LE RAPPORT BERGIER

La Suisse durant la Seconde Guerre mondiale: Analyse du rapport Bergier et des transactions suisse sur l'or. Nous vous conseillons la lecture du dossier consacré à l'or nazi en guise d'introduction ou de complément au présent dossier.

 

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 Le problème du jugement (suite et fin)

 
 

Lorsque l’on doit porter un jugement en histoire, il faut le faire selon les catégories, les normes et les valeurs de l’époque sur laquelle notre attention se porte; et il faut toujours tenir compte du cœur du droit naturel. 

Ainsi le génocide juif contrevient aux valeurs de la société occidentale à l’époque de la deuxième guerre mondiale (d’ailleurs dès que les Alliés ont su ce qu’il se passait, ils ont condamné les actes des nazis). Le génocide contrevient aussi aux valeurs fondamentales de la société allemande (on peut prendre comme témoignage le fait qu’Hitler soit resté au maximum absent du processus décisionnel entraînant le génocide). Le langage ultra-codé (difficile à déchiffrer pour l’historien) de l’extermination est aussi révélateur ; on parle de « solution finale » mais pas d’extermination. Le secret qui entoure l’opération démontre que l’on sait que l’on agit à l’encontre des valeurs de la société allemande

Il y a bien un certain relativisme moral qui correspond à ce que les anthropologues appellent le relativisme normatif (c’est-à-dire qui interdit de juger les codes moraux des autres sociétés), mais ce relativisme ne s’interdit pas toutes critiques, il s’autorise ainsi la critique interne (laquelle démontre que l’extermination des Juifs était incompatible avec les valeurs allemandes).

La question est celle de déterminer ce qu’est le cœur du droit naturel et reconstruire les systèmes de valeurs de l’époque. C’est bien là l’affaire de l’historien des mentalités.

Il n’existe pas qu'une seule catégorie de morale, au sein même de la tradition occidentale on peut distinguer plusieurs catégories morales, pour être bref, disons qu’il existe deux grands blocs d’éthique :           

1) les éthiques déontologiques

2) les éthiques conséquentialiste

Les meilleures illustrations de ces deux types d’éthique sont pour la première, l’éthique de la conviction, et pour la seconde, l’éthique de la responsabilité. C’est Max Weber qui a définit le mieux ces deux types d’éthique.

1) L’éthique de la conviction

La plus forte illustration de ce type d’éthique est l’éthique kantienne. Avant Kant, de l’Antiquité à la période moderne (jusqu’au XVIIe siècle environ), la morale est dominée par l’idée du Bien (du Souverain Bien). Le Bien comme principe créateur et régulateur de l’univers, si on parvient à saisir l’idée du Bien, les règles de la morale en découle naturellement. Cette conception déjà défendue dans La République de Platon (livre 6) et dans l’Ethique à Nicomaque d’Aristote, subsiste jusqu’au Moyen Age. On a affaire à une morale intellectualiste : il suffit de connaître l’idée du Bien pour appliquer la morale. On parle aussi de morale objectiviste car c’est une morale inscrite dans la nature, le réel, l’univers. 

Avec les temps modernes (les XVIe et XVIIe siècles), la conception de la morale change complètement. La Réforme protestante et l’augustinisme catholique (jansénisme) répandent l’idée du pêché originel et de ses conséquences : l’homme n’est plus capable, car il est dénaturé par le pêché originel, de lire dans la nature les règles du Bien. L’homme n’a plus qu’à « inventer » la société et la morale (c’est donc un acte de volonté de l’homme, celui-ci doit réinventer les lois de la morale).

La doctrine du droit naturel contractualiste : C’est le constat que la société n’est plus donnée par une intervention divine dans la nature ; L’homme connaît un état de nature de guerre de chacun contre tous. Pour être sauf, les hommes délèguent à un pouvoir leur liberté (il y a un contrat entre individus égaux).

La morale kantienne : C’est un peu, appliqué à l’individu, ce qu’est le contractualisme pour la société. Pour Kant, le bien en soi est insaisissable. Nous avons besoin d’un autre fondement de la morale : le devoir. Pour Kant, agir par devoir c’est faire ce que la faculté qui nous distingue en tant qu’homme, c’est-à-dire la raison, nous prescrit. Celle-ci ne peut nous prescrire qu’une chose : Agir de telle façon que l’action à laquelle on se livrera ne soit pas contradictoire. Le seul moyen d’y parvenir est, pour chacun, d’agir de telle manière que son action puisse être érigée en loi universelle. C’est à cette condition seulement qu’il y a non-contradiction (c’est le fameux exemple du vol : il ne saurait être moral car il ne peut être érigé en maxime universelle ; le vol généralisé détruirait la propriété, et finalement se détruirait donc lui-même). L’impératif catégorique, voilà le fondement de la morale. La morale ne consiste pas à poursuivre telle ou telle action pour une fin, mais à agir par impératif catégorique. Tout l’accent est mis sur cet impératif catégorique (il est le fondement de toute action). Cette conception aboutit à une morale absolue, rigoriste : ce qui compte c’est l’intention de l’action (il faut agir d’après l’impératif), les conséquences seront sans importances ! C’est un type de morale dans laquelle l’idée du bien n’est pas en arrière-fond, c’est l’idée du juste qui doit l’être. Cette conception est un courant puissant de la morale contemporaine ; elle converge avec certaines formes de protestantisme (piétisme). Mais reste qu’elle se décharge des conséquences de l’action.

2) La morale de la responsabilité

C’est une forme d’éthique contractualiste. La particularité de ce genre de conception c’est qu’elles ne déterminent pas a priori ce que l’on doit faire ou ne pas faire. C’est l’acte qui donnera les meilleurs résultats, d’un point de vue impersonnel (ce qui donne un poids égal aux intérêts de tous), qui sera le meilleur. C’est une morale des conséquences, du comportement, des actes de chacun. Ce sont avant tout les résultats de l’action qui comptent. Cette doctrine repose sur un jugement d’opportunité et pas sur un jugement a priori. Elle est sensible à l’analyse, à la singularité des situations. Elle se rapproche de la casuistique. C’est plutôt une position « méridionale » ou anglo-saxonne (Locke, Hobbes…)

Entre ces deux types de morales il y a des contradictions, des conflits (mais ce n’est pas toujours le cas). Quelle est la situation de l’historien ? Sur laquelle des deux morales portera-t-il son choix ? Nous y reviendrons...

     

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