Le
mouvement des Armelder
Pour voir
maintenant comment cet ensemble de griefs portés à
l’encontre des Juifs va se transformer en mouvement
d’extermination, intéressons-nous au cas particulier
du mouvement des Armelder
qui est un phénomène s’étendant sur les années 1336-1338
principalement, mais ayant des conséquences directes
jusqu’en 1349 en tout cas.
C’est en fait un mouvement de paysans
principalement, c’est du moins dans les campagnes que s’opère
le soulèvement, car il s’agit bien d’un soulèvement
populaire. Cependant il faut nuancer, ce n’est pas non plus
un mouvement de masse regroupant des milliers de personnes. On
pense pouvoir estimer l’effectif des Armelder à environ 1500
membres. Il faut savoir qu’il y eut 3 vagues
successives de ces Armelder :
1er
vague : juillet 1336 : C’est donc
juste avant les récoltes que le mouvement prend forme à
l’instigation d’un certain Arnold
von Uissigheim. C’est principalement dans les
environs de Frankfurt que les Armelder vont agir. Leur chef,
que l’on nomme « König
Armelder », donc le roi des Armelder, cet
Arnold von Uissigheim va être arrêté par les autorités et exécuté
le 14 novembre 1336. Les autorités pensaient que de par cette
exécution le mouvement péricliterait, or il n’en a rien été
puisque Arnold von Uissigheim va être érigé
en martyr par la population. On dira même que des
miracles se passèrent sur sa tombe. Ce qui ne manqua pas
d’entraîner un second soulèvement.
2ème
vague : juin 1337 : A nouveau le soulèvement
intervient avant les récoltes, à une période où les impôts
préoccupent particulièrement les paysans, ils en sont plus
facilement manipulables ou excitables selon Graus
(auteur allemand). Ce deuxième mouvement prend aussi
naissance dans la région de Frankfurt et se répand dans les
environs (sans toutefois prendre l’ampleur de la troisième
vague).
3ème
vague : janvier 1338 : A nouveau le
mouvement prend naissance dans la région de Frankfurt, mais
cette fois il s’étend à Bâle, Strasbourg et finalement à
quasi toute l’Alsace. On trouve aussi un König à la tête
des Armelder, auquel succédera un deuxième. On sait que
l’un d’eux était un aubergiste du nom de Jean
Zimberlin ; il semble que se soit à lui que
l’on doive ce nom d’Armelder parce qu’il portait au bras
une lanière de cuir, qui va
devenir le signe de reconnaissance de ses partisans. On sait
également que les Armelder se déplaçait de village en
village déployant un grand drapeau avec
une image du Christ.
Alors
comment comprendre ce mouvement ? Est-ce qu’il s’agit
là d’un ensemble de personnes lié par la volonté
idéologique d’une éradication des Juifs ?
Cette hypothèse semble devoir être rejetée même si les
« König » tel Jean Zimberlin se proclame prophète
et déclare vouloir « nettoyer l’Alsace » de
cette race impure (encore que l’on ne dispose d’aucun
texte de la main dudit Zimberlin affirmant une telle chose).
Il semble plutôt que les motifs
de chacun étaient fort différents : on
trouve autant de débiteurs mécontents des créances réclamées
par les Juifs, que de paysans voulant se débarrasser des
nobles, on sait par exemple que l’un des König, cet Arnold
von Uissigheim, avait lancé le mouvement pour venger la mort
de son frère (donc un motif tout personnel) qu’il
attribuait à un juif. On ne peut donc pas trouver de motifs
dominant mais plutôt un ensemble de
causes multiples.
On a déjà
entrevu quel sera le rôle des autorités : le mouvement
des Armelder sera combattu tant par les villes que par les
autorités ecclésiastiques même si la réaction se fit
attendre.
Il faut
encore savoir que ce n’était pas là les premiers soulèvements
populaires de ce genre contre les Juifs. Il y eut, par
exemple, en 1298 un soulèvement
qui suivi un certain « Roi de la
viande de bœuf », on ne dispose que de rares
sources sur les autres mouvements par rapport à ce que l’on
possède sur les Armelder (même si ces sources sont parfois
contradictoires). C’est un mouvement qu’il n’est pas
facile d’étudier car il semble que le secret
entourait ses membres (n’étant pas tolérés par les
autorités).
