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L’Europe
du XVIIIème, qui a été dominée par la France sur les plans
politique, intellectuel et artistique, est une Europe plus
autonome mais encore influencée par le modèle français dans nombre
de réformes politiques entreprises au nom du "despotisme
éclairé".
Pourtant, la France ne répond plus à ses idées ; la
Révolution symbolise dans ce contexte
un événement de contestation royale propre à la plupart des pays
européens.
Le
nouveau modèle politique est synthétisé en Angleterre. Mais c’est
un modèle copié par un nombre limité de pays, même si on constate
des anglomanies (en France, malgré la guerre qui l’oppose à
l’Angleterre, et jusqu’à la guerre d’indépendance américaine),
suivies d’anglophobies.
Le
modèle du despotisme éclairé a alors suivi: il est une tentative
personnelle d’introduction de principes de philosophes français
dans certains Etats, à l’intérieur de limites pratiques (aucun roi
ne pense à abandonner son pouvoir; le
despotisme éclairé n’est qu’un moyen de moderniser l’état et de
renforcer le pouvoir de son dirigeant).
Idées générales concernant la
période
Une périodisation
Le "beau
XVIIIe siècle" a connu un phénomène de périodisation. Celui-ci
recouvre une période courte, centrée autour de 1740 à 1812,
variable selon les pays.
Dans
l’expression même, on trouve l’idée de
rupture avec le passé, avec le "long XVIIe siècle"
(1620-1740 pour les économistes), cette périodisation ne
correspond pas a un changement politique particulier: les
significations sont plutôt économiques
et sociales (1740 correspond à une
rupture politique dans des pays d’Europe centrale et d’Europe
méditerranéenne).
Un ébranlement
Le beau XVIIIe siècle
est lié à la notion d’ébranlement de toutes
les structures et de tous
les pays européens comme de tout le
monde connu (l’Europe domine la totalité du monde connu):
Économiquement, l’ébranlement induit les révolutions ;
Socialement, il indique la montée de la bourgeoisie ;
Politiquement; il constate l’apparition du despotisme éclairé
(renversement de régime) ;
Idéologiquement, il aboutit à une nouvelle vision du monde,
fondée sur la raison, la science encyclopédie, physiocratie,
révolution industrielle en Angleterre. C’est une vision positive,
qui regarde vers le futur et qui s’oppose à une idéologie ancienne
fondée sur les systèmes religieux. C’est une remise en cause de la
prédominance de la religion.
De plus,
l’Europe du XVIIe siècle dominant le monde, l’expansion européenne
est vécue comme un succès, avec le sentiment que les choses
peuvent bouger.
Des cas
différents
L’Europe
du XVIIIe siècle n’est pas unie sur le plan politique: y
coexistent des monarchies absolutistes (France), des monarchies
parlementaires (Angleterre, à laquelle s’adjoint en 1720
l’Écosse), et des républiques (Provinces unies).
Le cadre
de réflexion des contemporains est ainsi multiple: en germe, il
existe des modèles de contestation, et d’autres modèles que ceux
français ou anglais, et qui fonctionnent. Cela nourrie la
réflexion américaine en 1783, et conduit au sursaut du
nationalisme irlandais.
Les événements principaux du XVIIIe
siècle dans l'ordre politique sont:
1.
La fondation de la prépondérance
anglaise et de l'Empire britannique
à la suite des guerres coloniales
franco-anglaises, qui sont
elles-mêmes un élément déterminant
de la politique européenne (guerre
de la Succession d'Autriche et
guerre de Sept-Ans).
2.
La transformation de l'Est européen
par l'accroissement de la Prusse au
détriment de l'Autriche, et de la
Russie au détriment de la Turquie.
La rivalité austro-prussienne
détermine des alliances, puis un
renversement d'alliances, qui
s'affrontent en Europe, aux Indes et
en Amérique. La perte de l'Empire
colonial français a pour pendant
l'affaiblissement de l'Autriche;
l'agrandissement de l'Etat prussien
est contemporain de la formation de
l'Empire britannique.
3.
La révolution américaine est, à la
fois, une conséquence de la
politique coloniale anglaise, des
libertés anglaises innées chez les
colons américains et de l'aide
apportée par la France aux
Américains pour avoir une revanche
sur l'Angleterre. La révolution
américaine fonde l'indépendance des
Etats-Unis; la victoire américaine,
à son tour, exerce une influence sur
la France: la Déclaration américaine
des Droits de 1774 a la même
résonance que la Déclaration des
droits de l'homme de 1789; toutes
deux sont des chartes de la
démocratie individualiste et
libérale.
Éléments économiques et sociaux
Dans le domaine économique,
technique et social, le grand fait
du siècle est la révolution
industrielle ou avènement du
machinisme, tout d'abord en
Angleterre, puis sur le Continent.
Ce phénomène entraîne des
transformations économiques,
politiques et sociales: un énorme
développement de l'industrie, la
concentration urbaine, une
opposition qui ira s'accentuant
entre le travail et la richesse, la
formation du prolétariat, des
déplacements d'influences
politiques.
