Après
la mort de
Charlemagne,
l’empire, bien organisé par le grand empereur qui avait
créé l’unité entre les peuples
germains et latins, subit de durs assauts qui
devaient, au cours d’un seul siècle, en provoquer le morcellement.
L’attachement à l’empire ne subsista que chez une
petite minorité. L’aristocratie, dans son ensemble, ne
songeait qu’à ses intérêts égoïstes et bornés, tout
au contraire du haut clergé, car l’Église, fidèle à
son principe, s’efforçait de donner aux populations une doctrine
unique en les rassemblant par un lien spirituel, et
tenait dès lors pour nécessaire l’union culturelle et
politique des divers peuples. Aux premiers temps du moyen âge,
les évêques furent toujours les
principaux faiseurs de rois, dans les contrées
germaniques et latines. Le danger de la décomposition
progressive de l’empire apparut dès
que les efforts de l’Église pour maintenir l’unité ne
rencontrèrent plus l’appui de seigneurs à forte
personnalité. En fait, la faiblesse et l’égoïsme
à courte vue des derniers Carolingiens ont fait à
l’empire un mal incalculable. Charlemagne fut d'un type
unique, qui ne devait pas reparaître parmi ses successeurs.
La fâcheuse coutume du partage
entre les fils de l’empereur présenta, dès le début,
pour l’Empire franc, un danger de
décomposition, et les querelles qui divisaient
les Carolingiens, autant que leur mauvaise foi, aggravèrent
encore la situation.
L’émiettement
de l’empire ne fut cependant pas
provoqué uniquement par l’incapacité des princes
régnants, d’autant qu’il se trouva parmi les derniers
Carolingiens des rois qui firent preuve de qualités
estimables. Il y eut donc, à la désagrégation de
l’empire, une autre cause fondamentale: le
fait que la structure juridique et sociale en fut profondément
ébranlée au neuvième siècle par l’institution de la féodalité.
Enfin, les invasions ennemies
auxquelles l’empire fut exposé durant un siècle n’ont
pas peu contribué à sa dislocation; elles
n’en furent toutefois qu’une cause secondaire.
La
féodalité
Désormais,
le développement
juridique et social se trouvera étroitement uni aux circonstances économiques.
L’économie de l’Empire franc reposait sur une paysannerie
nombreuse. Chez les peuples germaniques,
de
civilisation très élémentaire, le fait est évident. Il
n’existait aucune ville en Germanie.
Dans les pays latins, au contraire, une culture urbaine,
issue de l’antiquité, s’était installée avec le
commerce et l’artisanat
à l’époque mérovingienne. L’unité économique des
pays méditerranéens s’était maintenue, les relations de
commerce entre l’Orient et l’Occident
s'étaient encore accrues depuis les derniers siècles
de l’antiquité. Seule, l’irruption des Arabes
dans le domaine méditerranéen, à l’époque de la
dynastie Ommiade, avait
rompu ces liens. Dès lors, la croix
et le croissant se comportaient réciproquement en
ennemis jurés. Les vaisseaux européens ne pouvaient
plus guère se risquer sur la mer, en présence des conquérants
et des pirates musulmans qui, outre l’Orient, occupaient
encore le nord de l’Afrique, l’Espagne et les grandes îles
du bassin occidental de la Méditerranée. Pendant
plus de deux siècles, les rivages européens de la mer
furent complètement verrouillés, privés de
tout commerce, et leurs populations contraintes à ne
s’occuper que d’agriculture. Les villes italiennes et
françaises perdirent presque toute importance économique.
Toutefois une culture urbaine réelle parvint à se
maintenir en Italie et quelques villes côtières, vassales
de l’Empire byzantin, Naples,
Amalfi, Ban,
Venise, réussirent à nouer
avec les Arabes des relations de commerce qui devaient, par
la suite, être à l’origine d’un renouveau
économique complet. Un certain trafic s’était
aussi établi de bonne heure dans les contrées riveraines
du Rhin et de l’Escaut, mais il fut victime des invasions
normandes.
Ces
quelques faits mis à part, on peut dire que l’économie
de l’Empire franc était purement rurale.
Compte tenu d’étrangers isolés, Normands, Angles et
Saxons, Juifs, il n’y eut, à proprement parler, pendant
plus de deux siècles, dans les pays de l’Europe
occidentale, ni commerçants dignes de ce nom, ni marchés,
à l’exception d’un rustique négoce hebdomadaire. Pris
dans son ensemble, l’Empire carolingien était donc un Etat
agricole dans lequel le soin de sa propre terre était
une impérieuse nécessité pour chacun. L’argent et les
biens meubles étaient très rares, seule la possession
du sol représentait la richesse. C’est ainsi que
naquit, puis s’organisa l’ordre
féodal, dont l’origine serait inexplicable
sans la connaissance de l’état de choses exposé plus
haut. La féodalité a pour principal point de départ le
fait que les fonctionnaires royaux et
les guerriers durent être rétribués en terre,
l’argent faisant défaut. La
possession du sol conférait la puissance, et
plus les seigneurs fonciers furent richement pourvus de
terre, plus s’affaiblit le pouvoir
central, si fort entre les mains de
Charlemagne.
