Il convient tout d'abord de s'entendre sur la
définition de ce qu'est la période hellénistique. On peut considérer que c'est l'époque
allant du règne d'Alexandre
le Grand (336-323)
à la disparition du dernier grand royaume né du démembrement de
l'empire macédonien d'Alexandre; le royaume des Lagides (Ptolémées) qui disparaît devant l'impérialisme
romain en -31 par la bataille d'Actium
qui voit la victoire d'Octave
(futur empereur) face à
Antoine
et
Cléopâtre.
Le terme d'hellénistique que nous employons
ne doit pas être confondu avec celui d'hellénique. On trouve en
grec le terme hellenikus, mais le terme hellenistikos
n’est pas attesté. « Hellénistique » est un terme
moderne qui ne nous est pas hérité du grec (bien qu'il soit formé
de mots grecs); c'est, en effet, un mot qui est
né
à la fin du 19ème siècle et qui fut employé
pour la première fois par Gustave
Droysen. Droysen étudie la période des successeurs
d'Alexandre, il en fait une histoire fournie qu'il appellera
Geschichte
des Hellenismus dont l'étude porte sur un monde
postérieur et bien plus large que celui du monde grec. Le terme
d'hellénistique qu'il emploie se rattache à des mots grecs tels
que hellenismos,
hellenistès (ce terme
caractérisait le plus souvent des juifs hellénisés) qui
signifient "usages grecs",
"utilisation de la langue grecque";
un helléniste dans l'antiquité c'est quelqu'un qui n'est pas
grec mais qui pratique le grec et ses modes de vie…il s'hellénise.
On distingue donc entre l'époque ou le grec
et la civilisation grecque sont "enfermés" dans la Grèce
proprement dite et l'époque où le grec et sa civilisation
deviennent une image à copier. C'est alors le tour de l'hellénisation.
L'expansion de l'hellénisme ne se fait pas
uniquement en direction de l'orient mais s'étend également vers
l'occident (bien qu'il faille préciser que le grec en tant que
langue ne sera pas adopté, cela étant notamment dû à la
grande fierté "nationale" de peuple comme ceux des
romains ou des carthaginois). Mais on sait tout de même que le
mode de vie et la culture grecs s'insinuent en occident.
Prenons un exemple: Dans
la
guerre des Gaules,
Jules
César mentionne un passage relatant un fait
remarquable; après avoir arrêté les Helvètes à Bibracte,
Jules César rapporte que l'on découvrit des tablettes comportant
des lettres grecques (tabellae
litteris Graecis) dans les bagages de ces derniers !
Cet état de fait durera III siècles, mais
il ne faut pas croire que la date de -31 signifie l'arrêt complet
et immédiat de la culture grecque aussi bien en orient qu'en
occident, elle continuera à se diffuser
largement après cette date, -31 n’est que la date
d’une passation de pouvoir !
Ce qui fait l'intérêt de cette époque fait
aussi son extrême difficulté : l'immensité géographique (de
l’Italie au Moyen-Orient et de la Russie (Mer Noire) à la
Libye). Étude rendue d'autant plus difficile que nous n'avons
aucun récit continu, aucun fil conducteur qui retracerait
l'ensemble de cette période; et c'est cela notamment qui fit que
l'on ne l'étudia pas avant le 19ème.
La situation est bien plus complexe pour
l'historien qui étudie cette période que pour celui des époques antérieures
ou postérieures (Thucydide,
Hérodote,
Xénophon couvrent la période s'étalant
de -540 à -360 !). Un auteur pourtant s'était attelé à l'étude
de l'époque qui nous intéresse, Diodore
de Sicile, qui rédigea une histoire universelle des
origines de l'homme à
Auguste.
Mais la malchance fit que les tomes couvrant les périodes suivant
les années -300 ne nous sont pas parvenus (nous n'en avons que
des fragments…). Un autre auteur du II siècle eut une
importance non négligeable, Pausanias;
il intéresse les historiens de par ses nombreux discours et
descriptions. Mais l'œuvre de Pausanias est composite et n'a pas
de véritable fil conducteur.
