C’est par
un petit parcours au travers de l’histoire juive que nous
allons essayer de comprendre pourquoi les Juifs furent les
victimes des massacres que l’on sait au Moyen Age durant la Grande
Peste de 1348. Quels mécanismes
sous-jacents et quelle charge historique expliquent cette
forme d’antisémitisme médiéval. Nous essayerons de
comprendre comment ces massacres ont pu se produire, comment
se caractérise l’antisémitisme médiéval et ceci dans le
but de nous donner certains éclairages à la question qui est
celle du titre de ce document: un anéantissement
programmé ? On s’en doute à l’énoncé de la
question, une réponse tranchée ne semble pas possible a
priori, on est même en droit de se demander si elle peut l’être
a posteriori. Le fait est que nous n’allons pas répondre
directement à cette question, mais seulement donner des éléments
de réponses qui serviront à formuler une hypothèse
conclusive prudente. Nous commencerons par un bref voyage dans
l’antiquité afin de mieux comprendre la genèse de cette
aversion envers le peuple juif.
Histoire
juive
Les
Juifs dans l’Antiquité
Les toutes premières
manifestations d’antisémitisme (mais peut-être que le
terme est trop fort ici puisque les historiens ne sont pas
d’accord en ce qui concerne l’existence d’un éventuel
antisémitisme antique ; les deux conceptions
antagonistes sont les suivantes : d’une part on trouve
les défenseurs de l’idée d’un « antisémitisme
éternel » qui apparaît avec la naissance même
du judaïsme (Mommsen) et
d’autre part une position selon laquelle on ne peut pas
vraiment parler d’antisémitisme avant la diffusion du
christianisme (Poliakov, Isaac)…)
donc si l’on veut tout de même trouver des manifestations
antijuives antiques, les premières connues dateraient du VIe
siècle avant J.-C déjà. C’est en effet à cette date que
les Babyloniens vont détruire le premier Temple à Jérusalem,
obligeant les Juifs à s’exiler. Cette dispersion du peuple
juif, du à cet exil, va largement contribuer à faire du juif
un homme apatride, déjà une
sorte de marginal et de toute façon
quelqu’un qui appartient à une minorité.
On sait qu’une forme d’antisémitisme existe aussi dans
l’Empire perse au Ve siècle avant J.C. A Eléphantine, en
Egypte, on parle de synagogue rasée et de massacres de Juifs. Au IIIe siècle déjà un prêtre
égyptien, un certain Manethon,
affirme que les juifs ne sont qu’une race de lépreux, il
diffuse également d’autres accusations, qui seront reprises
tout au long de l’antiquité, parmi elles : la stérilité,
l’athéisme (puisque les Juifs
rejettent le culte des dieux païens), la misanthropie
(parce que les Juifs ne se mélangent pas au reste de la
population). A ces propos s’ajoutent encore les pratiques
considérées comme barbare de la circoncision
ou encore la paresse, puisque les
Juifs s’abandonnent à l’oisiveté tous les samedis.
Notons que la plupart de ces accusations seront reprise par Alexandrin
Apion qui s’est plu à récolter le maximum des
rumeurs à l’encontre des Juifs (voir le Contre Apion
de Flavius Josèphe (auteur juif
du Ier siècle) qui répond à ces accusations).
Un autre exemple, à
Alexandrie, en l’an 38 de notre ère, les Juifs
représentaient environ 40 % de la population (ce qui
les met en compétition avec les Egyptiens hellénisés), ils
se voient reprochés le fait de bénéficier d’un régime
favorable. Sous
Caligula,
cette amertume, ce sentiment antijuif débouche sur un véritable
pogrom (avec d’ailleurs l’appui du préfet d’Egypte qui
sera destitué par l’empereur qui recevra les doléances
d’une délégation juive. Trois ans plus tard (41) Claude
écrit une Lettre aux Alexandrins leur
recommandant une tolérance mutuelle et les instigateurs des
troubles furent mis à mort). Notons cependant que ladite
lettre de l’empereur fait une distinction entre Juifs et
Egyptiens en ce qui concerne les menaces de châtiment.
