Charlemagne
avait donné un dangereux exemple
lorsque, en 806, se
conformant à la coutume franque, il avait partagé
ses Etats entre ses trois fils. L’unité de
l’empire fut cependant maintenue par le fait que deux
de ses fils moururent avant lui.
Louis,
que l’on surnomma le Pieux
à cause de son zèle religieux et de son dévouement à l’Eglise,
était plein de bonne volonté, mais il était, par nature, mélancolique
et passif et manquait de suite dans les idées. Quoiqu’il eût
été élevé à la dignité impériale du vivant de son père
déjà, il se fit couronner à nouveau par le pape Etienne
IV. Dans les premières années de son règne, il
se révéla législateur actif. En 817, il chercha à régler
par un décret la question de la succession au trône. Ses
deux fils, Pépin et Louis,
furent sacrés rois et reçurent des territoires aux confins
de l’empire. Pépin eut l’Aquitaine, Louis
«le Germanique», la Bavière et les contrées du
sud-est; mais ils restèrent sous la dépendance de leur frère
aîné, Lothaire, qui fut
désigné comme empereur auxiliaire et
successeur. Il était entendu que les deux rois étaient
solidaires de l’empereur en tout ce qui touchait aux intérêts
généraux de l’empire qui devenait ainsi une sorte de fédération
des biens familiaux.
Les
malheurs de
Louis le Pieux
commencèrent lors de son second mariage avec Judith,
fille du comte de Bavière, en 819. Cette princesse était
extraordinairement ambitieuse et chercha, par tous les moyens,
à favoriser, au détriment de ses beaux-fils, son fils Charles
(plus tard surnommé le Chauve),
né en 823. Elle exigea que le décret de 817 fût révoqué
et Charles pourvu d’un territoire dans l’empire. Les
trois fils aînés s’élevèrent contre cette prétention.
Il en résulta de la confusion et une guerre.
Peu de pères ont eu à subir de la part de leurs fils autant
d’humiliations que Louis le Pieux. En 833, son armée et
celle de ses fils se rencontrèrent à Colmar.
Le pape Grégoire IV, venu
d’Italie avec Lothaire, comme médiateur, était présent,
mais tandis qu’il parlementait avec Louis le Pieux dans son
camp, celui-ci assistait au départ de ses gens qui
l’abandonnaient pour rejoindre ses fils. Par la
suite, on nomma «champ du mensonge»
le terrain qui avait vu cet événement s’accomplir. Le roi
capitula. Il fut gardé par Lothaire dans une étroite
captivité, détrôné et forcé de faire, devant son peuple,
dans l’église de Saint-Médard, à Soissons, une confession
publique de ses fautes, suivie d’une pénitence
solennelle. Il dut déposer ses vêtements
royaux et son épée et se laisser enfermer dans un couvent,
revêtu de la robe des pénitents. Mais Judith renvoya Lothaire
en Italie et le pape Grégoire IV,
déçu dans son rôle de médiateur, irrité, repartit pour
Rome. De nouveaux troubles éclatèrent bientôt. Louis
et Pépin se soulevèrent contre Lothaire dont
les visées étaient tout égoïstes, rétablirent
leur père dans ses droits et le réhabilitèrent.
Cependant la confusion continua de régner. Une complète mésentente
subsista entre Lothaire et son père, qui persistait dans son
intention de pourvoir Charles le
Chauve d’un domaine. Enfin, les
frères recommencèrent à se battre. Louis le Pieux
mourut en 840 après avoir pardonné à chacun ses torts.
