ATRIUM - Histoire du Moyen Âge

Le Moyen Âge est la période comprise entre l'Antiquité et l'Age classique, c'est-à-dire allant de la chute de l'Empire romain (en 476) à la chute de l'Empire Byzantin (en 1453). C'est l'humaniste Giovanni Andrea qui utilisa pour la première fois le terme de "Moyen age" en 1469. Mais ce n'est qu'au cours du XVIIe siècle que le mot devint d'usage courant. Il était alors utilisé dans un sens dépréciatif et désignait le millénaire séparant la disparition de la culture antique et la Renaissance.

 

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Pour mieux comprendre l'an mil: La situation au Xe siècle
 
 

Pour mieux comprendre la problématiques des peurs de l’an mil il convient de faire un petit tour d’horizon de la société médiévale, par là nous essayerons de comprendre comment les prédictions eschatologiques purent être vécues par les différentes couches de la population et si elles s’en soucièrent. Dans un premier temps, de manière brève, c’est le contexte historique qui nous occupera, ensuite nous verrons quelle était la notion du temps à cette époque, puis nous nous pencherons sur la société et sa composition, et enfin essayerons plus spécifiquement de voir quelle fut l’attitude de l’Église.

Le contexte historique

Si l’on suit Georges Duby la période qui précède 980 aurait été celle d’une « profonde dépression » (in Féodalité, Gallimard 1996). Les invasions vikings et normandes sapèrent durablement les premiers élans de croissance économique (même si il y eut de grands courants d’échanges), les édifices culturels du IX siècle furent endommagés, la sauvagerie semblait prendre le dessus, à tel point qu’après 860 l’usage de l’écriture se perd presque totalement.

Pour ne citer que quelques événements qui purent contribuer à l’instauration d’un climat de doute sachons qu’en 982 les Sarrasins battent Otton III en Calabre, que par contre coup les slaves se révoltent ; qu’en 987 c’est la mort accidentel de Louis V à Compiègne, et en 996 celle d’Hugues Capet. Les famines ont durement frappé la population durant une bonne partie du siècle et elles séviront encore vers 1005-1006, conjuguées avec un hiver très rigoureux (nouvelles famines en 1031, ce qui est intéressant en comparaison avec l’année de l’Annonciation du Christ (1033), qui aurait du être la dernière de l’humanité). De plus l’effondrement de l’Empire de Charlemagne a signifié l’échec de l’unification de l’Occident chrétien. Bref les temps sont sombres.

Mais au-delà de ces événements diversement calamiteux qui sont, en fin de compte, le lot commun de chaque époque, c’est le bouleversement des structures économiques et sociales qui doit retenir notre attention. Avec l’effondrement des carolingiens c’est tout l’ordre ancien qui est évacué, désormais la place d’honneur est réservée au féodalisme. Le pouvoir se divise et se distribue en de multiples fiefs et seigneuries, ce sont les châteaux forts qui seront les points d’appui des nouvelles puissances. Un nouveau groupe social apparaît, celui des chevaliers.

Pour la majeure partie des historiens d'aujourd'hui, les années 1000 sonnent le lent, mais sûr, réveil de l'Europe et le début de nouveaux progrès. Les campagnes s'organisent après les invasions, la réforme clunisienne exporte sur tout le continent ses monastères. Une ombre de taille cependant, le schisme entre Eglise d’Orient et d’Occident. Il serait vain d’essayer en quelques lignes de déterminer les influences de ces divers événements sur l’ensemble de la société en l’an 1000, des études ont été mené et il convient de s’y rapporter.

La notion du temps

« Les hommes de ce temps-là vivent au rythme des saisons et des générations…pour la plupart d’entre eux peu importe que l’on soit en telle ou en tel siècle. Le savent-ils seulement ? »

C’est ce qu’écrit Jean-Paul Clébert. Nous avions déjà évoqué le problème de la datation dans la première partie de ce travail, il faut rappeler que deux systèmes chronologiques étaient alors utilisés : l’un prenait comme départ de la nouvelle année le 1er janvier alors que l’autre considérait que c’était le jour de Pâques qui était le premier de la nouvelle année. Ce qui signifie que, selon le système en vigueur, l’année ne commençait pas à la même date ! Ajouté à cela l’erreur du moine Denys le Petit dans sa datation du début de l’ère chrétienne et la confusion pouvait être totale.

Duby, toujours dans Féodalité, nous dit que c’est à peine si l’année « possède une existence… ». La conclusion qu’il convient de faire est qu’il ne faut pas se focaliser sur l’année 1000 et encore moins sur le 1er janvier de cette année, il faut donc étendre le champ d’étude entre 950 et 1050 environ.

