On n'évoquera pas ici les idées
et la personnalité du fondateur de l'Action française avec
sa barbiche et son feutre noir, sa surdité, son
intransigeance, sa passion pour le Midi méditerranéen et
pour la Grèce antique, son goût pour la poésie, son culte
de la rigueur, de l'ordre et de la raison, sa manie de
corriger sans cesse par d'indéchiffrables ratures les
manuscrits de ses articles quotidiens, mais il est
indispensable de présenter à grands traits la doctrine
maurrassienne, car Maurras fut pour les fidèles de l'Action
française un maître à penser, un chef d'école, le détenteur
incontesté de la vérité politique.
La principale originalité de
Maurras, c'est qu'il a réalisé, avec toutes les apparences
de la rigueur la plus absolue («Il est, écrivait-il, des vérités
que tout établit, que rien ne dément.»), l'amalgame de deux
tendances jusqu'alors bien distinctes et même longtemps opposées:
le traditionalisme contre-révolutionnaire et le
nationalisme.
L'essentiel de la pensée de
Maurras est en parfaite harmonie avec l'enseignement des «maîtres
de la contre-révolution», Maistre,
Bonald,
Burke: chez lui
comme chez eux, on retrouve la même critique implacable des
principes de 1789, la même haine des abstractions et du «panjurisme»
révolutionnaires, la même condamnation de la démocratie, le
même attachement aux traditions, le même souci de fonder
l'action politique sur les réalités naturelles, c'est-à-dire
sur le legs de l'histoire et les leçons du passé. C'est de là
que viennent la «politique naturelle» de Maurras, sa
distinction entre le «pays légal» et le
«pays réel», sa
confiance dans les communautés naturelles que sont la
famille, la région, le métier. Mais cet ennemi du XIXe
siècle - «le stupide XIXe
siècle» dont parlera
son ami Léon Daudet - n'en est pas resté à l'époque de
Joseph de Maistre. Son positivisme et la confiance qu'il
place, dès ses premiers écrits politiques, dans l'«empirisme
organisateur» comme principe et méthode de pensée et
d'action portent la marque d'Auguste
Comte, dont l'œuvre a
exercé sur lui une profonde influence, ainsi que celle de
Taine, qui voyait dans le jacobinisme «le chef-d'œuvre de la
raison pure et de la déraison pratique».
Jusqu'à la fin du XIXe
siècle, cependant, le nationalisme français était resté lié
de la façon la plus étroite aux souvenirs de l'époque révolutionnaire:
«la patrie en danger», Valmy, les soldats de l'an II. C'est
ce nationalisme de tradition révolutionnaire qui inspire
Michelet (notamment dans Le Peuple), les communards,
les fondateurs de la Ligue des patriotes avant la crise
boulangiste, plus tard Charles Péguy.
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Maurice Barrès lui-même, qui
incorpore à l'héritage du nationalisme français le legs de
la Révolution et de l'épopée impériale, est beaucoup plus
proche de ce nationalisme républicain que du légitimisme
contre-révolutionnaire d'un Maistre ou d'un Bonald. Maurras,
quant à lui, s'oppose catégoriquement au nationalisme de
tradition révolutionnaire; il condamne de la façon la plus
formelle, dans Trois Idées politiques (1898), le
nationalisme de Michelet dont il réprouve le messianisme
romantique et les illusions révolutionnaires, il rejette le
bonapartisme et la «démocratie plébiscitaire». Dès l'Enquête
sur la monarchie (1900), il entend démontrer irréfutablement
que les vrais nationalistes ne peuvent être que
monarchistes: «Si vous avez résolu d'être patriote vous serez
obligatoirement royaliste, la raison le veut.»
