|
Pour
mieux comprendre la problématiques des peurs de l’an mil il convient de faire un petit tour d’horizon de
la société médiévale, par là nous essayerons de comprendre
comment les prédictions
eschatologiques purent
être vécues par les différentes couches de la population et
si elles s’en soucièrent.
Dans un
premier temps, de manière brève, c’est le contexte historique qui nous occupera,
ensuite nous verrons quelle était la notion du temps à cette
époque, puis nous nous pencherons sur la société et sa
composition, et enfin essayerons plus spécifiquement de voir
quelle fut l’attitude de l’Église.
Le
contexte historique
Si
l’on suit
Georges
Duby la
période qui précède 980 aurait été celle d’une « profonde
dépression » (in Féodalité,
Gallimard 1996). Les invasions vikings et normandes sapèrent
durablement les premiers élans de croissance économique (même
si il y eut de grands courants d’échanges), les édifices
culturels du IX siècle furent endommagés, la sauvagerie
semblait prendre le dessus, à tel point qu’après 860
l’usage de l’écriture se
perd presque totalement.
Pour
ne citer que quelques événements qui purent contribuer à
l’instauration d’un climat de doute sachons qu’en 982 les
Sarrasins
battent Otton
III en
Calabre, que par contre coup les slaves se révoltent ;
qu’en 987 c’est la mort accidentel de Louis
V à
Compiègne, et en 996 celle d’Hugues
Capet. Les famines ont
durement frappé la population durant une bonne partie du siècle
et elles séviront encore vers 1005-1006, conjuguées avec un
hiver très rigoureux (nouvelles famines en 1031, ce qui est intéressant
en comparaison avec l’année de l’Annonciation du Christ (1033), qui aurait du être la dernière de l’humanité). De
plus l’effondrement de l’Empire de
Charlemagne
a signifié l’échec de
l’unification de l’Occident chrétien. Bref les temps sont
sombres.
Mais
au-delà de ces événements diversement calamiteux qui sont, en
fin de compte, le lot commun de chaque époque, c’est le
bouleversement des structures économiques et sociales qui doit
retenir notre attention. Avec l’effondrement des carolingiens
c’est tout l’ordre ancien qui est évacué, désormais la
place d’honneur est réservée au féodalisme. Le pouvoir se
divise et se distribue en de multiples fiefs et seigneuries,
ce sont les châteaux forts qui seront les points d’appui des
nouvelles puissances. Un nouveau groupe social apparaît, celui
des chevaliers.
Pour
la majeure partie des historiens d'aujourd'hui, les années 1000
sonnent le lent, mais sûr, réveil de l'Europe et
le début de nouveaux progrès. Les campagnes s'organisent après
les invasions, la réforme clunisienne exporte sur tout le
continent ses monastères. Une ombre de taille cependant, le schisme
entre Eglise d’Orient et d’Occident.
Il serait vain d’essayer en quelques lignes de déterminer les
influences de ces divers événements sur l’ensemble de la
société en l’an 1000, des études ont été mené et il
convient de s’y rapporter.
La
notion du temps
« Les
hommes de ce temps-là vivent au rythme des saisons et des générations…pour
la plupart d’entre eux peu importe que l’on soit en telle ou
en tel siècle. Le savent-ils seulement ? »
C’est ce qu’écrit Jean-Paul Clébert.
Nous avions déjà évoqué le problème de la datation dans la
première partie de ce travail, il faut rappeler que deux systèmes
chronologiques étaient alors utilisés : l’un prenait
comme départ de la nouvelle année le 1er janvier
alors que l’autre considérait que c’était le jour de Pâques
qui était le premier de la nouvelle année. Ce qui signifie
que, selon le système en vigueur, l’année ne commençait pas
à la même date ! Ajouté à cela l’erreur du moine Denys
le Petit dans
sa datation du début de l’ère chrétienne et la confusion
pouvait être totale.
Duby,
toujours dans Féodalité, nous dit que c’est à
peine si l’année « possède une existence… ».
La conclusion qu’il convient de faire est qu’il ne faut pas
se focaliser sur l’année 1000 et encore moins sur le 1er
janvier de cette année, il faut donc étendre le champ d’étude
entre 950 et 1050
environ.
La
société et sa composition
La
société est extrêmement hiérarchisée et tout sauf égalitaire.
Hors des villes les gens vivaient selon le
système
féodal. Ce système, établit
comme instrument de gouvernement, se révéla à l’usage un
facteur de dissolution de l’Etat. En haut de l’échelle on
retrouvait les seigneurs, grands propriétaires, ils renforcèrent
leur autorité aux dépens de l’autorité publique. Ils
donnaient des terres aux chevaliers qui, en échange, leur
assuraient des services militaires. Les chevaliers louaient de
petits lots de terre aux paysans qui devaient travailler pour
eux, les paysans avaient fort peu de droits et vivaient dans la
pauvreté et l’insalubrité. La condition de la femme n’était
pas des plus enviables non plus. Dans cette société imprégnée
de religiosité, la femme était souvent perçue comme la
descendante directe d’Eve, responsable de ce que l’on sait.
De plus elle était l’objet du désir sexuel, et celui-ci
avait tendance à être mal vécu par bon nombre de pieux chrétiens.
