNS

 
 

A la veille de la Seconde Guerre mondiale, quatre monnaies passent pour des moyens de paiements internationaux, valables partout dans le monde et pour toutes les transactions possibles : l'or, le dollar américain, la livre sterling et, dans une certaine mesure, le franc suisse. Parce que la Suisse, en dépit de sa taille, et pour reprendre les termes de J. Hotz, chef de la Division du commerce, est étroitement mêlée au commerce mondial, exporte des capitaux dans toutes les directions et réalise sans trop de peine deux équilibres fondamentaux : celui de la balance des comptes et celui du budget, assurant ainsi à sa monnaie stabilité externe et maintien du pouvoir d'achat; sans oublier une importante couverture métallique (95 % en 1938-1939), gage de premier ordre. Avec la guerre tout change. La livre sterling - dès septembre 1939 -, puis le dollar - dès décembre 1941 - deviennent des monnaies belligérantes, autrement dit des monnaies dont la valeur externe est aléatoire, liée aux vicissitudes des armes. Elles perdent dès lors de leur attrait, comme moyens de paiements internationaux.

Restent l'or et le franc suisse. Mais l'or pose lui aussi des problèmes : son transport devient difficile, en raison de la capacité réduite de fret ou des obstacles opposés par le blocus et le contre-blocus; ensuite, sa provenance fait peser une hypothèque sur son utilisation. On aura donc tendance à lui préférer une devise forte. Quelle devise forte ? La seule qui subsiste : le franc suisse. Le franc jouit pendant la guerre d'un statut particulier. Tout d'abord, il est une monnaie non-belligérante. Ensuite, il reste une monnaie libre : la Suisse n'a pas introduit le contrôle des changes; marché des devises et marché de l'or continuent à fonctionner sans restrictions - ou presque (contrôle souple du marché de l'or depuis fin 1942) -, c'est-à-dire que l'on peut vendre ou acheter des devises ou de l'or sans grandes entraves; sans entraves, et, il faut le souligner, à prix constant : la législation monétaire fait en effet à la banque émettrice - la Banque nationale suisse - l'obligation de maintenir le franc à un niveau constant par rapport à l'or et aux grandes monnaies comme le dollar.

Enfin, le franc suisse demeure dans une certaine mesure convertible. On sait que jusqu'après la Seconde Guerre mondiale toute monnaie se définit légalement par un certain poids d'or (pair métallique) : tant de milligrammes d'or par unité monétaire, dans notre cas par franc; quantité d'or qui gage en quelque sorte la monnaie et se matérialise dans les réserves (ou encaisse) de la banque émettrice. Les détenteurs de billets suisses peuvent se procurer du métal précieux sur le marché suisse de l'or, marché caractérisé par des fluctuations de prix - cours de l'or - très faibles. Cette particularité tient à l'action de la Banque nationale, qui régularise ce marché en achetant ou en vendant de l'or de manière à maintenir le prix de ce dernier au niveau du pair métallique.

Bref, non-belligérance, liberté et stabilité, convertibilité : telles sont les caractéristiques de la monnaie suisse, caractéristiques qu'elle est seule à réunir au sein du système monétaire international entre 1941 et 1945. On comprend, dans ces conditions, l'importance du franc suisse pour l'Allemagne : c'est une des modalités de paiement privilégiées par ses fournisseurs de matières stratégiques, c'est aussi la devise reine de ses services d'espionnage et de renseignements. L'acquisition de francs se fait de trois manières : soit par vente d'or contre de la monnaie suisse auprès des banques commerciales suisses, donc sur le marché suisse de l'or, soit par vente d'or contre de la monnaie suisse auprès de la Banque nationale suisse, soit enfin par vente de devises contre de la monnaie suisse auprès des banques suisses. De ces diverses modalités, c'est la vente d'or qui est la plus utilisée; la vente de devises porte sur des montants relativement faibles : il s'agit d'une somme inférieure à 50 millions de francs, soit moins de 5 % du volume des transactions sur l'or. C'est donc ce dernier qui retiendra notre attention.