Ainsi, Maurras s'attache à
rassembler dans un même camp,
inspiré d'une même doctrine,
ceux qui gardent la nostalgie
des «quarante
rois qui en mille ans firent la
France» et ceux pour
qui la défaite de
1871 et l'annexion
de l'Alsace-Lorraine
constituent une inguérissable blessure. |
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- Maurice
Barrès -
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Cette synthèse du traditionalisme
et du nationalisme est assurément la grande nouveauté du
système maurrassien, mais on peut se demander si cette
synthèse ne contenait pas, dès l'origine, le germe d'une
contradiction fondamentale. En effet, par un singulier
paradoxe, le «nationalisme intégral»,
tel qu'il est présenté par Maurras, exclut un siècle
d'histoire de France et se voue à excommunier tous ceux qui ne
se rallient pas à ses principes. Comme Maurras, par un autre
paradoxe, proclame sa confiance dans la royauté au moment même
où les monarchistes français ne sont plus qu'une poignée et où
la restauration de la monarchie semble définitivement exclue,
l'Action française, dès l'origine, est condamnée à rester une
secte minoritaire que seuls des événements
imprévisibles peuvent arracher à une éternelle contestation.
Il importe cependant de ne pas céder à la tentation de la
lucidité a posteriori. Il est vrai que la doctrine
maurrassienne fait apparaître aujourd'hui des éléments
anachroniques et des contradictions internes, mais il est vrai
aussi qu'elle pose avec une incomparable vigueur - une vigueur
qui verse trop souvent dans l'outrance et dans l'injure - un
problème dont on ne se débarrasse pas aisément.
Ce problème, c'est celui que pose
l'existence même d'une démocratie.
N'est-il pas contradictoire de parler d'un État démocratique?
La démocratie ne conduit-elle pas inéluctablement au mépris et
à la ruine de l'État?
N'est-il pas prouvé par l'histoire qu'une république fondée
sur la démocratie parlementaire est incapable d'avoir une
politique étrangère cohérente ou du moins d'avoir les moyens
de sa politique? C'est ce que dit Maurras en 1910 dans
Kiel et Tanger, et ses fidèles purent avoir, en 1940,
le sentiment que l'histoire leur donnait raison.
Avant 1914
L'Action française est née de l'affaire
Dreyfus dans une France divisée en deux camps
irréconciliables, dans un pays profondément meurtri par
l'annexion de l'Alsace-Lorraine et récemment humilié par les
événements de Fachoda, dans une
atmosphère d'angoisse, de crise et de guerre civile. Jusqu'à
sa mort, Maurras restera obsédé par le souvenir de l'affaire
Dreyfus dont les conséquences lui paraissent évidentes: «Au
moral la haine de l'esprit militaire, au matériel un
désarmement qui attire la guerre comme l'aimant le fer.»
En août 1899, un professeur de
philosophie âgé de trente-quatre ans, Henri Vaugeois, et un
jeune critique littéraire de vingt-six ans, Maurice Pujo,
fondent une revue à couverture grise, qui paraît tous les
quinze jours, la Revue de l'Action
française. Ils ne sont royalistes ni l'un ni
l'autre, à l'origine, mais ils jugent que la Ligue de la
patrie française s'enlise dans l'académisme et ils veulent
créer un mouvement plus dynamique. Charles Maurras, qui avait
donné en 1898 au journal royaliste La Gazette de France
un article retentissant dans lequel il se solidarisait avec le
colonel Henry, au lendemain de son suicide, ne tarde pas à
rejoindre le petit groupe qui s'est formé autour de la
Revue de l'Action française et, à la fin de l'année 1900,
la «revue grise» est devenue une revue royaliste. Pendant
plusieurs années, la Revue de l'Action française ne
connaît qu'une audience limitée. C'est à partir de 1905
qu'elle prend son essor, sous l'influence de deux événements:
- l'alerte
de Tanger (1905),
qui, «par ce demi-clair matin»
dont parlera Péguy, place brusquement la France en face de la
menace allemande, et qui sera suivie par
l'alerte d'Agadir en
1911;
- le
conflit entre le gouvernement et les catholiques à propos de
la séparation de l'Église et de l'État (1905)
et de la
crise provoquée par les inventaires.