Comprenons bien que ce que nous avons vu ne
signifie pas que nous ne possédions pas de sources pour cette époque,
mais elles sont de toute nature et aucun
grand récit n'a survécu (si ce n'est le tableau lucide,
mais mutilé, de Polybe qui écrit
sur la période de -240 à -146).
Entre les textes de Diodore de Sicile et l'œuvre
de Polybe se situe ce que l'on appelle le "trou
noir" du III siècle
(de -300 à -240). Actuellement on rebouche ce trou grâce aux
diverses découvertes archéologiques ou grâce aux mentions qui
en sont faites dans la littérature (archéologie, numismatique,
épigraphie sont aussi d'un précieux secours).
La difficulté de l'entreprise de
reconstruction est très importante; un ouvrage s'y consacre, celui
d’Edouard Will : Histoires
politiques du monde hellénistique, mais c'est un ouvrage
difficile d'accès.
La solution que nous adopterons pour étudier
cette période sera celle de se placer d'un point de vue précis ;
les points de vues peuvent être multiples mais nous nous intéresserons
au point de vue d'Athènes…
Il y a deux paradoxes à
choisir Athènes :
- C'est ce point de vue précisément que
l'on est obligé de prendre quand on étudie le IV ou le V siècle,
siècles durant lesquels la ville est à son apogée. Pour l'époque
que nous étudierons Athènes n'est plus à l'apogée de son
pouvoir, on pourrait alors penser qu'il est temps de s'en défaire
enfin…
- Un autre paradoxe est de choisir une cité
alors que justement la nouveauté de cette période c'est l'émergence
de royautés en plus ou moins grand nombre et dont les représentants
sont les meneurs de l'histoire…Il semblerait donc plus logique
de prendre le point de vue de ces royaumes plutôt que celui de la
cité d’Athènes. Mais quand on y regarde de plus près, on
s'aperçoit finalement qu'aucun de ces royaumes ne convient
vraiment; on ne sait pas quel royaume choisir. Si on prend le cas
de l'Egypte on se rend vite compte que son éloignement est un
handicap, dans le cas de la Macédoine c'est son caractère éphémère
(détruit en -167 par Rome),
dans celui de Rhodes (île de la mer Egée) c’est sa mise à
l’écart politique dès -167. Même si Athènes n'est plus au cœur
de l'histoire elle reste tout de même une puissance avec laquelle
il faut compter et qui a une aura qui dépasse le cadre
politico-militaire, en effet, Athènes reste un centre culturel
brillant et dont la puissance politique est respectée. Ce ne sera
pas le cas de Rhodes par exemple.
Athènes continue à être la cité au
travers de laquelle on voit le mieux se dessiner les grands événements
de cette époque (il arrive qu'elle soit le centre même de ces événements).
Nous savons que la ville d'Athènes a une histoire qui nous est
relativement bien parvenue et que la relative continuité de ses
sources est d'une importance majeure.
Une autre raison que l'on a de préférer Athènes
à Rhodes pour cette période c'est que l'on a la chance d'avoir
pour l'Athènes hellénistique une synthèse récente, celle de
l'historien Christian Habicht,
Athènes
(le dernier livre de référence datait de 1911, c'était celui de
Ferguson
→
livre réédité en 1974; Hellenistic
Athens). Nous possédons aujourd'hui, grâce au
professeur Denis Knoepfler,
la traduction française de cet ouvrage: Athènes
hellénistique, (Belles Lettres, 2000) ce sera l'ouvrage
de référence que nous utiliserons dans ce dossier. L'ouvrage d'Habicht est un ouvrage dense mais
fait pour un public large avec toutefois des exigences élevées
pour sa lecture. Ce livre est la meilleure référence actuelle
pour Athènes.