Une des grandes accusations
contre les Juifs est celle de double allégeance,
puisque outre l’empereur romain, ils reconnaissaient aussi
le roi des juifs. C’est un reproche qui sera repris par tous
les antisémites qui voient chez les juifs un agent double
potentiel. On en veut aux Juifs de ne pas honorer les dieux,
de ne pas offrir de sacrifices et d’éviter les mariages
mixtes. Il faut bien comprendre que ce genre de propos n’est
pas que le fait du petit peuple, des auteurs comme
Sénèque,
Juvénal, Quintilien, les véhiculent également. D’ailleurs
Tacite
dit «Tout ce qui est sacré pour nous est profane pour les
Juifs, et tout ce qui leur est permis nous est impur».
Voilà qui traduit bien une aversion envers les Juifs, reste
qu’il faut bien distinguer cet antisémitisme
« païen » de l’antisémitisme qui
aura cours au Moyen Age, puis celui qui se développera à
partir du 19e siècle et qui fait directement appel
à la notion de race. L’antisémitisme païen est
essentiellement culturel (donc pas raciste et moins théologique
qu’il ne le sera au Moyen Age) et surtout cet antisémitisme
païen n’a pas aboutit à une discrimination politique, ou
sur des humiliations populaires constante et impunie comme
cela deviendra le cas dès le Moyen Age. Inutile de multiplier
ici les exemples d’exactions dans l’antiquité à
l’encontre des juifs justement parce que la
comparaison entre antisémitisme antique et antisémitisme médiéval
pose problème.
Les
Juifs du V au XVe siècles
Au début du
Moyen Age, en Europe occidentale, on ne décèle aucun signe
particulier d’animosité envers les Juifs. On peut même
dire que des liens quasi « fraternels » se sont
tissés entre chrétiens et juifs. Mais les Conciles
de l’Eglise vont tout faire pour atténuer ces
contacts. Il y a une véritable propagande ecclésiastique qui
va porter ses fruits dès le XIe siècle : on tire prétexte
de persécutions de chrétiens en Orient pour en faire de même
à l’encontre des Juifs (Orléans, Limoges, Mayence…).
Nous verrons que l’élément crucial reste certainement les
Croisades. Passons directement aux griefs retenus contre les
Juifs au Moyen Age pour mieux comprendre comment évolue la
situation des Juifs.
Naissance
et développement de l’aversion envers les Juifs
Les
Juifs : peuple «déicide » ?
Cette idée selon laquelle les
Juifs ont été les assassins de Jésus va justifier pour des
siècles les persécutions à l’encontre des juifs. Cette
accusation est « institutionnalisée » d’abord
entre le II et le Ve siècle chez les Pères de l’Eglise. La
démarche est d’abord celle de discriminer
le judaïsme qui, après tout, est un concurrent fâcheux
pour une église qui se veut universelle. C’est
au IVe siècle que Jean Chrysostome
parle des Juifs comme étant «hostiles à Dieu» et c’est
lui qui va développer ce concept de «déicide». Il
n’emploie pas encore le terme précis, c’est Pierre
Chrysologue au Ve siècle qui le fera le premier.
L’idée que les Juifs sont non seulement responsables de la
mort de Jésus, mais qu’en plus celui-ci a également été
trahi par Judas pour de l’argent va nourrir l’aversion à
l’égard du Juif.
Notons qu’au XVIe siècle, le
Concile de Trente a tenté de remédier
à ces affirmations. Les Juifs sont disculpés de
l’accusation de déicide, mais ce texte ne va avoir que très
peu d’effet. La responsabilité collective des Juifs dans la
mort de Jésus a été démentie en 1965
seulement, avec la déclaration du Vatican «nostra Aetate»
Les
Pères de l’Eglise : un antijudaïsme chrétien.
Dès le IIe et IIIe siècles
après la naissance de Jésus, les Pères de l’Eglise vont
chercher à attirer les païens et les classes dirigeantes
vers le christianisme, mais l’influence des Juifs sur les païens
à cette époque était encore forte (les conversions en
faveur du judaïsme n’étaient pas rares, rappelons que près
de 10% de la population de l’Empire était juive). L’intérêt de ce « christianisme
conquérant » était évidemment de renforcer les
aspects négatifs des Juifs. Les polémiques qui opposent Chrétiens
et Juifs vont s’amplifier entre le IIe et le IVe siècle,
notamment au sujet des Ecritures et de leur interprétation.
