ATRIUM - L'Âge Classique (1453-1789)

Retraçons ici trois siècles particulièrement riches pour l'histoire de l'humanité. Nous étudierons les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles au travers de divers dossiers et de simples pages s'attachant aux aspects politiques, militaires, sociaux, culturels...

 

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Le beau XVIIIe siècle européen
 
 

L’Europe du XVIIIème, qui a été dominée par la France sur les plans politique, intellectuel et artistique, est une Europe plus autonome mais encore influencée par le modèle français dans nombre de réformes politiques entreprises au nom du "despotisme éclairé". Pourtant, la France ne répond plus à ses idées ; la Révolution symbolise dans ce contexte un événement de contestation royale propre à la plupart des pays européens. Le nouveau modèle politique est synthétisé en Angleterre. Mais c’est un modèle copié par un nombre limité de pays, même si on constate des anglomanies (en France, malgré la guerre qui l’oppose à l’Angleterre, et jusqu’à la guerre d’indépendance américaine), suivies d’anglophobies. Le modèle du despotisme éclairé a alors suivi: il est une tentative personnelle d’introduction de principes de philosophes français dans certains Etats, à l’intérieur de limites pratiques (aucun roi ne pense à abandonner son pouvoir; le despotisme éclairé n’est qu’un moyen de moderniser l’état et de renforcer le pouvoir de son dirigeant).

Idées générales concernant la période

Une périodisation

Le "beau XVIIIe siècle" a connu un phénomène de périodisation. Celui-ci recouvre une période courte, centrée autour de 1740 à 1812, variable selon les pays. Dans l’expression même, on trouve l’idée de rupture avec le passé, avec le "long XVIIe siècle"   (1620-1740 pour les économistes), cette périodisation ne correspond pas a un changement politique particulier: les significations sont plutôt économiques et sociales (1740 correspond à une rupture politique dans des pays d’Europe centrale et d’Europe méditerranéenne).

Un ébranlement

Le beau XVIIIe siècle est lié à la notion d’ébranlement de toutes les structures et de tous les pays européens comme de tout le monde connu (l’Europe domine la totalité du monde connu): Économiquement, l’ébranlement induit les révolutions ; Socialement, il indique la montée de la bourgeoisie ; Politiquement; il constate l’apparition du despotisme éclairé (renversement de régime) ; Idéologiquement, il aboutit à une nouvelle vision du monde, fondée sur la raison, la science encyclopédie, physiocratie, révolution industrielle en Angleterre. C’est une vision positive, qui regarde vers le futur et qui s’oppose à une idéologie ancienne fondée sur les systèmes religieux. C’est une remise en cause de la prédominance de la religion. De plus, l’Europe du XVIIe siècle dominant le monde, l’expansion européenne est vécue comme un succès, avec le sentiment que les choses peuvent bouger.

Des cas différents

L’Europe du XVIIIe siècle n’est pas unie sur le plan politique: y coexistent des monarchies absolutistes (France), des monarchies parlementaires (Angleterre, à laquelle s’adjoint en 1720 l’Écosse), et des républiques (Provinces unies). Le cadre de réflexion des contemporains est ainsi multiple: en germe, il existe des modèles de contestation, et d’autres modèles que ceux français ou anglais, et qui fonctionnent. Cela nourrie la réflexion américaine en 1783, et conduit au sursaut du nationalisme irlandais. Les événements principaux du XVIIIe siècle dans l'ordre politique sont:

1. La fondation de la prépondérance anglaise et de l'Empire britannique à la suite des guerres coloniales franco-anglaises, qui sont elles-mêmes un élément déterminant de la politique européenne (guerre de la Succession d'Autriche et guerre de Sept-Ans).

2. La transformation de l'Est européen par l'accroissement de la Prusse au détriment de l'Autriche, et de la Russie au détriment de la Turquie. La rivalité austro-prussienne détermine des alliances, puis un renversement d'alliances, qui s'affrontent en Europe, aux Indes et en Amérique. La perte de l'Empire colonial français a pour pendant l'affaiblissement de l'Autriche; l'agrandissement de l'Etat prussien est contemporain de la formation de l'Empire britannique.

3. La révolution américaine est, à la fois, une conséquence de la politique coloniale anglaise, des libertés anglaises innées chez les colons américains et de l'aide apportée par la France aux Américains pour avoir une revanche sur l'Angleterre. La révolution américaine fonde l'indépendance des Etats-Unis; la victoire américaine, à son tour, exerce une influence sur la France: la Déclaration américaine des Droits de 1774 a la même résonance que la Déclaration des droits de l'homme de 1789; toutes deux sont des chartes de la démocratie individualiste et libérale.

Éléments économiques et sociaux

Dans le domaine économique, technique et social, le grand fait du siècle est la révolution industrielle ou avènement du machinisme, tout d'abord en Angleterre, puis sur le Continent. Ce phénomène entraîne des transformations économiques, politiques et sociales: un énorme développement de l'industrie, la concentration urbaine, une opposition qui ira s'accentuant entre le travail et la richesse, la formation du prolétariat, des déplacements d'influences politiques.