Le décollage
économique
1740,
1800 et 1810 correspondent à une croissance économique, une phase
A dans le cycle de Simiand.
En
France, le prix agricole sert
d’indicateur. Il indique une croissance de 65% des prix agricoles
(croissance nette en indice pondéré, tenant compte des ruptures),
variable selon les produits, mais sensible (indice 167 pour la
viande, et 169 pour céréales).
Les prix
industriels connaissent la même tendance, nette dans ses branches
les plus récentes (les toile de Rouen accuse une hausse de 165%)
et moindre dans ses branches plus anciennes (20% pour les étoffes
de laine).
Dans
cette phase A, trois
cycles Kondratief sont
discernables.
·
1726-1761: la courbe des prix
augmente en pente douce avec encore certains creux (1737 et 1741) dont plusieurs accusent une forte
variation.
·
1761-1775: les prix: s’envolent.
·
1775-1789: un effet de palier
se fait sentir. Les prix agricoles ont beaucoup de mal à dépasser l’indice 97.
La
hausse des prix a une incidence sur les revenus: la rente foncière
profite largement de la hausse, d’autant plus qu’elle a lieu en
même temps que l'essor démographique (plus de candidats à la
location de la terre).
Les
profits croissent parfois vertigineusement, tel pour la draperie
de Sedan entre 1732 et 1788 (ses profits croissent de +500% ). Le
taux de croissance atteint 78%. Mais
Labrousse a montré que les salaires normaux
augmentaient moins vite que les prix: (25% sur le siècle), même
s’il ne faut pas oublier, nous rappelle
Gigney, que le salaire n’explique pas tout dans ces
sociétés préindustrielles (pour un salarie, c’est le nombre de
jour de travail qui compte, pas le salaire).
En
Angleterre, ces revenus et salaires ont alors des effets
socialement différenciés, d’autant plus qu’entre 1750 et 1790,
aucun signe de croissance des salaires n’est perçu, et qu’un
basculement géographique s’opère (les salaires nominaux diminuent
fortement dans le sud du pays et à Londres, contrairement au nord
et au centre du pays). Une croissance des inégalités sociales se
fait sentir, notamment entre noblesse et riche marchand d’une
part, et le reste de la population d’autre part, à un moment ou le
nombre des premiers a diminué.
Le
décollage économique s’est traduit par des
"révolutions" agricoles,
industrielles et
commerciales. La "révolution agricole" concerne une
partie limitée de l’Europe: alors qu’Hollande et Angleterre la
pratiquent, la France ne connaît que peu de modification dans ses
rendements, n’arrivant pas à dépasser les 6,3 quintaux à
l’hectare. Dans un même temps, l’Angleterre a connu des rendements
de l’ordre de 7 en 1700 et de 10,5 en 1790. La production agricole
est ainsi passée de l’indice 65 en 1700, à l’indice 131 en 1800,
tandis que la production de viande passait de l’indice 370 à celui
de 888. La croissance de la production est passée par différentes
évolutions décisives: Le remplacement de la
jachère par de nouvelles cultures (plantes enrichissantes),
telles celles du navet (essentiel en Angleterre), de la pomme de
terre, de la betterave, du maïs (notamment en France), du
fourrage. Le développement de l’élevage. Le développement de
techniques nouvelles, telles le drainage des terres. Le
développement des enclosures en Angleterre, obtenues par actes du
parlement (5000 à 6000 actes au XVIIIe siècle).
Mais le
reste de l’Europe reste peu touchée par les "révolutions": En
Russie, la conquête vers l’est des terres agricoles n’est pas
terminée ; le plus important est de conserver la main d’œuvre
agricole qui voudrait partir sur ce front pionnier, en développant
le servage. Les pays scandinaves atteignent difficilement le
niveau de la France.
La révolution
commerciale et bancaire
a) La révolution
commerciale
Le
commerce se fait essentiellement dans un commerce triangulaire en
Atlantique (Canada français, Floride espagnole, les treize
colonies anglaises) et en Extrême-Orient compagnie des Indes et
timidement le Japon).
Mais le
commerce n’est pas tourné que vers les colonies: l’espace
intra-européen demeure essentiel pour les pays du continent.
Ainsi, dans la période 1700-1701, l’Angleterre importe pour
6000000 de livres, et importe pour 4 500000 de livres ; en
1789-1790, les exportations sont passées à 14 300 000 de livres,
et les importations ont suivi le mouvement de hausse.
Dans ce
cadre, les parts des exportations et des importations passées avec
des pays européens n’ont que peu variée.
Part des exportations Part des importations
1701
67% 86%
1789-1790 55% 47%
Mais le
commerce n’apparaît pas comme illimité dans sons extension: la
concurrence n’apparaît pas comme favorable et pousse au
mercantilisme et au
protectionnisme, ainsi qu’à la
rivalité coloniale.
b) La révolution
bancaire
Un
système bancaire facilitant le développement des affaires
commerciales s’est installé en Europe, sauf en France. Stockholm a
été la première banque nationale créée (1668), suivie de fondation
en Angleterre (1674) puis au Danemark et en Russie.