L’un des principaux problèmes étant bien entendu le fait
que les Juifs ne reconnaissent pas Jésus
comme le Messie. Les Pères de l’Eglise se
trouvaient face à un dilemme qui les chagrinait particulièrement:
à savoir que d’un côté, ils avaient incorporé l’Ancien
Testament - autrement dit la Bible hébraïque - au
christianisme. De l’autre, ces mêmes textes indiquaient
clairement que les Juifs étaient le peuple choisi de Dieu,
une idée inconcevable pour l’Eglise, puisque les Juifs ne
reconnaissaient pas Jésus. Ils ont surmonté l’obstacle en
déclarant que puisque les Juifs avaient rejeté Jésus, ils
avaient perdu la prérogative de «peuple élu» au profit des
Chrétiens devenus le «vrai Israël»
(verus Israel).
Encore à titre d’exemple, au
IVe siècle,
Saint
Augustin écrit qu’il ne faut pas tuer les
Juifs, mais les condamner à la dispersion et à
l’humiliation, en signe de victoire de
l’Eglise sur la Synagogue. C’est une sorte de
condamnation à la servitude éternelle qui sera maintenue
pendant des siècles. C’est là un point éclairant en ce
qui pourrait concerner un certain anéantissement :
celui-ci n’est absolument pas prôné par les Pères de
l’Eglise ni même souhaité : le
Juif est vu comme le mal nécessaire, l’erreur au service
de la Vérité. C’est ce qui ressort des écrits
d’Augustin : les juifs doivent subsister, mais de manière
diminuée.
Les accusations des Pères de
l’Eglise font passer les griefs à l’encontre des juifs de
rumeurs et d’opinion populaire en fait
historique se basant sur l’interprétation des textes :
Sommairement, cette interprétation fait ressortir l’idée
théologique d’une faute et donc d’une nécessaire
expiation. A la même époque, le
patriarche de Constantinople Jean
Chrysostome prononce des sermons très virulents contre
les Juifs, et prêche aux Chrétiens que c’est un péché de
traiter les Juifs avec respect. Il appelle la synagogue la
maison de Satan dédiée à l’idolâtrie et le repaire des
meurtriers de Dieu.
La plupart des Conciles réunis
par l’Eglise vont débattre des relations entre Chrétiens
et Juifs. D’ailleurs jusqu’à la fin du Moyen Age, la législation
contre les Juifs sera de plus en plus sévère: à titre
d’exemples : mariages mixtes
prohibés (Concile d’Elvire 306), interdiction
pour les Chrétiens d’avoir des relations sociales avec les
Juifs, impossibilité pour un
Juif d’avoir un employé chrétien, etc. Les Juifs
deviennent de véritables parias lorsque leur est imposé un
signe distinctif sur leur vêtement, des impôts de plus en
plus lourds…et d’autres discriminations : meurtre
rituel, profanation d’hostie... La haine des Juifs est
alimentée par les écrits des Pères de l’Eglise,
par les bulles papales et les édits royaux qui eux-mêmes
vont dicter les sermons des prêtres. L’apogée de cet
antijudaïsme chrétien se sont d’une part les Croisades et
d’autre part l’Inquisition.
Un
détonateur : Les Croisades
Les Croisades vont jouer un rôle
primordial dans la propagation de l’image de juifs néfastes
à la chrétienté. Dans la fougue qui les habite à châtier
les infidèles musulmans, les cohortes de croisés s’en
prennent aux Juifs qui résident en pays chrétien. Le
raisonnement est fort simple : pourquoi
aller combattre des musulmans alors que l’on a sous la main d’autres
infidèles? En Allemagne et en France, on
assiste à des massacres systématiques dans des villes et des
villages, à Mayence (700 morts) et à Worms (25 mai
1096 : 800 morts malgré la protection de l’évêque). Les appels au calme des évêques
n’y font rien : partout où les Juifs refusent la
conversion, ils sont assassinés. Il faut bien se rendre
compte de l’ampleur de ces massacres, il ne s’agit pas que
de faits anecdotiques, en six mois, il y aura plus de 10'000
victimes en Allemagne et dans le nord de la France (plusieurs
milliers de victimes à Prague d’après la Chronique de
Salomon Bar Siméon). C’est le véritable début
de la détérioration progressive des rapports entre
Juifs et Chrétiens.