Le décollage économique

1740, 1800 et 1810 correspondent à une croissance économique, une phase A dans le cycle de Simiand. En France, le prix agricole sert d’indicateur. Il indique une croissance de 65% des prix agricoles (croissance nette en indice pondéré, tenant compte des ruptures), variable selon les produits, mais sensible (indice 167 pour la viande, et 169 pour céréales). Les prix industriels connaissent la même tendance, nette dans ses branches les plus récentes (les toile de Rouen accuse une hausse de 165%) et moindre dans ses branches plus anciennes (20% pour les étoffes de laine). Dans cette phase A, trois cycles Kondratief sont discernables.

· 1726-1761: la courbe des prix augmente en pente douce avec encore certains creux (1737 et 1741) dont plusieurs accusent une forte variation.

· 1761-1775: les prix: s’envolent.

· 1775-1789: un effet de palier se fait sentir. Les prix agricoles ont beaucoup de mal à dépasser l’indice 97.

La hausse des prix a une incidence sur les revenus: la rente foncière profite largement de la hausse, d’autant plus qu’elle a lieu en même temps que l'essor démographique (plus de candidats à la location de la terre). Les profits croissent parfois vertigineusement, tel pour la draperie de Sedan entre 1732 et 1788 (ses profits croissent de +500% ). Le taux de croissance atteint 78%. Mais Labrousse a montré que les salaires normaux augmentaient moins vite que les prix: (25% sur le siècle), même s’il ne faut pas oublier, nous rappelle Gigney, que le salaire n’explique pas tout dans ces sociétés préindustrielles (pour un salarie, c’est le nombre de jour de travail qui compte, pas le salaire). En Angleterre, ces revenus et salaires ont alors des effets socialement différenciés, d’autant plus qu’entre 1750 et 1790, aucun signe de croissance des salaires n’est perçu, et qu’un basculement géographique s’opère (les salaires nominaux diminuent fortement dans le sud du pays et à Londres, contrairement au nord et au centre du pays). Une croissance des inégalités sociales se fait sentir, notamment entre noblesse et riche marchand d’une part, et le reste de la population d’autre part, à un moment ou le nombre des premiers a diminué.

Le décollage économique s’est traduit par des "révolutions" agricoles, industrielles et commerciales. La "révolution agricole" concerne une partie limitée de l’Europe: alors qu’Hollande et Angleterre la pratiquent, la France ne connaît que peu de modification dans ses rendements, n’arrivant pas à dépasser les 6,3 quintaux à l’hectare. Dans un même temps, l’Angleterre a connu des rendements de l’ordre de 7 en 1700 et de 10,5 en 1790. La production agricole est ainsi passée de l’indice 65 en 1700, à l’indice 131 en 1800, tandis que la production de viande passait de l’indice 370 à celui de 888. La croissance de la production est passée par différentes évolutions décisives: Le remplacement de la jachère par de nouvelles cultures (plantes enrichissantes), telles celles du navet (essentiel en Angleterre), de la pomme de terre, de la betterave, du maïs (notamment en France), du fourrage. Le développement de l’élevage. Le développement de techniques nouvelles, telles le drainage des terres. Le développement des enclosures en Angleterre, obtenues par actes du parlement (5000 à 6000 actes au XVIIIe siècle).

Mais le reste de l’Europe reste peu touchée par les "révolutions": En Russie, la conquête vers l’est des terres agricoles n’est pas terminée ; le plus important est de conserver la main d’œuvre agricole qui voudrait partir sur ce front pionnier, en développant le servage. Les pays scandinaves atteignent difficilement le niveau de la France.

La révolution commerciale et bancaire

a) La révolution commerciale

Le commerce se fait essentiellement dans un commerce triangulaire en Atlantique (Canada français, Floride espagnole, les treize colonies anglaises) et en Extrême-Orient compagnie des Indes et timidement le Japon). Mais le commerce n’est pas tourné que vers les colonies: l’espace intra-européen demeure essentiel pour les pays du continent. Ainsi, dans la période 1700-1701, l’Angleterre importe pour 6000000 de livres, et importe pour 4 500000 de livres ; en 1789-1790, les exportations sont passées à 14 300 000 de livres, et les importations ont suivi le mouvement de hausse. Dans ce cadre, les parts des exportations et des importations passées avec des pays européens n’ont que peu variée.

          Part des exportations Part des importations

1701             67%                        86%

1789-1790     55%                        47%

Mais le commerce n’apparaît pas comme illimité dans sons extension: la concurrence n’apparaît pas comme favorable et pousse au mercantilisme et au protectionnisme, ainsi qu’à la rivalité coloniale.

b) La révolution bancaire

Un système bancaire facilitant le développement des affaires commerciales s’est installé en Europe, sauf en France. Stockholm a été la première banque nationale créée (1668), suivie de fondation en Angleterre (1674) puis au Danemark et en Russie. Dans ce contexte, la France a été un cas particulier: Law y a essuyé un échec retentissant, retardant jusqu’à 1803 le premier système bancaire français.