Dans ce
contexte, la France a été un cas particulier: Law y a essuyé un
échec retentissant, retardant jusqu’à 1803 le premier système
bancaire français.
Une croissance
démographique
Les facteurs de la croissance
La
croissance démographique est issue de la conjugaison de plusieurs
facteurs, sans qu’il faille mettre un facteur en tête. Il a ainsi
existé:
Un
facteur climatique: un réchauffement
s’est opéré, suivi de meilleures récoltes. Un
facteur pacifique: un recul des
guerres est constaté, favorisant la poussée démographique. Un
facteur alimentaire: l’amélioration
des productions agricoles et l’enrichissements de certains
(facteur socialement sélectif) à conduit à fournir une meilleure
alimentation. Un facteur médical: les
progrès de la médecine.
Mais
tout ceci est à nuancer, les grandes épidémies ravagent encore
l’Europe, comme en 1720 à Marseille (peste). Les conséquences sont
alors ressenties différemment selon les pays: La Russie de l’est
s’étend et met en culture de nouvelles terres, mais aggrave son
servage. L’Angleterre se tourne vers l’expansion coloniale. Tout
ceci met à disposition un potentiel de main d’œuvre, notamment
pour l’industrie. Il faudra alors se demander si ce potentiel a
été utilisé.
Une évolution
contrastée
La
grande rupture s’est produite dans les années 1740: le cycle
ancien famine-épidémie guerre y est rompu. Il faut donc se pencher
sur l’évolution des populations européennes (en millions
d’habitants):
France Russie Angleterre
1700 22 25 27
1740 12 15 21
1800 5,8 5,9 9
Dans le
cas de la France, l‘accroissement le plus important s’est produit
entre 1743 et 1770, au contraire des années 1772-1778, années
pendant lesquelles les crises agricoles se traduisent par un
plafonnement de la croissance démographique suivi d’une
stabilisation à la veille de la
Révolution.
La
raison de l’accroissement est à trouver dans la baisse du taux de
natalité (le taux de mortalité tourne autour de 30 %, ce qui n’est
pas élevé), ce qui fait vieillir la population.
Au
contraire, l’Angleterre connaît au départ un taux de mortalité
faible (27%), et un taux de natalité croissant (l’age des femmes
au mariage décroît: de 26,4 ans en 1716 à 22,6 ans en 1816). Cela
favorise un rajeunissement de la population en même temps qu’une
croissance de la population active, et une augmentation de la
consommation (qui a touché notamment le secteur industriel et a
favorisé le commerce colonial).
Une situation
différente
La
prolétarisation des ouvriers agricoles et industriels anglais
apparaît dès le XVIIIe siècle. Les prolétaires ne seront pas
touchés par les progressions sociales des autres catégories. La
bourgeoisie profite le plus du développement économique du XVIIIe:
en France comme en Angleterre les marchands ont connu un essor
très important. Mais l’essor a été très différent selon les pays
concernés: en France, la progression de la bourgeoisie s’est
heurtée à la grande méprise de la noblesse, engendrant de la même
un ressentiment de la bourgeoisie vis à vis de la noblesse.
Celle-ci n’arrive alors que très mal à participer au gouvernement
du pays. En Angleterre, la situation est différente: la noblesse
est très limitée (quelques centaines de familles), et
l’aristocratie a toujours eu le droit de participer aux affaires
commerciales. Mais surtout, il existe une chambre des Communes où
les roturiers peuvent s’exprimer: cela a engendré une classe
politique, pas ou peu influencée par la bourgeoisie, constituée en
groupe de pression ou de réflexion. Alors qu’en France,
l’aristocratie a connu un phénomène de repli (repli dans les
charges militaires) ; alors qu’en Prusse, il est interdit aux
roturiers d’acheter des fiefs ; alors qu’en Autriche paraît en
1762-1763 l’Almanach de Quota, où l’aristocratie liste par
ancienneté et préséance ses membres ; l’Angleterre est un cas
particulier d’ouverture sociale.
L'évolution culturelle
Dans l'ordre de l'esprit, le fait
capital est la jonction de l'esprit
anglais et de l'esprit français,
d'où naît le
cosmopolitisme social, qui
enrichit et amplifie le courant «
philosophique » antichrétien et
prépare la Révolution. Pour les
moeurs, le goût, la vie de société,
la civilisation, en un mot, l'Europe
est française au « siècle des
lumières »:
Frédéric II,
roi de Prusse, bat les soldats du
roi de France, mais il écrit mieux
le français que l'allemand. De la «
philosophie », de l'adoucissement
général des moeurs, du progrès
général des sciences, si remarquable
en ce siècle comme au siècle
suivant, procède aussi le «
despotisme éclairé », qui tend à
substituer un absolutisme fondé sur
la « raison » à l'ancien droit
divin. Un effort de rénovation du
gouvernement et de l'administration
se manifeste par l'introduction de
lois progressistes. Il est
accompagné d'une hostilité
croissante envers l'Eglise,
conséquence des origines «
philosophiques » de tout le
mouvement du siècle. Le terme, c'est
la Révolution, qui engendre un monde
nouveau.
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