La société et sa composition

La société est extrêmement hiérarchisée et tout sauf égalitaire. Hors des villes les gens vivaient selon le système féodal. Ce système, établit comme instrument de gouvernement, se révéla à l’usage un facteur de dissolution de l’Etat. En haut de l’échelle on retrouvait les seigneurs, grands propriétaires, ils renforcèrent leur autorité aux dépens de l’autorité publique. Ils donnaient des terres aux chevaliers qui, en échange, leur assuraient des services militaires. Les chevaliers louaient de petits lots de terre aux paysans qui devaient travailler pour eux, les paysans avaient fort peu de droits et vivaient dans la pauvreté et l’insalubrité. La condition de la femme n’était pas des plus enviables non plus. Dans cette société imprégnée de religiosité, la femme était souvent perçue comme la descendante directe d’Eve, responsable de ce que l’on sait. De plus elle était l’objet du désir sexuel, et celui-ci avait tendance à être mal vécu par bon nombre de pieux chrétiens. Selon l’Eglise, faire des enfants étaient la tâche la plus importante des femmes (les douleurs liées à l’accouchement devant lui rappeler son pêché originel...). Les nouveau-nés, chétifs, étaient baptisés dès leur naissance afin qu'à leur mort ils échappent aux tourments de l'enfer. Après l’accouchement, la mère devait aller à l’église pour une cérémonie, on pensait en effet que l’acte d’enfanter était impur.

Si nous nous acharnons sur ces descriptions qui semblent bien lointaines de notre sujet c’est pour souligner la grande part dévolue à l’Eglise et à la croyance dans la vie quotidienne de ces hommes et de ces femmes de l’an mil. Nous verrons en quoi cela pourrait influencer notre jugement sur d’éventuelles terreurs en l’an mil dans la conclusion.

L'attitude de l'Eglise

L’Eglise est « l’armature principale » (Duby in An 1000, An 2000. Sur les traces de nos peurs.) de toute la société, elle est toute-puissante et ce malgré le Grand Schisme qui se prépare. Tout le savoir de l’époque est concentré entre les mains des moines et des abbayes, pratiquement seuls les gens d’Eglise savent lire et écrire. La plupart des gens vivent dans la peur d’offenser Dieu et sont terrifiés à l’idée de passer leur vie éternelle en enfer, perspective peu réjouissante aujourd’hui encore. Les riches laissaient de l’argent pour que les prêtres disent des messes après leur mort, on essayait par tous les moyens de se racheter de ses fautes (voir en perspective le Jubilé de 1300). Un rôle primordial qu’assura l’Eglise fut celui de continuité, de transition, c’était une valeur sûre au milieu d’autres valeurs qui étaient mises à mal (nous avons brièvement évoqué le passage à la féodalité et l’écroulement des carolingiens).

On imagine que si la fin des temps avait été annoncée par l’Eglise, les gens du peuple aurait accepté la prédication; comment aurait-il pu en être autrement au regard de la petite description de la société médiévale que nous avons faite. Mais dans la doctrine chrétienne seul Dieu connaît l’échéance ultime, l’Eglise n’aurait pas pu proclamer la fin des temps, d’un autre côté elle ne pouvait pas non plus récuser les prédications, en effet, comme le remarque Henri Focillon, la valeur de l’Apocalypse reste « hors de toute contestation possible » mais c’est « une valeur intemporelle…, une sorte de calendrier perpétuel de ces grandes anxiétés de l’âme, de cette peur du jugement sans laquelle la foi chrétienne perd une poésie formidable et aussi une menace pleine d’efficacité… » (in l’An Mil). Donc l’Eglise aurait pu perdre sa crédibilité et son pouvoir en soutenant ouvertement l’un des deux bords.

Conclusion

Il est clair que les quelques pages qui précédent n’ont aucune prétention et qu’elles ne peuvent être exhaustives, tel n’était pas le but. Et de toute façon « en quelques pages, avec quelques citations bien choisies, on fait l’an mil qu’on veut » dit Dominique Barthélemy dans L’an mil et la paix de Dieu. Mais pour revenir sur les quelques textes de l'époque évoquant le sujet, on se rend compte que, mis bout à bout, ils peuvent créer un climat de tension apocalyptique, à condition qu’on les accepte tel quel: on doit en effet s’interroger sur leur signification. Ceux qui les écrivent sont, pour la plupart, des moines et ils ont à cœur de montrer aux humains les avertissements divins et montrer qu’il est temps de se racheter de ses pêchés, que rien n’est perdu, qu’il suffit de placer son espoir en son créateur.

Ce qui, à notre avis, reste prépondérant c’est que dans aucun des textes il n’est question de terreurs collectives (nous parlons ici des « textes de base », Sigebert de Gembloux, Abbon de Fleury, Guillaume Godel…). On nous décrit à loisir le Moyen age comme une époque obscure, peuplée de paysans ignorants et d’hommes d’église avides de pouvoir ou confis de prédications eschatologiques, cette description se marie bien avec la thèse d’une terreur générale à l’approche de la fin du millénaire, mais elle reste bien peu convaincante à nos yeux. Même si elle nous semble plus plausible, l’« inquiétude diffuse » de Duby ne nous convient pas non plus, n’est-elle pas finalement une autre sorte de « romantisation » de l’an mil ?

Nous restons donc sur notre position initiale en croyant que les inquiétudes de fin du monde ne touchèrent que certains milieux intellectuels religieux. Le paysan bourru devait peut-être se poser des questions sur la fin des temps, mais le fonctionnement de la société lui avait ôté depuis longtemps l’illusion de pouvoir apporter des solutions à ses propres problèmes, d’autant plus à ceux du destin humain…Nous ne croyons pas qu’il s’en soit préoccupé, il devait certainement d’abord s’efforcer d’écarter les famines. Si nous devions nous situer, nous le ferions du côté de Sylvain Gouguenheim. Il nous semble que la seule véritable inquiétude de l’individu chrétien vivant entre 950 et 1040 fut celle du salut.

 
 
 
 
 
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