LE RAPPORT BERGIER

La Suisse durant la Seconde Guerre mondiale: Analyse du rapport Bergier et des transactions suisse sur l'or. Nous vous conseillons la lecture du dossier consacré à l'or nazi en guise d'introduction ou de complément au présent dossier.

 

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 Introduction et philosophie de l'histoire

 
 

Dans le présent dossier nous allons étudier le fameux rapport Bergier (rapport qu’une commission d’experts a rendu au sujet de l’attitude de la Suisse durant la seconde guerre mondiale). Nous commencerons par des précisions méthodologiques, puis, dans un premier temps nous nous intéresserons au rapport Bergier sur l’or et ensuite, dans un deuxième temps, nous nous attacherons au rapport Bergier sur le sort des réfugiés. Nous allons essayer de comprendre l’argumentation de la commission, voir quels chemins intellectuels elle a empruntés. Nous analyserons cette argumentation à l’aide de documents (ceux-ci ne seront pas reproduit sur le site mais des références détaillées seront fournies) et verrons la manière dont la commission les a interprétés. 

Présentation de la problématique du jugement en histoire

Tout jugement repose sur un code, en histoire tout jugement suppose une philosophie de l’histoire. Mais qu’est-ce que la philosophie de l’histoire ? C’est, en gros, le problème du sens ou du non-sens de l’histoire. On peut essayer de systématiser en faisant une typologie des grands schémas des philosophies de l’histoire et voir comment elles s’articulent chronologiquement :

1) Schéma cyclique de l’histoire

C’est une pensée caractéristique de la vision de l’antiquité païenne. Ce schéma tend à organiser la succession des événements en un certain nombre de phases revenant à intervalles réguliers. Il y a un recommencement éternel de l’histoire. Cette position est défendue par les stoïciens, par Virgile, Aristote ou encore Polybe. Il n’y a donc pas d’idée d’évolution, de sens de l’histoire (on retourne en quelque sorte toujours au point de départ).

2) Schéma stationnaire de l’histoire

Cette pensée se caractérise par la succession des événements, mais une succession dépourvue de sens, d’orientation. Il n’y a pas d’évolution. C’est une conception dans laquelle se cantonnent de nombreux historiens depuis le XIXe siècle. On parle à son sujet d’historicisme (de l’allemand historismus), c’est une sorte de relativisme historique qui nie que l’histoire constitue une unité et que son cours soit un progrès. Pour l’historicisme l’histoire est formée d’une suite de sociétés et d’époques singulières (en quelque sorte enfermées en elles-mêmes) ayant un système de valeurs propre (c’est une conception qui s’approche de celle de Leibniz selon lequel l’histoire est une suite de monade renfermée sur elle-même). Cette conception interdit de juger une époque d’après les valeurs, les catégories d’une autre époque (ainsi Ranke disait que « l’histoire est sous le regard de Dieu »). Il ne faut pas non plus juger une époque d’après des valeurs idéales ou universelles. Cette conception de l’histoire est profondément marquée par la pensée allemande (elle se manifeste même chez Hegel d’une certaine manière). Le problème principal que pose cette conception de l’histoire est celui de savoir comment définir les différentes époques ? la réponse la plus courante est une définition par régime.

3) Schéma linéaire de l’histoire

Cette conception voit dans la succession des événements ou des périodes la réalisation d’un sens, l’accomplissement d’une orientation. Il faut distinguer trois sous-modèles :

a)     La fin de l’histoire comme se situant en dehors de l’histoire elle-même : position qui se caractérise par une fin de nature théologique, transcendante (c’est la conception de l’antiquité chrétienne, elle domine le moyen age et s’étend même jusqu’à la fin du XVIIe siècle. Mais elle tend à disparaître). C’est une vision de l’histoire comme une réalisation d’un plan divin (on trouve cela chez Bossuet ou St Augustin).

b)     La conception d’une évolution linéaire mais régressive, c’est-à-dire régressant à partir d’une perfection initiale. C’est une vue qui se trouve dans l’annalistique romaine, puis dans la seconde moitié du XVIIIe siècle (Rousseau).

c)      La conception d’une évolution linéaire mais progressive, c’est-à-dire vers une progression future. Cette progression étant immanente au monde (c’est-à-dire de nature non-transcendantale, non-théologique). L’histoire mondiale est vue comme l’affirmation d’un progrès quelles que soient les modalités de ce progrès (de l’individu, des sciences, de la démocratie…). C’est une vue qui émerge dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, en parallèle à la conception régressive. C’est une conception dominante qui marque, parallèlement à la conception stationnaire, tout le XIXe et une partie du XXe siècle. L’histoire comme l’affirmation du progrès des droits humains (Hegel, Turgot).