Mais,
après la mort du père, des luttes sans fin pour la terre et
pour le pouvoir firent rage entre les frères. On eût dit
qu’une malédiction les poursuivait pour avoir désobéi au
cinquième commandement du Décalogue. Pépin mourut. Dès
lors, Louis s’allia de temps à autre avec Charles le
Chauve, qu’il avait combattu naguère, contre l’ambitieux
Lothaire qui était empereur et prétendait à la possession
exclusive de la plus grande partie de l’empire. Les deux
premiers battirent Lothaire dans la bataille de Fontanet
et se lièrent réciproquement à Strasbourg
par un serment solennel qu’ils
prononcèrent en présence de leurs armées respectives, Charles,
en allemand et Louis,
en français, chacun voulant être
compris de l’armée de son frère. Les serments de
Strasbourg sont d’importants documents linguistiques, intéressant
le vieil allemand autant que le français qui se dégageait du
latin en tâtonnant. Ils rendent évident que dans l’Empire
franc, dont l’unité politique était déjà devenue très
problématique, une nation allemande et
une nation romane se distinguaient toujours plus nettement
l’une de l’autre.
Bientôt
après, Lothaire dut céder et l’on en vint au partage
de Verdun en 843. L’empire
unique fut divisé en trois royaumes distincts: à l’ouest,
le royaume de France pour Charles le Chauve, à
l’est, le royaume d’Allemagne pour Louis le Germanique
et, entre les deux, pour Lothaire, qui conservait la
dignité impériale, un Etat intermédiaire s’étendant de
la Frise à la Provence et englobant l’Italie. Ainsi
fut détruite l’unité de l’empire et un important
chapitre de l’histoire de l’Europe fut ouvert.
L’Allemagne et la France, les deux principaux Etats de l’Europe
centrale, étaient ébauchés et la pomme de discorde pour
laquelle ils devaient se battre durant des siècles était déjà
jetée entre eux.
Sitôt
après la mort de Lothaire, son royaume s’effondra, car il
fut de nouveau partagé entre ses trois
fils. Louis, l’aîné,
obtint la couronne impériale et l’Italie. Il fut un prince
énergique qui se signala avant tout par sa lutte victorieuse
contre les Sarrasins. Lothaire Il reçut,
pour sa part, le nord du royaume paternel qui fut dès lors désigné
sous le nom de Lotharingie
(Lorraine). Il s’étendit peu à peu sur un territoire
beaucoup plus vaste que la Lorraine actuelle, englobant, à
peu de chose près, les contrées comprises entre l’Escaut,
la Weser et la mer du Nord. Enfin la vallée du Rhône et la
Provence revinrent au troisième fils de Lothaire 1er, Charles.
Cependant
les bénéficiaires du traité de Verdun continuèrent
à se battre. A la première occasion, Louis
le Germanique envahit le royaume de Charles le Chauve
qui, de son côté, attaqua la
Lorraine après la mort de Lothaire Il. En 870,
au cours d’une entrevue qu’ils eurent à Meersen, les deux
frères parvinrent à un accommodement, mais qui fut sans
lendemain. A la fin de sa vie, Charles le Chauve joua de
malheur. Il est vrai qu’il se fit couronner roi d’Italie
et empereur à la mort de l’empereur Louis, mais
ces honneurs ne lui servirent pas à grand-chose. L’année
suivante, à Andernach sur le Rhin, il essuya une honteuse défaite
que lui infligea un fils de Louis le Germanique (876).
Pour finir, il ne compta plus en France et hors de France que
des ennemis, au nombre desquels étaient ses propres fils. En
877, comme il revenait d’Italie, il mourut
misérablement dans un pauvre chalet des Alpes. Louis
le Germanique était mort l’année précédente, après
avoir, à son tour, partagé son royaume entre ses trois fils.
Il
n’est pas opportun ici de nommer tous les obscurs
descendants des Carolingiens en France et en Allemagne. Mais
la conférence de Ribemont,
en 880, mérite d’être
mentionnée comme un fait important. Louis, fils de Louis le
Germanique, s’y assura la possession de toute la
Lotharingie. La frontière ainsi tracée devait subsister
entre l’Allemagne et la France jusqu’à la
guerre
de Trente ans. Elle courait le long de l’Escaut
et de la rive gauche de la Meuse, si bien qu’une partie
importante de la France actuelle appartenait au royaume
d’Allemagne.