Un certain nombre d'officiers catholiques, comme Bernard de
Vésins ou Robert de Boisfleury, refusent de suivre des ordres
contraires à leur foi, donnent leur démission et rejoignent
l'Action française. Dans diverses régions de France, notamment
dans l'Ouest, se multiplient les adhésions à la
Ligue d'action française qui s'est créée en janvier
1905 et qui apparaît comme le seul mouvement
d'opposition catégorique au régime. Maurras, qui est
personnellement agnostique, se trouve donc à la tête d'un
mouvement qui groupe une forte proportion de catholiques.
A la Ligue d'action française
s'ajoutent, en 1906, les «camelots du
roi», qui se préoccupent avant tout d'agir dans la rue,
et l'Institut d'action française,
qui est une entreprise pédagogique avec une chaire Maurice
Barrès sur la doctrine nationaliste, une chaire du Syllabus où
l'on dénonce le modernisme et le catholicisme libéral, etc. En
mars 1908, la Revue de l'Action française se transforme
en un journal quotidien, L'Action
française, qui paraîtra sans interruption
pendant trente-six ans. Entre 1905 et 1914, l'Action française
organise manifestations sur manifestations:
- en 1905, pour célébrer le 75e
anniversaire de la naissance de Fustel
de Coulanges, mort en 1889, qui n'était ni royaliste ni
catholique, mais dont l'Action française revendique le
patronage, car c'est un historien patriote;
- en 1906, après la décision de la
Cour de cassation annulant la condamnation de Dreyfus en vertu
de l'article 445 contre lequel se déchaînent les camelots du
roi;
- en 1908, contre le transfert des
cendres de Zola au Panthéon;
- en 1908 également, contre
Thalamas, l'«insulteur de Jeanne d'Arc», et contre le
germaniste Charles Andler, accusé d'avoir conduit ses
étudiants en Allemagne;
- en 1910, lorsque le président du
Conseil, Aristide Briand, est giflé par un camelot du roi;
- en 1911, contre l'auteur de
théâtre Henri Bernstein, accusé d'avoir déserté pendant son
service militaire;
- en 1912, contre
Jean-Jacques Rousseau,
à l'occasion du bicentenaire de sa naissance.
Époque de violence, époque
d'outrance: jusqu'à sa disparition, L'Action française
gardera le même style de polémique et d'agitation. Favorisée
par le renouveau du nationalisme qui se manifeste avant la
Première Guerre mondiale, L'Action française rassemble
autour d'elle une brillante pléiade d'intellectuels:
Léon Daudet, orateur et polémiste, nature expansive et
truculente que Barrès comparaît à Dionysos;
Jacques Bainville, l'historien de L'Action française
qui ne cessera de dénoncer l'éternel péril allemand, notamment
dans son Histoire de deux peuples;
Georges Valois qui s'efforce d'établir une synthèse
entre Maurras et Georges Sorel; Jacques
Maritain qui vient à L'Action française par le
thomisme et qui rompra avec Maurras après la condamnation
pontificale de 1926; Georges Bernanos,
qui fait partie avant la Première Guerre mondiale d'une petite
bande dont les membres s'appellent les «hommes de guerre»;
Henri Massis qui publie en 1912, avec Alfred de Tarde,
l'enquête d'Agathon sur Les Jeunes Gens d'aujourd'hui,
et qui deviendra un des plus fidèles disciples de Maurras;
Pierre Lasserre, l'ennemi personnel du romantisme; le
stendhalien
Henri Martineau et le groupe de la Revue critique
des idées et des livres qui naît en 1908; l'historien de
l'art
Louis Dimier; les religieux dom Besse et le père
Clérissac... Le marquis de La Tour du Pin fait acte
d'allégeance envers l'Action française ainsi que Jules
Lemaître, et Jacques Rivière, dans sa correspondance avec
Alain-Fournier, ne dissimule pas sa sympathie.
