ATRIUM - Histoire du Moyen Âge

Le Moyen Âge est la période comprise entre l'Antiquité et l'Age classique, c'est-à-dire allant de la chute de l'Empire romain (en 476) à la chute de l'Empire Byzantin (en 1453). C'est l'humaniste Giovanni Andrea qui utilisa pour la première fois le terme de "Moyen age" en 1469. Mais ce n'est qu'au cours du XVIIe siècle que le mot devint d'usage courant. Il était alors utilisé dans un sens dépréciatif et désignait le millénaire séparant la disparition de la culture antique et la Renaissance.

 

Retour au sommaire

Sommaire >>> Histoire du Moyen Âge >>> Le XIVe siècle

Le mouvement des Armelder et l'idéologie Judenfrei
 
 

Le mouvement des Armelder

Pour voir maintenant comment cet ensemble de griefs portés à l’encontre des Juifs va se transformer en mouvement d’extermination, intéressons-nous au cas particulier du mouvement des Armelder qui est un phénomène s’étendant sur les années 1336-1338 principalement, mais ayant des conséquences directes jusqu’en 1349 en tout cas. C’est en fait un mouvement de paysans principalement, c’est du moins dans les campagnes que s’opère le soulèvement, car il s’agit bien d’un soulèvement populaire. Cependant il faut nuancer, ce n’est pas non plus un mouvement de masse regroupant des milliers de personnes. On pense pouvoir estimer l’effectif des Armelder à environ 1500 membres. Il faut savoir qu’il y eut 3 vagues successives de ces Armelder :

1er vague : juillet 1336 : C’est donc juste avant les récoltes que le mouvement prend forme à l’instigation d’un certain Arnold von Uissigheim. C’est principalement dans les environs de Frankfurt que les Armelder vont agir. Leur chef, que l’on nomme « König Armelder », donc le roi des Armelder, cet Arnold von Uissigheim va être arrêté par les autorités et exécuté le 14 novembre 1336. Les autorités pensaient que de par cette exécution le mouvement péricliterait, or il n’en a rien été puisque Arnold von Uissigheim va être érigé en martyr par la population. On dira même que des miracles se passèrent sur sa tombe. Ce qui ne manqua pas d’entraîner un second soulèvement.

2ème vague : juin 1337 : A nouveau le soulèvement intervient avant les récoltes, à une période où les impôts préoccupent particulièrement les paysans, ils en sont plus facilement manipulables ou excitables selon Graus (auteur allemand). Ce deuxième mouvement prend aussi naissance dans la région de Frankfurt et se répand dans les environs (sans toutefois prendre l’ampleur de la troisième vague).

3ème vague : janvier 1338 : A nouveau le mouvement prend naissance dans la région de Frankfurt, mais cette fois il s’étend à Bâle, Strasbourg et finalement à quasi toute l’Alsace. On trouve aussi un König à la tête des Armelder, auquel succédera un deuxième. On sait que l’un d’eux était un aubergiste du nom de Jean Zimberlin ; il semble que se soit à lui que l’on doive ce nom d’Armelder parce qu’il portait au bras une lanière de cuir, qui va devenir le signe de reconnaissance de ses partisans. On sait également que les Armelder se déplaçait de village en village déployant un grand drapeau avec une image du Christ.

Alors comment comprendre ce mouvement ? Est-ce qu’il s’agit là d’un ensemble de personnes lié par la volonté idéologique d’une éradication des Juifs ? Cette hypothèse semble devoir être rejetée même si les « König » tel Jean Zimberlin se proclame prophète et déclare vouloir « nettoyer l’Alsace » de cette race impure (encore que l’on ne dispose d’aucun texte de la main dudit Zimberlin affirmant une telle chose). Il semble plutôt que les motifs de chacun étaient fort différents : on trouve autant de débiteurs mécontents des créances réclamées par les Juifs, que de paysans voulant se débarrasser des nobles, on sait par exemple que l’un des König, cet Arnold von Uissigheim, avait lancé le mouvement pour venger la mort de son frère (donc un motif tout personnel) qu’il attribuait à un juif. On ne peut donc pas trouver de motifs dominant mais plutôt un ensemble de causes multiples.

