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«
Pidou
n'aimait pas les révolutions
», surprenante affirmation. En
effet, Pidou n'est-il pas, avec
Muret
et
Monod,
l'un des Pères de la patrie ?
Fin lettré, parlant avec aisance
l'anglais et l'allemand, magistrat
intègre et travailleur, Pidou n'a
rien d'un patriote exalté. Les excès
de la
Révolution
française ne lui ont pas
échappé et, s'il adhère aux idées
nouvelles, ce n'est pas par ambition
personnelle, mais dans le souci du
bien du pays. Le discours qu'il
prononce le
30 mars 1798,
lors de l'installation des autorités
du canton du Léman nouvellement
créé, illustre bien sa pensée: «
Quel courage, quelle fermeté ne vous
seront pas nécessaires pour
attaquer, dans ses derniers
retranchements, l'égoïsme
orgueilleux qui veut tout maintenir
et résister en même temps à la
pétulance insensée qui voudrait tout
renverser et tout détruire
». Fils de pasteur, Pidou est né le
31 mars 1754 à Grancy. Sa mère était
la soeur du célèbre médecin
Samuel-Auguste Tissot. Après avoir
suivi le collège à Lausanne, puis
des études de théologie à Genève,
Pidou est consacré pasteur. Ne se
sentant aucune vocation pour le
ministère, il se tourne vers
I'enseignement. Il accompagne le
prince de Gavre à Strasbourg, où il
peut étudier avec son élève le droit
et la jurisprudence. Après avoir
obtenu une place d'instituteur au
collège philanthropique de Dessau,
petite ville entre Magdebourg et
Leipzig, où il enseigne le français,
il rejoint son oncle à Paris. Il y
suit des cours de lettres et de
sciences. Toujours cherchant
fortune, il part pour l'Angleterre.
S'ensuivent deux années de misère et
de solitude où il tente de survivre
en donnant des cours. «
Aucune place ne s'offre....
écrivait-il à sa soeur, ...
pas même la plus modeste et ne
croyez-pas que je sois difficile
». Notre Vaudois meuble tant bien
que mal sa solitude en s'essayant à
l'écriture et à la poésie. La roue
tourne cependant au printemps 1782.
De riches et importantes familles
anglaises le chargent d'accompagner
leurs fils dans des voyages sur le
continent. C'est ainsi que Pidou
visite l'Allemagne, la Belgique, la
Hollande, l'Autriche, l'Italie et la
France. Il peut ainsi rentrer au
pays en 1793 avec une modeste
fortune et un solide bagage
intellectuel. Il s'établit à
Lausanne où il achète une maison.
Cette même année 1793, il épouse la
jeune Aubert de 20 ans sa cadette.
Un fils, François et une fille,
décédée en 1809, naissent de cette
union.
Comme beaucoup de Vaudois, Pidou
avait connu la bienveillante et
toujours intéressée autorité de LL.
EE. de Berne. Si les excès de la
Révolution française tempèrent
l'ardeur des premiers Vaudois à
épouser les thèses françaises, la
prospérité matérielle ne suffit
plus. La condescendance des maîtres
bernois et l'absence de débouchés
politiques et juridiques poussent
les élites vaudoises vers les idées
nouvelles. Les événements se
précipitent. Le
24 janvier 1798,
l'Assemblée
provisoire
proclame l'indépendance
du Pays
de Vaud. Le 30 mars, Pidou, élu
président de l'Assemblée provisoire,
transmet les pouvoirs de l'assemblée
aux autorités du canton du Léman,
subdivision territoriale de la
nouvelle
République
helvétique. Révolution
certes, mais dans l'ordre.
Pidou accepte alors la charge d'accusateur
public
auprès du Tribunal de canton. Tâche
difficile: les dispositions pénales
sont éparpillées dans différents
recueils ou coutumiers et sont
souvent obscures. Les règles de
procédure sont inexistantes. Le Code
pénal helvétique, reproduction
presque textuelle du code français,
n'est en effet promulgué que le 4
mai 1799, code heureusement modifié
par une loi du 6 mai 1800 permettant
au juge d'atténuer, dans une
certaine mesure, les peines prévues.
Si Pidou intervient dans un grand
nombre d'affaires pénales, celles-ci
présentent parfois un caractère plus
politique. C'est l'arbre de la
liberté qui est arraché à Orbe.
C'est l'affaire Louis Reymond, chef
du parti des Amis de la liberté.
Reymond avait publié dans son
journal Le Régénérateur des
articles au vitriol contre le
gouvernement helvétique, suspecté de
n'être pas assez strict avec les
partisans de l'Ancien Régime et
coupable de mollesse pour n'avoir
pas supprimé tout de suite les
droits féodaux. Sans céder aux
pressions, Pidou poursuivra
l'affaire jusqu'au Tribunal suprême
où il obtiendra la condamnation
exemplaire de Reymond. Dès l'été
1800, les républicains, dont l'aile
droite pactise avec les tenants de
l'Ancien Régime, prennent le
pouvoir. Le gouvernement central
veut suspendre le rachat des droits
féodaux. C'en est trop pour les
campagnes où l'agitation court
rapidement. Le Tribunal de canton et
Pidou se rendent suspects aux yeux
des autorités centrales, qui les
trouvent peu empressés à réprimer
les divers mouvements qui secouent
le canton. Ainsi le
17 décembre 1800,
le Tribunal de canton est destitué
et Pidou doit démissionner. Calme,
contenu, d'un abord quelque peu
austère, Pidou a cependant gagné
l'estime et la confiance de ses
concitoyens. Il est nommé député à
la Diète helvétique en 1801, puis
sénateur en 1802. Avec Henri-Vincent
Carrard et Daniel-Alexandre
Chavannes, il participe aux travaux
de rédaction d'une
nouvelle Constitution fédéraliste
car elle laisse - question
essentielle - le soin au canton de
fixer le taux de rachat de la dîme.