L'Action française exerce donc une
incontestable attirance sur les
intellectuels, mais il faut se
garder de surestimer son audience et surtout son influence
politique. Avant 1914, c'est un mouvement
essentiellement parisien, avec un certain nombre de bastions
provinciaux, notamment en Bretagne, en Vendée, dans le Gard,
dans l'Hérault et dans la région de Bordeaux. Elle recrute
surtout dans les familles de hobereaux - un cinquième environ
de ses membres porte un titre de noblesse - dans l'armée,
parmi les médecins et dans la petite bourgeoisie: commerçants,
agents d'assurances, voyageurs de commerce. Elle ne parvient
pas en revanche à pénétrer dans le monde ouvrier, et les
efforts entrepris à cet égard par le
cercle Proudhon, qui naît en
1911 et qui s'efforce de sceller l'alliance du
nationalisme intégral et du syndicalisme révolutionnaire, se
soldent par un échec total. Jusqu'en 1908-1910, l'Action
française reste un très petit mouvement qui fait beaucoup de
bruit. Si elle connaît un incontestable succès avant 1914,
c'est parce que le courant traditionaliste et
contre-révolutionnaire, dont Maurras s'est fait le théoricien,
vient converger - sans d'ailleurs se confondre - avec un
nationalisme diffus qui se répand largement dans presque tous
les secteurs de l'opinion et dans l'ensemble de la société
française.
Pendant la Première Guerre
mondiale, l'Action française pratique l'«union
sacrée», et s'attache à dénoncer les traîtres, tous
les traîtres: les laiteries Maggi, Malvy, Caillaux, Le
Bonnet rouge. Elle bénéficie, après la victoire, de la
vague nationaliste qui porte au Palais-Bourbon la
Chambre «bleu horizon». Daudet est élu député ainsi
qu'une trentaine de sympathisants de l'Action française.
Maurras, qui entretient une correspondance cordiale avec
Poincaré, soutient fermement sa politique en 1923, au moment
de l'occupation de la Ruhr. Lors des élections de 1924,
l'Action française croit pouvoir s'écarter du Bloc national et
présenter ses propres candidats. Elle subit une
déroute électorale, et Daudet perd son siège de député.
C'est cependant en 1925-1926, à la faveur de la peur suscitée
par le Cartel des gauches, que
se situe
l'apogée de l'Action
française. Le journal compte à cette époque 48 000 abonnés,
auxquels s'ajoutent 53 000 exemplaires vendus au numéro. C'est
alors qu'intervient, à la fin de 1926,
la condamnation de l'Action française par le Saint-Siège.
Les circonstances et motifs de
cette condamnation - particulièrement dure puisqu'il était
interdit aux catholiques de lire L'Action française
sous peine d'être exclus des sacrements, et de ne pouvoir être
ni mariés ni enterrés religieusement - ont fait l'objet de
débats passionnés. La personnalité de
Pie XI a été mise en cause, et l'Action française a
voulu voir dans la condamnation une mesure inspirée par des
motifs purement politiques. En fait, on peut penser - sans que
la vérité à cet égard soit clairement établie - que la
condamnation de l'Action française a eu pour raison principale
la volonté de Pie XI de contrebattre l'influence prépondérante
détenue dans l'Église par l'épiscopat nommé au temps de Pie X,
lors de la réaction antimoderniste, et son désir d'avoir les
mains libres pour développer les mouvements d'action
catholique du type de la J.O.C. et de la J.A.C. A cette raison
fondamentale se sont sans doute ajoutées des considérations
d'un autre ordre: le souci de lutter contre un nationalisme
intransigeant et de favoriser la coopération internationale.
Quoi qu'il en soit, la
condamnation romaine, à laquelle Maurras répond par un non
possumus, est à l'origine d'une crise profonde, et
de nombreux catholiques se détournent de l'Action française
au moment même où celle-ci subit le contrecoup des succès de
Poincaré. La popularité du «sauveur du franc», le triomphe du
nationalisme conservateur enlèvent à l'Action française une
partie de sa raison d'être et détournent d'elle une fraction
de son public. Les effectifs fondent, les départs se
multiplient. Le journal perd la moitié de ses lecteurs.