Le problème du jugement 

L’évolution des comportements, des attitudes en termes moraux posent à l’historien des problèmes à peu près insoluble ! On peut donner deux positions extrêmes qui marquent le champ des possibilités :

1)     Il faut raconter (essayer de comprendre ou d’expliquer).

2)     Il faut juger (en prononçant une sentence résultant de la comparaison du bien et du mal).

Ce sont deux attitudes entièrement antagonistes. A force de vouloir savoir, de vouloir comprendre pourquoi x agit, on finit par évacuer l’action de x. Juger c’est bien le contraire ; c’est typiquement le problème que rencontre les historiens suisses au sujet de l’attitude de leur pays durant la seconde guerre mondiale : Les uns veulent juger (souvent sans pouvoir dire sur quel « code » ils se basent) et les autres veulent comprendre (mais risquent d’évacuer le problème de la responsabilité). Ces deux attitudes sont extrêmes, il est évident qu’il y a des historiens suisses plus modérés. On peut noter la tendance suivante : les historiens suisses allemands ont tendance à vouloir juger alors que les historiens suisses romands refusent de juger et adoptent plutôt une philosophie de la compréhension. Cette opposition tend à devenir de plus en plus forte.

Juger c’est partir d’une appréciation morale sur le comportement d’un acteur historique. Cela dit le jugement pose de nombreux problèmes dont beaucoup d’historiens ne semblent pas se soucier :

Le jugement suppose l’absence d’erreur de fait (c’est-à-dire d’erreurs sur les caractéristiques factuelles du comportement de l’acteur que l’on veut juger). S’il y a erreur de fait, la sentence prononcée à l’encontre de l’acteur pourra facilement être « cassée » par un autre « tribunal ». Or l’erreur de fait guette tous les historiens ! Particulièrement dans la seconde moitié du XXe siècle, et ceci pour deux raisons principales :  

-         Le développement des sciences sociales : celles-ci tentent d’établir des modèles (des régularités circonstancielles). Ce développement donne l’impression que l’on peut facilement reconstituer les faits du passé à l’aide du modèle (c’est ce que Paul Veyne à appelé la « réintroduction »). Si on admet que c’est là une démarche illusoire, on est amené à constituer les faits sans les modalités interprétatives contemporaines et on est amené à saisir les faits passés pour eux-mêmes à travers les documents qui en conservent la trace (par lesquels on pourra reconstituer effectivement un modèle, mais un modèle qui cette fois sera adéquat).

-         L’interprétation des traces que sont les documents. C’est en fait la question de savoir quelle est l’importance de la critique historique. Les faits doivent être construits ou reconstruits à partir des documents ; notons que c’est une vision un peu positiviste de la démarche historique, il serait plus juste de présenter les choses de la manière suivante : il n’y a pas de faits saisissables sans hypothèses de départ. Une question est d’ailleurs déjà une hypothèse. Les hypothèses que l’homme fait doivent être soumises à l’épreuve des documents (elles doivent être falsifiées ou réfutées par les documents). Popper dans la « Logique de la découverte scientifique » parle des méthodes en sciences exactes, il montre que la démarche de la science est la falsification par l’expérimentation des hypothèses de départ. En histoire la forme de falsification se fait par la documentation. Les documents dont l’historien dispose ne disent jamais vraiment au fond ce qui a été ou ne le disent que partiellement (ils sont soit lacunaires soit rédigés dans une perspective et n’embrassent qu’un champs restreint de la réalité). L’essentiel réside dans le fait que les documents confirment qu’une hypothèse de départ résiste ou non aux témoignages consignés par les documents (le document est ainsi une sorte de droit de veto face aux hypothèses). C’est le même processus qu’en science : une hypothèse en science doit résister à l’expérience. Certaines hypothèses historiques ne résisteront pas au « test des documents », le document joue donc un rôle négatif : ce droit de veto dont nous avons parlé. Toute la question est de déterminer le genre de documents qui permettent une telle falsification. N’importe quel document ne sera pas propre à falsifier une hypothèse de départ. Tous ne s’y prêtent pas, mais quelles sont alors les conditions à réunir pour que le document puisse jouer le rôle de falsificateur ?

Les conditions de falsification

Le document doit remplir certaines conditions :

-         La condition de crédibilité ou de sincérité du type de document ou du document particulier dans ce type.

-         La condition de spécificité ou de compétence du type de document ou du document particulier de ce type.

-         La condition du statut hiérarchique du type de document ou du document particulier de ce type.