Il va cependant y avoir un
certain retour au calme : les Juifs vont bénéficier de
la protection des empereurs éviter ainsi les persécutions en
Europe, mais c’est en quelque sorte le calme avant la tempête :
en 1146, Bernard
de Clairvaux prêche la deuxième
croisade : et à nouveau, les mouvements
populaires s’accompagnent d’excès contre les Juifs.
C’est d’ailleurs à cette époque que surgit en Allemagne
et en Angleterre l’accusation de la profanation d’hosties
et qu’est réactualisé le mythe du meurtre rituel.
Lors de la troisième
croisade, on s’en doute, les massacres
reprennent. En 1188, un grand mouvement de foi se traduit à
nouveau par la haine contre les Juifs : des massacres ont
lieu à Londres, York, Norwich et plusieurs autres villes
d’Angleterre. Vingt ans plus tard, c’est au tour du midi
de la France de se déchaîner contre sa population juive. On peut aussi noter que la Croisade
des Pastoureaux fit disparaître plus de 120 communautés
juives dans le sud-ouest de la France. C’est justement à partir de
cette violente hostilité aux Juifs à l’époque des
Croisades que vont se développer les clichés antisémites
les plus virulents et qui resteront enracinés dans la mémoire
collective jusqu’à aujourd’hui. Le Juif cupide et
usurier, la nécessité de distinguer les Juifs par un signe
vestimentaire, le Juif comploteur...
La
profanation de l’hostie
Au XIIIe siècle,
le rituel de l’Eucharistie prend une dimension très
importante (le Concile de Latran
en 1215 donne la définition
de la transsubstantiation : l’hostie représente le
corps de Jésus, et le vin son sang) et la fête du Corps du
Christ est officialisée par l’Eglise (1264). On accuse
parallèlement les Juifs de mutiler et de profaner des
hosties. Notons encore que cette torture du corps du Christ à
travers l’hostie est vue comme une répétition des cruautés
des Juifs infligées aux Chrétiens, et en particulier du déicide.
Les Juifs sont considérés comme doublement sacrilèges et
sont victimes de massacres sanglants en 1298 à Röttingen
(Bavière).
Le
meurtre rituel
C’est principalement à
l’époque de Pâques que l’on a régulièrement accusé
les Juifs de tuer des enfants chrétiens, dont le sang devait
prétendument servir à la fabrication des pains
azymes (galettes nécessaires au rituel de la
Pâque juive). Cette idée de meurtre rituel juif est fort
ancienne puisqu’en Egypte ancienne, l’écrivain Damocrite
affirmait que tous les sept ans, les Juifs devaient capturer
un étranger, l’amener dans leur Temple et l’immoler en le
coupant en morceaux. L’époque hellénique n’a pas
renoncé à ce type de propos puisque Appion
d’Alexandrie affirme que les Juifs faisaient
engraisser un Grec qui était ensuite immolé et tout
simplement mangé. C’est bien avec les Croisades que ce
mythe a resurgi, il est intéressant de voir que le meurtre
rituel jalonne toute l’histoire des persécutions juives, et
ceci quels que soient le lieu et l’époque (même au XXe
siècle en Pologne ou en Arabie Saoudite).
Ni la bulle de
Frédéric
II (1236), ni celle
d’Innocent III (1247)
ne suffiront pour faire cesser la rumeur. Les massacres de
Juifs accusés de meurtre rituel vont se multiplier dans toute
l’Europe. En général, les endroits où sont découverts
des enfants chrétiens morts deviennent des lieux de pèlerinages,
on y construit des chapelles commémoratives et les victimes
sont canonisées. Dernier exemple, celui de Berne où à
la suite de la disparition d’un garçonnet, tous les juifs
de la ville sont expulsés. Plus tard une fontaine, appelée
«Kinderfresserbrunnen» (la
fontaine du mangeur d’enfants) est élevée sur la place de
la Grenette. Elle représente un ogre avec un bonnet pointu
(un juif). L’ogre glisse dans un sac une partie des enfants
qu’il a enlevés pendant qu’il dévore une autre de ses
innocentes victimes. Notons que la fontaine est régulièrement
repeinte et restaurée et que vous pouvez encore la visiter
aujourd’hui… En 1401, des Juifs sont brûlés
à Diessenhofen, Schaffhouse et Winterthour sous
l’accusation de meurtre rituel. A Zurich, pour les mettre à
l’abri de la colère populaire, le Conseil les laisse en
prison jusqu’à ce que la fureur se soit apaisée. Ces deux aspects (meurtre
rituel et profanation d’hostie) correspondent bien à l’idée
de cette conspiration ourdie contre le Christ et les Chrétiens.