De 1940 à 1945, la Banque nationale suisse a absorbé l'équivalent de 1,2 à 1,3 milliard. Quant au métal absorbé par les grandes banques commerciales suisses, son montant n'est pas exactement connu : probablement aux alentours de 150 millions de francs. Ce total de 1,2 à 1,3 milliard absorbé par la Banque nationale suisse provient de diverses sources : or des réserves allemandes d'avant-guerre bien sûr; mais aussi or belge et hollandais. L'or hollandais est de l'or cédé par la Banque de Hollande à la Reichsbank en 1940-1941. Il ne s'agit pas d'or pillé ou volé par le Reich à proprement parler, mais d'or cédé dans des conditions douteuses : sous la pression de l'occupation et par un gouverneur pro-nazi placé par le Reich à la tête de la banque centrale de Hollande; autrement dit d'or entaché pour la Reichsbank d'un vice de possession. Il en va de même de l'or belge : cet or provient d'un dépôt fait par la Banque de Belgique auprès de la Banque de France en 1939, dépôt cédé en 1940, à la demande du gouvernement de Vichy, par la Banque de France à la Reichsbank. Par la suite, cet or a été falsifié à Berlin, c'est-à-dire refondu et antidaté de manière à avoir l'apparence de lingots des réserves allemandes d'avant-guerre, et c'est sous cette forme méconnaissable qu'il a été vendu à la Banque nationale suisse. Les francs suisses ainsi acquis constituent pour le Reich le coussin de devises fortes dont il a besoin. Très souvent, les destinataires ultimes de ces francs : exportateurs d'Espagne, du Portugal, de Roumanie, etc., demandent après coup - eux ou leur banque centrale - la conversion de ces francs en or : c'est de l'or suisse qu'ils obtiennent ainsi, autrement dit de l'or apparemment non suspect de vice de possession, de l'or lavé, blanchi par l'intermédiaire de la banque centrale suisse.

Stratégie de la BNS

Lorsque la guerre se déclenche en 1939, le plus grand danger perçu par la BNS était certainement celui d'une inflation monétaire et d'une perte de confiance du public dans la monnaie. A cet égard, l'expérience de la Première Guerre mondiale était certainement présente à l'esprit de ses dirigeants: de 1914 à 1918, la masse des billets de banque en circulation avait triplé et le niveau général des prix avait doublé. De plus, une fois la paix rétablie, notre pays sombra dans une grave crise économique et sociale. Pour la BNS de 1939, la politique menée de 1914 à 1918 était donc l'exemple d'une gestion désastreuse des affaires monétaires. Il ne fallait pas répéter ces erreurs.

Le second facteur qui devait certainement préoccuper la BNS en 1939 était la dévaluation intervenue trois ans plus tôt, en 1936. Nul doute, aux yeux des dirigeants de la banque à l'époque, que cette dévaluation - la seule depuis la création du franc en 1850 - devait avoir miné la confiance du public dans la stabilité future de la monnaie. Ils craignaient donc que le franc, déjà affaibli par la dévaluation, ne résiste pas aux turbulences politiques et sociales à venir.

Quelle stratégie monétaire adopter pour faire face à ces incertitudes? La Banque nationale décide simplement de maintenir une parité étroite entre le franc et l'or. Grâce à ce lien, la confiance ne dépendra pas de la crédibilité politique de l'institut d'émission mais d'une réalité bien concrète pour le public: le franc et l'or sont perçus comme des substituts. Sans porter d'autre jugement que technique, il faut souligner d'emblée la justesse de ce choix stratégique. Les résultats macro-économiques de la période de guerre en sont la preuve: de juin 1939 à juin 1945, la masse des billets en circulation double mais la hausse des prix reste modérée, Grâce aussi aux blocages des prix et des subventions. La fin des hostilités ne débouche pas sur une crise économique et sociale comme en 1918; au contraire, le retour à l'économie de paix se déroule sans grandes difficultés. Durant les années de guerre, la gestion des affaires monétaires fut donc couronnée de succès, alors que l'on pouvait s'attendre, en 1939, à un effondrement économique et financier.

Ayant pris la décision de préserver le lien entre le franc et l'or, la BNS dut répondre, par des achats de métal précieux, aux demandes de francs sur le marché, ou vendre de l'or en cas de sorties de capitaux.

     

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