On a déjà entrevu quel sera le rôle des autorités : le mouvement des Armelder sera combattu tant par les villes que par les autorités ecclésiastiques même si la réaction se fit attendre.

Il faut encore savoir que ce n’était pas là les premiers soulèvements populaires de ce genre contre les Juifs. Il y eut, par exemple, en 1298 un soulèvement qui suivi un certain « Roi de la viande de bœuf », on ne dispose que de rares sources sur les autres mouvements par rapport à ce que l’on possède sur les Armelder (même si ces sources sont parfois contradictoires). C’est un mouvement qu’il n’est pas facile d’étudier car il semble que le secret entourait ses membres (n’étant pas tolérés par les autorités). 

En 1337, dans le Haut Rhin (Rouffach et Ensisheim) plus de 1500 juifs vont être exterminés dans un lieu qui prendra le nom de « champ des juifs ». Quelle est la réaction des autorités ? Celle de fermer les yeux sur les massacres et de s’emparer des biens des Juifs. Notons encore que la même année, l’empereur Louis de Bavière va promulguer un édit donnant pleine absolution de ces méfaits tout en interdisant le recours judiciaire aux juifs. Pour la région de Strasbourg toujours, il faut savoir que l’évêque finit par convoquer une assemblée de nobles d’Alsace (réunie à Colmar, ville dans laquelle de nombreux juifs s’étaient réfugiés et que les Armelder menaçaient rien de moins que d’assiéger pour en extirper les Juifs). Suite à cette assemblée, entre le 17 et le 19 mai 1338 une sorte d’alliance est passée entre villes pour combattre les Armelder dont la plupart finiront exécutés ou condamnés à diverses peines (comme par exemple celle de ne pouvoir approcher un juif pendant 10 ans)… Mais malgré le sort qui leur était réservé, un mouvement d’Armelder se reforme dès 1343, les massacres de juifs recommencent et un nouveau pacte est signé entre villes le 3 mars 1345.

Les conséquences du mouvement des Armleder se firent sentirent au-delà des agissements même de ces fanatiques, puisque nombreux furent les Juifs ruinés par les exactions des Armleder, et la ruine signifiait la fin des protections et nombreux furent les juifs poursuivis par les seigneurs ; les conséquences de l’exemple donné par ces seigneurs ne se firent pas attendre et la populace s’adonna à de nombreuses persécutions à Mulhouse, Colmar, Munster…

Pour finir de voir l’évolution de la situation dans la région strasbourgeoise, sachons qu’après avoir réunis un grand chapitre international à Benfeld en 1349, il n’en reste pas moins que le 13 février toute la communauté juive de Strasbourg va être immolée (à savoir 2000 juifs, hommes, femmes et enfants compris, qui avaient refusé le baptême). Des massacres eurent lieu à Benfeld où une partie des Juifs furent noyés dans les marais, des assassinats se déroulèrent également à Mulhouse, Colmar (où les Juifs furent brûler dans un Judenloch, donc une fosse aux juifs…). Il faut encore bien comprendre ici que la Peste n’a pas encore touché la ville de Strasbourg (elle ne le fera que le 24 juin). Sachons pour refermer cette page que l’empereur Charles IV n’étant pas indifférent au massacre de ses contribuables juifs réussi à faire entendre raison à plusieurs villes (en premier lieu Colmar), mais en ce qui concerne Strasbourg les juifs durent attendre environ 20 ans (1363) avant d’obtenir l’autorisation de se réinstaller…pour être finalement définitivement expulsés en 1391.