Mais le balancier se déplace. L'Action
française, qui est en perte de vitesse lorsque la situation
politique se stabilise, connaît un nouvel essor en période de
crise. La crise d'antiparlementarisme qui suit les élections
de 1932, et qui culmine au moment de l'affaire
Stavisky, semble donner à l'Action française un nouveau
départ.
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- Paris le 6 février 1934 -
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- Blum agressé par l'extrême
droite -
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Les camelots du roi participent à
toutes les manifestations de rue contre les «voleurs» et
jouent un rôle important le 6 février 1934.Voilà donc
l'occasion du «coup de force»
depuis longtemps annoncé par Maurras. Mais Maurras tergiverse.
L'occasion est manquée, et les membres les plus ardents de
l'Action française se détournent d'un mouvement qui leur
paraît voué à l'impuissance (cf. le témoignage de Lucien
Rebatet dans Les Décombres). Désormais, le
déclin de l'Action française s'accentue, en même temps que les
Croix-de-Feu progressent à un rythme accéléré. Ce
déclin est masqué par quelques faits spectaculaires
(l'élection de
Maurras à l'Académie française en 1938, la
levée de la condamnation pontificale par Pie XII en
1939), mais il n'en est pas moins réel, et le Prétendant,
sentant que l'Action française risque de l'engager dans une
entreprise sans issue, rompt publiquement avec elle en 1937.
Jusqu'à la guerre, l'Action
française, tout en dénonçant avec clairvoyance le péril
hitlérien, accable d'outrages les gouvernants de la
République, notamment Léon Blum
qui est l'objet d'attaques marquées par l'antisémitisme le
plus élémentaire. L'Action française appelle la France à
s'armer pour résister à l'Allemagne, mais, en même temps, elle
dénonce avec une violence quasi obsessionnelle la complicité
de la République avec la «conspiration
judéo-maçonnique» qui pousse à la guerre pour faire
en définitive le jeu des Soviets. La position de Maurras, à
cet égard, est bien définie par ce texte publié dans L'Action
française, le 11 janvier 1937: «Des
lecteurs de L'Action française, il n'en est pas un qui
ignore ou puisse ignorer que l'ennemi numéro un de leur pays
est l'Allemagne [...]. Après
Hitler,
ou, qui sait? avant lui, sur un tout autre plan, il y a un
autre ennemi. C'est la République démocratique, le régime
électif et parlementaire légalement superposé comme un masque
grotesque et répugnant à l'être réel du pays français.»
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En
1938, lors de la
crise de Munich, comme en
1939, Maurras ne cesse de répéter: «Rien
pour une guerre de doctrine, tout
pour la défense de notre sol sacré»,
ou: «Pas
de guerre pour les juifs.»
En juin 1940, après l'effondrement
des armées françaises, il déclare au
préfet de la Vienne: «Que
voulez-vous, monsieur le Préfet,
soixante-dix ans de démocratie, ça
se paie.» Il dira un peu plus
tard: «Avec
Pétain nous sortions du tunnel de
1789.» La «divine surprise»
dont parle Maurras en février 1941,
ce n'est pas la défaite de la
France, mais la chance qu'a eue la
France d'être arrachée au désastre
par le maréchal Pétain. Maurras,
dont les sentiments à l'égard des
«boches» n'ont pas varié, accueille
donc chaleureusement la «Révolution
nationale». Tout en
prenant ses distances à l'égard des
anciens membres de l'Action
française qui versent dans la
collaboration, notamment le groupe
de Je suis partout, il
continue à faire paraître L'Action
française après l'occupation de
la zone libre en 1942 et, jusqu'en
août 1944, il poursuit, à grand
renfort de «je
l'avais bien dit», ses
attaques contre les gaullistes, les
démocrates-chrétiens, les juifs, les
francs-maçons et leurs alliés.