La
rouelle et la marginalisation
L’instauration d’un signe
vestimentaire particulier aux juifs se fait d’abord
en terre d’Islam. L’idée sera ensuite reprise en
Europe.
En 1215, le IVe Concile de
Latran statue sur la subordination des Juifs aux Chrétiens,
les juifs auront l’interdiction d’occuper des fonctions
d’autorité, d’avoir des relations professionnelles et
sociales enfin toutes les contraintes que l’on sait et
notamment celle de porter un signe vestimentaire distinctif.
Dans les pays germaniques
c’est un chapeau conique,
dans les pays latins, c’est plutôt une pièce
ronde de tissu jaune cousue sur leur vêtement.
Pourquoi cette couleur jaune ? Parce que c’est à l’époque
une couleur absolument méprisable, car elle symbolise les pièces
d’or que Judas a accepté après avoir trahi Jésus. Notons
encore que de 1215 à 1370, pas moins de 21 ordres écrits
renouvellent la stricte application du décret de Latran, sous
peine d’amende ou de châtiments corporels divers et variés.
Marquer ainsi le Juif va contribuer à faire de lui un être
à part, le Juif est vu comme différent des autres et
même, à l’extrême, comme n’appartenant
pas vraiment à l’espèce humaine, ce qui, on s’en
doute, va faciliter les persécutions. Mais il ne faut pas
croire que les mesures du IVe Concile de Latran s’arrêtent
là, puisque l’Eglise en profite pour interdire aux Juifs
d’entrer dans une église ou de marcher dans la rue les
jours de fêtes chrétiennes, il y aussi les interdictions de
travailler le dimanche, l’obligation de construire des
synagogues basses et sans décoration…
L’idée d’identifier le
Juif par un signe extérieur a été reprise par
Hitler
qui, dès le 1er septembre
1941, impose le port de l’étoile jaune à tous les
Juifs des pays occupés par les nazis. Les Juifs, dès l’âge
de 6 ans, ont l’obligation de coudre sur leurs vêtements
une étoile jaune où est inscrit le mot «juif» , sur le côté
gauche de la poitrine.
L’argent
et les juifs
C’est l’un des clichés
antisémites les plus tenaces. Le Juif comme insatiable
personnage cupide a fait recette...
Les Juifs sont expulsés
d’Angleterre et de France au XIVe siècle (respectivement en
1290 et 1306,
de Suisse en 1384), ils n’ont
d’autres choix que de se replier dans des cités ou des
provinces où ils bénéficient d’une sécurité toute
relative.
Dans la longue liste des
interdictions que l’on imposait aux Juifs, les professions
liées à la terre (qu’ils n’ont d’ailleurs pas le droit
de posséder) leur sont interdites, de même que les fonctions
politiques et la plupart des professions libérales. En gros,
reste le commerce et la finance. On sait que l’Eglise
réprouve la pratique de l’usure pour les chrétiens
(en effet selon les conceptions du temps le salut éternel était
mis en danger par de telles pratiques, mais comme l’âme des
Juifs est perdue d’avance de toute manière pourquoi ne pas
leur permettre d’exercer ce métier si nécessaire). En ce
qui concerne les rabbins, ils y sont également opposés !
Mais ils sont bien forcés d’admettre que leurs fidèles
exercent le prêt à intérêt. C’est bien là la naissance
du cliché antisémite du Juif cupide. Il faut savoir que dans
le langage d’alors, le verbe judaïser signifie aussi bien
« être hérétique » que « prêter à usure ».
On a eu l’occasion de voir
que plusieurs princes utilisent les services des Juifs, en échange
de leur protection ou de divers privilèges, mais reste que la
situation des Juifs est précaire et surtout suspendu aux
exigences et à l’humeur des princes qui ne vont pas se gêner
de les expulser, de leur confisquer leurs biens ou en faire
les boucs émissaires du mécontentement populaire.