Charlemagne
lui-même, quoiqu’il dominât tout grâce à son énergie
et à son autorité, a contribué à l’avènement d’une
puissance nouvelle, préoccupée de ses seuls intérêts.
Son empire ignorait tout du fonctionnarisme uniforme et
exclusif; les fonctionnaires ordinaires de
l’administration et de la justice étaient les comtes,
mais, à côté d’eux - dès les temps mérovingiens - il
existait de nombreux seigneurs
fonciers, ecclésiastiques
et laïques,
affranchis de l’autorité comtale. Ceux qui
jouissaient de cette immunité relevaient directement du roi
qui les favorisait en nombre toujours croissant. Ils
constituèrent autour de lui une garde particulièrement fidèle,
tandis que
leur situation exceptionnelle les exposait à de très fréquents
conflits avec les comtes.
En
outre,
Charlemagne
favorisa le développement du vasselage
qui portait également atteinte au fonctionnarisme pur. Dans
l’insécurité des temps mérovingiens, alors révolus,
beaucoup avaient jugé préférable de chercher protection
auprès d’un plus puissant qu’eux. Ainsi les hommes
libres se mettaient-ils volontairement et pour
la vie au service et dans la dépendance des seigneurs plus
considérés; ils furent désignés par un nom d’origine
celtique: «vassi» ou
«vassali». Le seigneur
promettait au vassal une protection
particulière et l’assistance judiciaire, et il se
tenait aussi pour responsable de sa
conduite. De son côté, le vassal s’engageait à
certains services à l’égard
de son seigneur. Depuis le temps de Charles
Martel qui eut besoin, pour mener sa guerre
contre les Arabes, d’augmenter sa chevalerie, la
principale obligation du vassal fut le
service des armes à cheval. L’engagement du vassal
s’accompagnait d’un acte solennel; il mettait
ses mains dans celles du seigneur et prêtait le serment
de fidélité. Ce n’était pas le roi
seulement, mais aussi les grands du
royaume qui pouvaient avoir des vassaux. Toutefois la
dépendance du roi était tout particulièrement recherchée
parce que ses hommes étaient appelés avant tout à former
une véritable bande de guerre, qui constituait le noyau
de l’armée. Puis, le roi était le premier des
seigneurs; son vassal n’était pas seulement condamné à
l’assujettissement, il jouissait aussi d’une haute
considération. De toute façon, les vassaux n‘étaient
pas uniquement engagés à servir leur seigneur; ils
pouvaient prétendre à le protéger et à sauvegarder ses
intérêts.
Du
vasselage sortit la coutume de distribuer des bénéfices
ou fiefs, coutume dont
l’origine remonte aux temps mérovingiens, mais qui prit
sous les Carolingiens un essor considérable. Par «bénéfice»,
mot qui signifie « bienfait », «faveur», on entendait,
chez les Francs, avant tout, le prêt
d’un territoire, mais aussi la
concession d’un droit, d’une charge, d’un revenu.
Quelqu’un recevait de son seigneur, en échange de son indépendance,
un territoire, non en propre, mais pour
en avoir la jouissance sa vie durant. Au début,
semblables bénéfices ne pouvaient être laissés en héritage
et devaient, à la mort du vassal, faire retour
au seigneur; mais, dans la pratique et de très bonne
heure déjà, ils passèrent de père en fils, si bien
qu’au IXe siècle l’hérédité
des fiefs devint peu à peu un droit, issu de la
coutume.
Charles
Martel avait pratiqué en grand l’octroi des bénéfices,
pourvoyant ainsi ses vassaux. Sans égard, il avait dépouillé
l’Eglise des terres dont il avait besoin, ne
sachant par quel autre moyen se procurer une armée prête
à se battre. A leur tour, les seigneurs bénéficiaires
cédèrent leur terre à des paysans libres en échange de
leur aide militaire; et ce système des bénéfices issus
des biens de l’Église ou d’ailleurs fut
perpétué par les rois carolingiens.
Par
la suite, bénéfice et vasselage
se trouvèrent toujours plus étroitement associés,
et c’est de cette association
qu’est sortie la féodalité. Au lieu de ne
lui promettre que la protection, le seigneur prêta désormais
au vassal des biens qui
assuraient son existence et, en conséquence, le libéraient
d’une partie de ses devoirs. Telle
fut l’origine du système féodal. Or, les rois
et les grands du Royaume franc avaient besoin, pour leurs
guerres contre les peuples voisins, de guerriers aussi
nombreux que possible et de guerriers montés; la coutume du
service militaire en commun tombait peu à peu en désuétude.