Selon l’Eglise, faire des enfants étaient la tâche la plus
importante des femmes (les douleurs liées à l’accouchement
devant lui rappeler son pêché originel...). Les nouveau-nés,
chétifs, étaient baptisés dès leur naissance afin qu'à leur
mort ils échappent aux tourments de l'enfer. Après l’accouchement, la mère
devait aller à l’église pour une cérémonie, on pensait en
effet que l’acte d’enfanter était impur.
Si nous nous acharnons sur ces descriptions qui semblent bien lointaines de
notre sujet c’est pour souligner la grande part dévolue à
l’Eglise
et à la croyance dans la vie quotidienne de ces
hommes et de ces femmes de l’an mil. Nous verrons en quoi cela
pourrait influencer notre jugement sur d’éventuelles terreurs
en l’an mil dans la conclusion.
L'attitude
de l'Eglise
L’Eglise
est « l’armature
principale » (Duby in
An 1000, An 2000. Sur les traces de nos peurs.) de toute la
société, elle est toute-puissante et ce malgré le Grand
Schisme qui
se prépare. Tout le savoir de l’époque est concentré entre
les mains des moines et des abbayes, pratiquement seuls les
gens d’Eglise savent lire et écrire. La plupart des gens
vivent dans la peur d’offenser Dieu et sont terrifiés à
l’idée de passer leur vie éternelle en enfer, perspective
peu réjouissante aujourd’hui encore. Les riches laissaient de
l’argent pour que les prêtres disent des messes après leur
mort, on essayait par tous les moyens de se racheter de ses
fautes (voir en perspective le Jubilé
de 1300). Un rôle primordial
qu’assura l’Eglise fut celui de continuité, de transition,
c’était une valeur sûre au milieu d’autres valeurs qui étaient
mises à mal (nous avons brièvement évoqué le passage à la féodalité
et l’écroulement des carolingiens).
On
imagine que si la fin des temps avait été annoncée par
l’Eglise, les gens du peuple aurait accepté la prédication;
comment aurait-il pu en être autrement au regard de la petite
description de la société médiévale que nous avons faite.
Mais dans la doctrine chrétienne seul Dieu connaît l’échéance
ultime, l’Eglise n’aurait pas pu proclamer la fin des temps,
d’un autre côté elle ne pouvait pas non plus récuser les prédications,
en effet, comme le remarque Henri
Focillon, la
valeur de l’Apocalypse reste « hors de toute
contestation possible » mais c’est « une
valeur intemporelle…, une sorte de calendrier perpétuel de
ces grandes anxiétés de l’âme, de cette peur du jugement
sans laquelle la foi chrétienne perd une poésie formidable et
aussi une menace pleine d’efficacité… » (in
l’An Mil). Donc l’Eglise aurait pu perdre sa crédibilité
et son pouvoir en soutenant ouvertement l’un des deux bords.
Conclusion
Il
est clair que les quelques pages qui précédent n’ont aucune
prétention et qu’elles ne peuvent être exhaustives, tel n’était
pas le but. Et de toute façon « en quelques pages,
avec quelques citations bien choisies, on fait l’an mil
qu’on veut » dit Dominique
Barthélemy dans L’an mil et la paix de Dieu.
Mais
pour revenir sur les quelques textes de l'époque évoquant le
sujet, on se
rend compte que, mis bout à bout, ils peuvent créer un climat
de tension apocalyptique, à condition qu’on les accepte tel
quel: on doit en effet s’interroger sur leur signification. Ceux
qui les écrivent sont, pour la plupart, des moines et ils ont
à cœur de montrer aux humains les avertissements divins et
montrer qu’il est temps de se racheter de ses pêchés, que
rien n’est perdu, qu’il suffit de placer son espoir en son
créateur.
Ce
qui, à notre avis, reste prépondérant c’est que dans aucun des
textes il n’est question de
terreurs collectives (nous parlons ici des « textes de base »,
Sigebert de Gembloux, Abbon de Fleury,
Guillaume Godel…).
On nous
décrit à loisir le Moyen age comme une époque obscure, peuplée
de paysans ignorants et d’hommes d’église avides de pouvoir
ou confis de prédications eschatologiques, cette description se
marie bien avec la thèse d’une terreur générale à
l’approche de la fin du millénaire, mais elle reste bien peu
convaincante à nos yeux.
Même si elle nous semble plus
plausible, l’« inquiétude
diffuse »
de
Duby
ne nous convient pas non plus, n’est-elle pas finalement une
autre
sorte de « romantisation » de l’an mil ?
Nous
restons donc sur notre position initiale en croyant que les
inquiétudes de fin du monde ne touchèrent que certains milieux
intellectuels religieux. Le paysan bourru devait peut-être se
poser des questions sur la fin des temps, mais le fonctionnement
de la société lui avait ôté depuis longtemps l’illusion de
pouvoir apporter des solutions à ses propres problèmes, d’autant
plus à ceux du destin humain…Nous ne croyons pas
qu’il s’en soit préoccupé, il devait certainement
d’abord s’efforcer d’écarter les famines.
Si nous devions nous
situer, nous le ferions du côté de
Sylvain
Gouguenheim. Il
nous semble que la seule véritable inquiétude de l’individu
chrétien vivant entre 950 et 1040 fut celle du salut.
|