Une chrétienté « Judenfrei »

Avec tout ce que l’on vient de voir, se pose la question d’une volonté de Judenfrei, c’est-à-dire de région vidée de leurs juifs. On a compris que c’était bien là l’ambition des König Armelder, reste qu’il est plus que complexe de savoir si c’était là une volonté partager par les différentes couches de la société. Il semble en effet que les griefs principaux à l’encontre des juifs se soient formés dans la population paysanne, mais en même temps les nombreuses créances dues par les nobles aux juifs font penser que ceux-ci ne devaient pas être lourdement chagrinés par la disparition de leurs créanciers. On a vu que les autorités avaient cédé en de maints endroits à la pression populaire ; lorsqu’elles ne l’ont pas fait, en général elles ont eu à en subir les conséquences, c’est notamment ce qui est arrivé à l’ammeister strasbourgeois Peter Schwarber (qui avait défendu les Juifs à Benfeld) et qui, à son retour à Strasbourg, se fit huer par la foule et qui sera finalement expulsé de la ville (non sans que l’on ait préalablement confisqué sa fortune).

Conclusion et discussion

Cette conclusion serait parfaite si elle pouvait apporter une réponse tranchée à la question d’un « anéantissement programmé ». Or elle ne le fera pas, pourquoi ? Parce que l’on a vu quelle complexité entourait toute cette problématique, une forme d’anéantissement il y en a eu une, car au-delà de tout argument, il y a les chiffres (discutés d’ailleurs) et en tout cas le constat que suite aux mesures prises contre les Juifs, leur nombre c’est plus que fortement réduit (des dizaines de communautés ont été détruites). Ce n’est peut-être pas d’un programme qu’il convient de parler, mais plutôt d’une sorte de mouvement incontrôlé, d’une vindicte populaire aux effets destructeurs qui a finalement trouvé auprès des autorités une oreille parfois très conciliante. En effet, on ne peut que ressentir un profond malaise à la lecture des textes promulgué par les autorités, n’y a-t-il pas là véritable volonté d’anéantissement ? Certes c’est une réaction aux pressions populaires, mais reste à savoir à quel point une telle réaction était inéluctable. De très nombreuses questions restent ouvertes, peut-être que la principale d’entre elle est de savoir s’il faut réserver le terme d’ « anéantissement juif» à la Shoah, ou si c’est une formulation qui peut s’étendre à ce qui s’est passé durant la période que nous avons étudié ?

 

 
 

 Bibliographie et sources du mini-dossier :

- Chevalier, Y. (1988). L’Antisémitisme. Paris, Cerf.

- Chouraqui, A. (1957). Histoire du judaïsme. PUF

- Dahan, G. (1991). La Polémique chrétienne contre le judaïsme au Moyen Age. Paris, Albin Michel.

- De Fontenette F. (1982). Histoire de l’antisémitisme. PUF

- Gottfried, R.-S. (1983). The Black Death; Natural and Human Disaster in Medieval Europe. Londres

- Graus, F. (1987). Pest-Geissler-Judenmorde. Das 14.Jahrhundert als Krisenzeit, Göttingen.

- Haverkamp, A. (1981). Zur Geschischte des Juden im Deutschland des späten Mittelalters und der frühen Neuzeit. Stuttgart.

- Isaac, J. (1956). Genèse de l’antisémitisme. Paris, Calmann-Lévy.

- Neusner, J. (1986). Le judaïsme à l’aube du christianisme. Paris, Cerf

- Nohl, J. (1986). La mort noire. Chronique de la peste. Paris

- Poliakov L. (1981). Histoire de l’antisémitisme. Paris

- Poliakov, L. (1973). Les Juifs et notre histoire. Sciences Flammarion

Sources Médiévales :

- Hermanni Gygantis (Hermann Gygax). Flores Temporum seu chronicon universale, Leyde (1750) (p.138-139).

- Chronique de Matthias de Neuenburg, pour 1349 (MHG, SRG, p.265-266)

A titre informatif :

Pour une description « vivante » de la situation à Strasbourg durant la peste :

Halter, M. (1983). La mémoire d’Abraham. Ed.Robert Laffont. (p. 311-349)

 
Copyright © Yannick RUB