Le Sénat choisit Pidou pour
participer parmi la députation
vaudoise aux travaux de la
Consulta helvétique
auprès de Napoléon, avec Henri
Monod, Jules Muret, Louis Secrétan,
Jean-Jacques Cart, Antoine Pellis et
Louis Bégoz, notamment. Souhaitant
une Helvétie plus paisible, Napoléon
impose un régime plus fédéraliste
et, sur le plan vaudois, plus
démocratique que ne l'auraient voulu
les membres de la Consulta peu
enclins à voir les anciens chefs des
Bourla-Papey prendre de
l'importance. Le
10 mars 1803,
la
Commission provisoire,
créée par l'Acte
de Médiation, et présidée
par Monod, proclame la souveraineté
du canton de Vaud. Pidou en fait
naturellement partie. Le
14 avril 1803,
le
Grand Conseil
se réunit pour la première fois. Elu
député à vie, Pidou est alors porté
au Petit Conseil, presque à
l'unanimité, 150 suffrages sur 159.
Le gouvernement se met au travail.
Comme le dit Monod: «
Il était plus essentiel de faire
vite que de très bien faire
». Des lois organisent les tribunaux
et règlent le droit d'arrestation.
Le
6 juin 1803,
les députés adoptent la loi sur les
juges et justices de paix. Nommé par
le gouvernement, véritable
institution, le juge de paix occupe
en 1803 de multiples fonctions.
Agent de l'Etat, il surveille les
communes. Au pénal, il est magistrat
instructeur. Au civil, il tente la
conciliation et dispose d'une
compétence propre jusqu'à 8 francs.
Il préside la justice de Paix. En
1804, le Grand Conseil vote deux
lois très importantes: l'une sur le
rachat des droits féodaux,
l'autre qui «
règle la poursuite contre les
débiteurs
». Le code correctionnel est adopté
en 1805. En
1806,
le canton se dote d'une loi fort
précieuse sur
l'instruction publique
qui améliore la situation des
régents et limite à soixante le
nombre d'élèves par classe. Cette
loi prévoit notamment la création
d'une seconde chaire de droit. En
1811
est également adoptée une importante
loi sur les
routes.
Les membres du Petit Conseil se
connaissent bien et leurs rapports
sont cordiaux. Monod ayant
démissionné fin 1803, Muret et Pidou
dirigent la manoeuvre. Même si Muret
dispose d'un certain ascendant sur
Pidou leur collaboration est non
seulement efficace, mais tout
empreinte d'amitié. Pidou voue un
soin particulier à l'instruction
publique. Président du Conseil
académique, il n'épargne pas sa
peine pour soutenir l'Académie et
améliorer le niveau de son
enseignement. C'est d'ailleurs avec
plaisir et fierté que Pidou prononce
les discours d'installation du
second professeur de droit, Charles
Secrétan, en 1811, et du professeur
de littérature française, Charles
Monnard, en 1817. En 1813, Napoléon
est vaincu à
Leipzig
et les Bernois publient, le
24 décembre,
une
proclamation intimant l'ordre à
leurs sujets vaudois de se soumettre
à leur domination.
Monod est en mission auprès du tsar
Alexandre de Russie
et Muret est à la Diète, à Zurich.
Reste Pidou. D'abord persuadé de la
vanité de ses efforts, il reprend
vite confiance et dirige le pays
d'une main de fer. L'heure est grave
car le général
Bubna
et les troupes autrichiennes sont à
Lausanne: «
Nous nous proposons de maintenir
notre indépendance
» lui déclare Pidou. «
Si un seul bataillon bernois avait
suivi les troupes autrichiennes,
trente mille Vaudois se seraient
dressés pour opposer la force à la
force, non pas aux armées alliées,
entrées chez nous comme amis, mais
aux troupes de Berne.
»
Impressionné par le calme régnant
dans le canton et la fermeté de
Pidou, Bubna renonce à intervenir
dans les affaires du canton. Même si
la Constitution du
4 août 1814
est nettement réactionnaire, les
hommes de 1803 demeurent au pouvoir.
Muret, Pidou et Monod qui les a
rejoints en 1811 sont en pleine
forme. Le
triumvirat
peut continuer d'oeuvrer à la
prospérité du canton. Ainsi, le
11 juin 1819,
le canton de Vaud, le premier de
Suisse, adopte son
Code Civil.
Pidou joue un rôle important dans
l'élaboration de cet ouvrage, certes
inspiré du Code Napoléon, mais
oeuvre remaniée et originale,
parfois supérieure au modèle
français. Magistrat austère et
réservé, Pidou n'est guère porté sur
les mondanités ou la vie publique.
S'il entretient une correspondance
chaleureuse avec Madame de Staël, il
préfère les discussions entre amis,
notamment avec Philippe Secrétan.
C'est en famille qu'il trouve comme
le dit joliment Henri Vulliemin - «
ses plus douces et presque ses
seules récréations
». Très touché par le décès de sa
fille, il consacre beaucoup de temps
à son fils François. Brillant
juriste, ce dernier deviendra en
1824 le titulaire de la troisième
chaire de droit de l'Académie de
Lausanne. Pidou n'aura pas la fierté
de prononcer le discours
d'installation. Frappé d'apoplexie
en pleine séance du Grand Conseil,
il s'éteint le 14 mai 1821. «
Mes Amis, dit-il encore,
je meurs au champ d'honneur.
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