Condamné à la détention perpétuelle
en 1945, il s'écrie: «C'est
la revanche de Dreyfus.»
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- Laval et Pétain à
Vichy - |
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Sans doute, d'anciens membres de l'Action française, comme
Guillain de Bénouville ou Jacques Renouvin, ont-ils rejoint
les rangs de la Résistance ou de la France libre, mais
l'Action française, dans son ensemble, ne s'est pas écartée de
la ligne définie par Maurras. Les fidèles de Maurras garderont
le sentiment qu'ils ont été victimes
d'une conspiration. Ils dénonceront infatigablement les
horreurs du «résistantialisme» et les crimes de l'épuration,
et ils ne pardonneront au général de
Gaulle ni la condamnation de Maurras ni la disparition
de l'Action française.
Les raisons
d'une influence
Maurras se présente comme un
ensemble parfaitement cohérent. C'est sans doute, avec le
marxisme, la seule doctrine politique, au sens plein du terme,
qui, dans la France de l'entre-deux-guerres, s'offre aux
esprits soucieux de rigueur et ennemis de l'opportunisme.
- C'est une doctrine d'opposition
absolue, de protestation radicale, qui ne peut manquer
d'exercer une certaine séduction sur ceux qui, sans toujours
être monarchistes, éprouvent un profond dégoût pour le monde
où ils sont condamnés à vivre.
- Enfin, il faut souligner
l'incontestable qualité littéraire de L'Action française,
la liberté de ton et de goût dont témoigne la rubrique
littéraire, la confiance faite à de très jeunes gens comme
Robert Brasillach, Thierry Maulnier ou Pierre Boutang,
l'intérêt porté au cinéma, la densité de la page militaire.
L'Action française est un journal intéressant, et Proust
disait en 1920 qu'il lui était impossible d'en lire un autre.
L'influence de l'Action française
n'a pas été limitée à la France
et ses idées ont connu dans de nombreux pays une large
audience: en Belgique, où
le catholicisme a longtemps porté la trace de l'influence
maurrassienne et où le rexisme de L. Degrelle à ses débuts
développe des thèmes très proches de ceux de l'Action
française; en Suisse, avec
le mouvement
Ordre et Tradition et la
Ligue vaudoise de Marcel Regamey; en
Italie, avec le groupe de l'Idea nazionale
d'Enrico Corradini, Luigi Federzoni et Francesco Coppola; en
Espagne, avec l'Accion espanola de Ramiro de
Maeztu et José Calvo Sotelo; au
Portugal, avec la Nação portuguesa d'Antonio
Sardinha et Hipolito Raposo, etc.
L'Action française a applaudi à
l'avènement de
Mussolini comme à
celui de
Franco et n'a jamais
marchandé les éloges à l'Italie mussolinienne et à l'Espagne
franquiste, mais c'est sans doute au Portugal que l'influence
de l'Action française a été la plus profonde et la plus
durable. L'Estado novo,
établi en
1926, présentait d'évidentes
similitudes avec la doctrine de l'Action française, et
Salazar reconnut à
diverses reprises ce qu'il devait à Maurras, dont les
disciples eux-mêmes proclamaient leur admiration pour Salazar.
Si L'Action française a
exercé une influence durable, c'est cependant par un échec que
se termine son histoire, car il semble difficile de qualifier
d'un mot plus neutre l'attitude d'un journal se réclamant du
«nationalisme intégral» qui continue à paraître sous
l'occupation allemande et qui condamne
avec la même violence - comme si ces condamnations ne
pouvaient pas avoir de conséquences -
tous ceux qui résistent à l'occupant. A dire vrai,
l'échec de l'Action française était déjà consommé bien avant
1939, dans la mesure où l'organe de Maurras n'était absolument
pas parvenu à réaliser le grand rassemblement des
nationalistes français qu'il s'était assigné pour objectif. De
cet échec on peut discerner plusieurs causes, mais il est bien
évident qu'un non-maurrassien ne peut, à cet égard, raisonner
comme un maurrassien. On peut tout d'abord attribuer l'échec
de l'Action française aux
contradictions internes d'une doctrine moins
nationaliste en définitive, et même moins royaliste
qu'antirépublicaine et antidémocratique. On peut aussi - car
les contradictions de l'Action française nous apparaissent
plus aisément qu'aux contemporains de Maurras - souligner le
fait que la doctrine maurrassienne reste étroitement
tributaire des circonstances qui l'ont vu naître.