A Zurich, en 1309, un décret
ordonne aux Juifs de prêter de l’argent aux bourgeois de la
ville moyennant caution; s’ils s’y refusent, ils encourent
des sanctions. Le taux d’intérêt était fixé par le
Conseil. Et ce genre de cas n’est de loin pas l’exception.
Toujours en ce qui concerne le
rapport juif-argent, notons que c’est souvent au prix
d’impôts toujours plus lourds que les Juifs sont tolérés :
il faut en fait payer pour avoir le droit de résider, payer
pour aller et pour venir, payer pour vendre et pour acheter,
payer pour prier en commun, payer pour être enterré au
cimetière... Donc, sans argent, la
communauté juive du Moyen Age serait condamnée à disparaître.
D’où la nécessité d’en avoir assez pour vivre et
survivre.
Ainsi, dans le comté de Baden,
les Juifs résidaient en qualité d’«étrangers protégés»,
mais ils pouvaient en tout temps être expulsés. Grâce à
des versements importants au bailli de Baden, les Juifs
acquirent des «lettres de protection» leur assurant le droit
d’établissement pour quelques années. Cette lettre
autorisait les Juifs à pratiquer le commerce, mais pas à
posséder des bâtiments ou des terres. Le nombre de maisons
juives ne pouvait être augmenté ni les bâtisses surélevées
ou agrandies. La dernière lettre de protection date de 1792.
Ce stéréotype médiéval du
Juif « maître de la finance »
sera repris plus tard dans une version moderne où le
Juif devient l’incarnation du capitalisme, de l’âpreté
au gain et de l’exploitation des pauvres.
Naissance
des ghettos
Le ghetto est
né à Francfort en 1349,
mais en fait, il n’a été « institutionnalisé »
qu’au XVIe siècle. C’est de la ville de Venise
que vient ce nom de ghetto : l’ancienne fonderie (en vénitien,
gheto) située aux abords
de la résidence obligée des Juifs dès 1516
à Venise. Il porte des noms différents selon le pays : Judengasse
en Allemagne, carrière dans le
Comtat venaissin, mellah en
Afrique du nord.
Les Juifs se regroupent en
communauté par commodité, par habitude mais surtout pour des
raisons de sécurité. Le ghetto c’est, en général,
un quartier entouré d’un mur ; deux portes,
d’ailleurs gardées aux frais des Juifs, qui sont ouvertes
durant la journée et permettent tout de même la
communication avec le monde extérieur. Par contre la nuit,
les Juifs doivent avoir réintégré le ghetto et les Chrétiens
doivent l’avoir quitté, sous peine de sanctions.
Le ghetto ne peut s’agrandir.
La natalité juive devient un facteur de paupérisme. Les
masses juives d’Allemagne et d’Italie vivent misérablement,
s’adonnant à de petits métiers : tailleur, fripier,
etc. Le ghetto vit surtout de prêts sur gages : depuis
le XIVe siècle, les Juifs d’Italie sont officiellement
chargés - et même contraints - de pratiquer l’usure pour
survivre. Au XVIIe siècle pourtant, on interdit
aux Juifs de prêter avec intérêt – l’activité
est confiée à des monts-de-piété
- , mais on ne leur ouvre pas pour autant de nouvelles
professions.
Outre les conditions économiques
difficiles, le système du ghetto impose aux Juifs des
brimades et des humiliations nombreuses, du sermon de
conversion jusqu’au rapt d’enfants conduisant au baptême
forcé.
Le ghetto devient le symbole de
la vie juive et son modèle se diffuse dans toute l’Europe.
Pour déborder un peu de la période qui nous intéresse,
sachons qu’en 1555, une
bulle papale ordonne la création de
ghettos et la concentration des Juifs résidant dans tous les
états pontificaux.
Voilà un
ensemble de faits qui nous aident à comprendre cet arrière-fond
d’antisémitisme violent, alors que l’Europe vit en plus
une crise sociale et économique, et voilà donc de quoi nous
aider à répondre à la question de l’anéantissement
programmé : on comprend en tout cas les motivations qui
ont poussé les chrétiens à massacrer les Juifs, reste à
voir comment ces aspects négatifs que l’on a mis en relief
jusqu’ici, ont été institutionnalisés dans des « idéologies »
anti-juives.