En 1337,
dans le Haut Rhin (Rouffach et Ensisheim) plus de 1500 juifs
vont être exterminés dans un lieu qui prendra le nom de
« champ des juifs ». Quelle est la réaction des
autorités ? Celle de fermer les
yeux sur les massacres et de s’emparer
des biens des Juifs. Notons encore que la même année,
l’empereur Louis de Bavière
va promulguer un édit donnant pleine absolution de ces méfaits
tout en interdisant le recours judiciaire aux juifs. Pour la région
de Strasbourg toujours, il faut savoir que l’évêque finit
par convoquer une assemblée de nobles d’Alsace (réunie à
Colmar, ville dans laquelle de nombreux juifs s’étaient réfugiés
et que les Armelder menaçaient rien de moins que d’assiéger
pour en extirper les Juifs). Suite à cette assemblée, entre
le 17 et le 19 mai 1338 une sorte
d’alliance est passée entre villes pour combattre les
Armelder dont la plupart finiront exécutés ou condamnés à
diverses peines (comme par exemple celle de ne pouvoir
approcher un juif pendant 10 ans)… Mais malgré le sort qui
leur était réservé, un mouvement d’Armelder se reforme dès
1343, les massacres de juifs
recommencent et un nouveau pacte est signé entre villes le 3
mars 1345.
Les conséquences
du mouvement des Armleder se firent sentirent au-delà des
agissements même de ces fanatiques, puisque nombreux furent
les Juifs ruinés par les exactions des Armleder, et la ruine
signifiait la fin des protections
et nombreux furent les juifs poursuivis par les seigneurs ;
les conséquences de l’exemple donné par ces seigneurs ne
se firent pas attendre et la populace s’adonna à de
nombreuses persécutions à Mulhouse, Colmar, Munster…
Pour
finir de voir l’évolution de la situation dans la région
strasbourgeoise, sachons qu’après avoir réunis un grand
chapitre international à Benfeld en 1349, il
n’en reste pas moins que le 13 février
toute la communauté juive de Strasbourg va être immolée (à
savoir 2000 juifs, hommes, femmes et enfants compris, qui
avaient refusé le baptême). Des massacres eurent lieu à
Benfeld où une partie des Juifs furent noyés dans les
marais, des assassinats se déroulèrent également à
Mulhouse, Colmar (où les Juifs furent brûler dans un
Judenloch, donc une fosse aux juifs…). Il faut encore bien
comprendre ici que la Peste n’a pas
encore touché la ville de Strasbourg (elle ne le fera
que le 24 juin). Sachons pour refermer cette page que
l’empereur Charles IV
n’étant pas indifférent au massacre de ses contribuables
juifs réussi à faire entendre raison à plusieurs villes (en
premier lieu Colmar), mais en ce qui concerne Strasbourg les
juifs durent attendre environ 20 ans (1363)
avant d’obtenir l’autorisation de se réinstaller…pour
être finalement définitivement expulsés en 1391.
Une
chrétienté « Judenfrei »
Avec tout
ce que l’on vient de voir, se pose la question d’une
volonté de Judenfrei,
c’est-à-dire de région vidée de
leurs juifs. On a compris que c’était bien là
l’ambition des König Armelder, reste qu’il est plus que
complexe de savoir si c’était là une volonté partager par
les différentes couches de la société. Il semble en effet
que les griefs principaux à l’encontre des juifs se soient
formés dans la population paysanne, mais en même temps les
nombreuses créances dues par les nobles aux juifs font penser
que ceux-ci ne devaient pas être lourdement chagrinés par la
disparition de leurs créanciers. On a vu que les autorités
avaient cédé en de maints endroits à la pression populaire ;
lorsqu’elles ne l’ont pas fait, en général elles ont eu
à en subir les conséquences, c’est notamment ce qui est
arrivé à l’ammeister strasbourgeois Peter
Schwarber (qui avait défendu les Juifs à Benfeld)
et qui, à son retour à Strasbourg, se fit huer par la foule
et qui sera finalement expulsé de la ville (non sans que
l’on ait préalablement confisqué sa fortune).
Conclusion
et discussion
Cette
conclusion serait parfaite si elle pouvait apporter une réponse
tranchée à la question d’un « anéantissement
programmé ». Or elle ne le fera pas, pourquoi ?
Parce que l’on a vu quelle complexité entourait toute cette
problématique, une forme d’anéantissement il y en a eu
une, car au-delà de tout argument, il y a les chiffres
(discutés d’ailleurs) et en tout cas le constat
que suite aux mesures prises contre les Juifs, leur nombre
c’est plus que fortement réduit (des dizaines
de communautés ont été détruites). Ce n’est peut-être
pas d’un programme qu’il convient de parler, mais plutôt
d’une sorte de mouvement incontrôlé, d’une vindicte
populaire aux effets destructeurs qui a finalement trouvé
auprès des autorités une oreille parfois très conciliante.
En effet, on ne peut que ressentir un profond malaise à la
lecture des textes promulgué par les autorités, n’y a-t-il
pas là véritable volonté d’anéantissement ? Certes
c’est une réaction aux pressions populaires, mais reste à
savoir à quel point une telle réaction était inéluctable.
De très nombreuses questions restent ouvertes, peut-être que
la principale d’entre elle est de savoir s’il faut réserver
le terme d’ « anéantissement juif» à la
Shoah,
ou si c’est une formulation qui peut s’étendre à ce qui
s’est passé durant la période que nous avons étudié ?