Formée à la fin du siècle dernier, dans un certain contexte
historique, sociologique et international, cette doctrine est
restée
identique à elle-même de 1900 à 1950,
comme si tout changement était nul et non avenu. «Paradoxalement,
a écrit René Rémond, dans
France-Forum, en 1964, la
fidélité à l'histoire aboutit à la totale méconnaissance de ce
que l'expérience historique ne cesse d'ajouter et de
surimposer au passé.»
Enfin, il serait vain de
dissimuler les conséquences de ce qu'il faut bien appeler le
dogmatisme maurrassien. Toute l'histoire de l'Action
française est jalonnée de crises, de départs, et d'anathèmes
contre les dissidents: Georges Valois en 1926, les catholiques
fidèles à Rome en 1927, les dirigeants de la fédération de
Paris en 1930, Georges Bernanos en 1931, etc. L'Action
française s'écarte ainsi peu à peu, par la force des choses,
des grandes ambitions qu'elle manifestait au début du siècle.
Sa doctrine se fossilise en même temps que son public se
limite à des cercles de plus en plus étroits. A la veille de
la Seconde Guerre mondiale, l'Action française tend à se
confondre avec une réunion de conservateurs nostalgiques d'un
passé révolu.
L'héritage de l'Action française.
Charles Maurras sera
gracié en mars 1952, et décédera en novembre de la même
année. Cependant, l'esprit de l'Action française se
manifestera encore dans diverses publications. Aspects de
la France, reprenant les initiales et la typographie de
L'Action française, se voudra le représentant du
maurrassisme orthodoxe, tout comme la revue Écrits de Paris,
qui entretiendra la fidélité à l'esprit de Vichy. La Nation
française, née d'un schisme avec Aspects de la France,
représentera une sorte de «modernisme maurrassien», sans
complaisance pour le général de Gaulle; L'Esprit public
se détachera de La Nation française, et manifestera un
antigaullisme radical dans les derniers temps de la guerre
d'Algérie. Autour de La Cité catholique, des
Nouvelles de chrétienté ou d'Itinéraires, des
groupements intégristes s'efforceront de résister aux
nouvelles orientations prônées par l'Église au moment du
concile Vatican II. Certains anciens maurrassiens, ne reniant
pas leur adhésion au fascisme, continueront d'écrire dans
Rivarol ou Défense de l'Occident.
Deux organisations peuvent encore se
prévaloir, au seuil des années
quatre-vingt-dix, de l'héritage de
l'Action française. Le mouvement
Restauration nationale, qui a
participé aux luttes pour l'Algérie
française, s'est farouchement opposé
aux gauchistes lors des événements
de mai 1968, est intervenu en
1974-1975 pour que Mayotte reste
française et a manifesté contre les
cérémonies du bicentenaire de la
Révolution en 1989, prône la
restauration de la monarchie et un
pouvoir central fort. Il publie,
entre autres, Aspects de la
France.
La
Nouvelle Action royaliste,
issue en 1978 de la Nouvelle Action
française fondée en 1971, a aussi
pour but de favoriser le retour à un
régime monarchique. Son leader,
Bertrand Renouvin, se présentera
néanmoins à l'élection
présidentielle de 1974. Ce
mouvement, qui soutiendra François
Mitterrand lors des consultations de
1981 et 1988, publie, notamment,
Le Royaliste.