Une croissance démographique

Les facteurs de la croissance

La croissance démographique est issue de la conjugaison de plusieurs facteurs, sans qu’il faille mettre un facteur en tête. Il a ainsi existé: Un facteur climatique: un réchauffement s’est opéré, suivi de meilleures récoltes. Un facteur pacifique: un recul des guerres est constaté, favorisant la poussée démographique. Un facteur alimentaire: l’amélioration des productions agricoles et l’enrichissements de certains (facteur socialement sélectif) à conduit à fournir une meilleure alimentation. Un facteur médical: les progrès de la médecine. Mais tout ceci est à nuancer, les grandes épidémies ravagent encore l’Europe, comme en 1720 à Marseille (peste). Les conséquences sont alors ressenties différemment selon les pays: La Russie de l’est s’étend et met en culture de nouvelles terres, mais aggrave son servage. L’Angleterre se tourne vers l’expansion coloniale. Tout ceci met à disposition un potentiel de main d’œuvre, notamment pour l’industrie. Il faudra alors se demander si ce potentiel a été utilisé.

Une évolution contrastée

La grande rupture s’est produite dans les années 1740: le cycle ancien famine-épidémie guerre y est rompu. Il faut donc se pencher sur l’évolution des populations européennes (en millions d’habitants):

           France    Russie      Angleterre

1700      22           25           27

1740      12           15            21

1800      5,8           5,9            9

Dans le cas de la France, l‘accroissement le plus important s’est produit entre 1743 et 1770, au contraire des années 1772-1778, années pendant lesquelles les crises agricoles se traduisent par un plafonnement de la croissance démographique suivi d’une stabilisation à la veille de la Révolution. La raison de l’accroissement est à trouver dans la baisse du taux de natalité (le taux de mortalité tourne autour de 30 %, ce qui n’est pas élevé), ce qui fait vieillir la population. Au contraire, l’Angleterre connaît au départ un taux de mortalité faible (27%), et un taux de natalité croissant (l’age des femmes au mariage décroît: de 26,4 ans en 1716 à 22,6 ans en 1816). Cela favorise un rajeunissement de la population en même temps qu’une croissance de la population active, et une augmentation de la consommation (qui a touché notamment le secteur industriel et a favorisé le commerce colonial).

Une situation différente

La prolétarisation des ouvriers agricoles et industriels anglais apparaît dès le XVIIIe siècle. Les prolétaires ne seront pas touchés par les progressions sociales des autres catégories. La bourgeoisie profite le plus du développement économique du XVIIIe: en France comme en Angleterre les marchands ont connu un essor très important. Mais l’essor a été très différent selon les pays concernés: en France, la progression de la bourgeoisie s’est heurtée à la grande méprise de la noblesse, engendrant de la même un ressentiment de la bourgeoisie vis à vis de la noblesse. Celle-ci n’arrive alors que très mal à participer au gouvernement du pays. En Angleterre, la situation est différente: la noblesse est très limitée (quelques centaines de familles), et l’aristocratie a toujours eu le droit de participer aux affaires commerciales. Mais surtout, il existe une chambre des Communes où les roturiers peuvent s’exprimer: cela a engendré une classe politique, pas ou peu influencée par la bourgeoisie, constituée en groupe de pression ou de réflexion. Alors qu’en France, l’aristocratie a connu un phénomène de repli (repli dans les charges militaires) ; alors qu’en Prusse, il est interdit aux roturiers d’acheter des fiefs ; alors qu’en Autriche paraît en 1762-1763 l’Almanach de Quota, où l’aristocratie liste par ancienneté et préséance ses membres ; l’Angleterre est un cas particulier d’ouverture sociale.

L'évolution culturelle

Dans l'ordre de l'esprit, le fait capital est la jonction de l'esprit anglais et de l'esprit français, d'où naît le cosmopolitisme social, qui enrichit et amplifie le courant « philosophique » antichrétien et prépare la Révolution. Pour les moeurs, le goût, la vie de société, la civilisation, en un mot, l'Europe est française au « siècle des lumières »: Frédéric II, roi de Prusse, bat les soldats du roi de France, mais il écrit mieux le français que l'allemand. De la « philosophie », de l'adoucissement général des moeurs, du progrès général des sciences, si remarquable en ce siècle comme au siècle suivant, procède aussi le « despotisme éclairé », qui tend à substituer un absolutisme fondé sur la « raison » à l'ancien droit divin. Un effort de rénovation du gouvernement et de l'administration se manifeste par l'introduction de lois progressistes. Il est accompagné d'une hostilité croissante envers l'Eglise, conséquence des origines « philosophiques » de tout le mouvement du siècle. Le terme, c'est la Révolution, qui engendre un monde nouveau.

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Source du texte remanié:

- Nicolas Chalmin

nchalmin@nordnet.fr 

 
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