Il existe aussi des documents qui, par leur nature, répondent soit directement soit indirectement à la question de l’historien. De tels documents sont autant importants que rares ! Il y a des documents qui constituent un test de première valeur car ils sont, par exemple, élaborés au « vrai niveau » des protagonistes ; mais on trouve aussi des documents qui sont issus de niveaux hiérarchiques plus bas, leur capacité à tester est plus faible car on ne sait pas comment ces documents ont été pris en compte par les organes hiérarchiques supérieurs. Prenons un exemple : La BNS : Les procès-verbaux du Comité de banque de la BNS (=le conseil d’administration) sont des documents très importants. On peut aussi avoir de simples rapports au sujet des activités du Comité de banque. Il est évident que les procès-verbaux ont une valeur supérieure aux rapports « indirects » (à condition que les procès-verbaux soient explicites, ils peuvent en effet avoir été fait à dessein, dans le but de camoufler).

Les trois conditions que nous avons évoquées relèvent de la critique historique. Ce sont les bases du processus de falsification. C’est bien de la critique historique que dépend la falsification des hypothèses et de celle-ci dépend la pertinence des hypothèses : Si les hypothèses ne sont pas réfutées, on peut admettre qu’elles soient considérées provisoirement (c’est-à-dire aussi longtemps que l’on ne découvre pas de documents pouvant les falsifier) comme des faits. La critique historique est la condition de l’absence de l’erreur de fait. Dans ce dossier, nous allons prendre les conclusions du rapport Bergier en tant qu’hypothèses et essayer de les falsifier. Notons un problème que met en avant Popper : la falsification à l’infini, en effet, il conviendrait de falsifier la falsification…mais restons en là pour le moment.

Le jugement suppose une autre condition : l’absence d’erreur de droit. C’est-à-dire l’absence d’erreur sur les règles, normes, critères que l’on doit mettre en œuvre pour apprécier. La question est de savoir au nom de quel système de valeurs va-t-on juger les acteurs du passé ? Il existe plusieurs réponses à cette question :

1) Il faut juger les acteurs du passé selon les normes et valeurs qui sont les nôtres. En considérant ces valeurs comme le reflet d’un « droit naturel », éternel, caractéristique au fond d’un homme n’ayant jamais varié au cours des millénaires, n’ayant jamais varié dans son système de valeurs (les droits de l’homme par exemple). Mais le concept de droit naturel supra-historique n’est pas sans poser problème, pour les historiens comme pour les juristes. On doit bien constater à travers l’homme des mentalités et l’anthropologie historique l’extraordinaire relativité du concept de droit naturel ! Les valeurs et les normes éthiques, moins ancrées en nous que les catégories de l’entendement et de la perception, ont énormément changées (voir ce que dit Febvre sur l’évolution des sens).

Du côté des juristes le problème est de savoir si nos droits positifs (c’est-à-dire crées par un processus législatif) dérivent ou non d’un droit naturel. Si les juristes s’accordent pour reconnaître une certaine essence de l’homme (et ils ne le font pas tous), ils insistent en tout cas sur le caractère limité et ambigu du concept de droit naturel. Il y a peut-être bien un cœur du droit naturel qui se retrouve partout (comme par exemple le « Tu ne tueras pas ! »), même si celui-ci a connu de sérieuses modifications. Ce cœur serait délimité par la raison, c’est-à-dire la raison comme capacité à se hisser au-dessus de l’homme. Ce cœur semble se réduire à des maximes bien plus formelles que substantielles. L’historien, pour juger, aura du mal à s’appuyer sur un droit naturel substantiel net et indiscuté.

2) Il faut juger les acteurs du passé selon les normes et les valeurs qui sont les nôtres mais en considérant nos normes et nos valeurs comme un progrès continu culminant avec notre système actuel. Cela revient à voir dans notre époque, avec nos systèmes de valeurs et nos catégories, un moment absolu de l’histoire d’où évaluer l’ensemble du passé (cela se rapproche du schéma de progression des valeurs). Ce fut là le postulat de Hegel dans l’introduction de la « Philosophie de l’histoire ». Mais malgré le talent de Hegel, cela reste un pur postulat. Cette position est reprise à l’heure actuelle par un certain courant de l’histoire allemande : l’histoire sociale allemande (qui est inspirée par la théorie de la modernisation). Un historien ne saurait faire un acte de raison de ce postulat dont il faut reconnaître le caractère arbitraire. On ne peut fonder un jugement sur un postulat aussi fragile.

3) La troisième attitude consiste à juger au nom d’une morale, au nom de valeurs considérées comme le terme à venir d’une évolution en cours. Une évolution conçue comme la réalisation ou d’un plan divin ou d’une loi historique. Deux écoles (qui seraient furieuses de se voir ici mises dans le même panier) se réclament de cette conception :            

- les augustiniens (Bossuet, qui voient la réalisation d’un plan divin)

- les marxistes (qui voient la réalisation d’un plan historique)

Mais que l’on tienne pour l’une ou pour l’autre de ces deux écoles, cela reste du domaine du postulat !

     

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