A la fin du IXe siècle, les hommes de pied avaient fait
place de façon presque complète, à la cavalerie,
et, seuls, des propriétaires fonciers,
libres de tout souci matériel, étaient capables
d’assurer un service dispendieux et qui prenait du temps.
On trouvait alors en abondance des terrains non exploités
et sur lesquels personne n’avait mis la main, ou, à
certains moments, des biens d’Eglise dont il était
loisible de s’emparer; le bon moyen de s’assurer des
guerriers était l’octroi de riches propriétés, tout à
la fois avec des droits et des revenus.
Ainsi
le service de guerre monté
devint le devoir, mais aussi le privilège,
des riches. Les propriétaires fonciers constituèrent
une nouvelle noblesse, celle des chevaliers.
Au Xe siècle, ils se mirent peu à peu à transformer leurs
habitations en castels faciles à défendre et en châteaux-forts.
Le
rapport mutuel entre suzerain et vassal reposait sur la
fidélité réciproque. Il s’appuyait sur la
tradition solennelle de l’hommage. Le suzerain restait en
principe le véritable propriétaire du bénéfice, mais il
était tacitement convenu qu’il abandonnait au vassal la
possession du fief - le cas de félonie
excepté - et qu’à sa mort, il le cédait une seconde
fois au fils du défunt, ce qui fait que bientôt le fief
fut plus ou moins considéré comme héréditaire. En
France, ce droit à l’héritage était déjà très répandu
au IXe siècle; il s’introduisit en Allemagne un peu plus
tard.
Lorsqu’à
la fonction comtale s’attachèrent
des droits féodaux, le pouvoir
central se trouva menacé par une puissance politique
dissolvante. Le comte, fonctionnaire, gouverneur
d’un territoire, pourvu de responsabilités
administratives, judiciaires, fiscales, militaires, policières,
bref, des fonctions politiques les plus importantes, reçut
du roi la jouissance d’un fief et devint ainsi vassal
du souverain. Conformément à la tendance générale,
il chercha dès lors à léguer à ses successeurs, non
seulement son fief, mais encore sa fonction de comte:
l’un était devenu, en définitive, presque inséparable
de l’autre. Ainsi le comté devint la propriété
personnelle et héréditaire d’une famille et la fonction
qui, sous
Charlemagne,
avait été étroitement surveillée par ses agents (missi
dominici) parut d’importance secondaire, tandis
que la jouissance du fief et les revenus attachés à la
fonction passèrent au premier plan. Si le comte avait naguère
rendu la justice, battu monnaie, levé des troupes au nom du
roi, par la suite, il le fit fréquemment en
son nom personnel et en dépit du roi quand
celui-ci voulait s’y opposer. Ainsi, plus d’un comte
devint un véritable petit souverain héréditaire dans son
fief qu’il sut agrandir par des moyens légitimes, comme
aussi par la violence. En France, comme en Allemagne, des
comtes particulièrement puissants s’élevèrent en
prenant le titre de ducs.
En France, par exemple, les comtes de Bretagne, les
margraves de Toulouse, les ducs de Bourgogne et d’Aquitaine,
sont de leur nombre, comme en Allemagne, au IXe siècle, les
chefs des nouvelles familles ducales. Que
la royauté en ait été affaiblie, l’expansion de
l’empire arrêtée, cela va de soi. Au IXe siècle
déjà, la situation du roi en face de ses vassaux paraît
complètement modifiée. Le vassal ne se croyait plus
seulement tenu au service du roi, mais s'estimait
autorisé à formuler ses exigences.
L’hommage du vassal était fréquemment suivi du serment
par lequel le roi s’engageait envers
lui par des promesses plus ou moins importantes.
Ainsi Charles le Chauve
jurait en 858 de respecter ses gens, de les laisser vivre
selon leur droit et leurs lois propres, d’avoir soin
d’eux et - ajoutait-il humblement - si, par faiblesse, il
manquait à l’un de ces devoirs, à réparer son injustice
sitôt qu’il y serait rendu attentif. Par la suite, il fut
de règle qu’un roi ne fût couronné
qu’après avoir donné, en due forme, certaines assurances
aux vassaux disposant de la couronne. Plus tard,
l’opinion se répandit que le vassal n’était tenu à la
fidélité envers le roi que dans la mesure où celui-ci
s’acquittait de ses devoirs envers son vassal.
A
côté des comtes, les évêques
et les abbés étaient pour la
plupart vassaux du roi, ce
qui menaçait dangereusement l’indépendance
de l’Église, si bien que, du sein du clergé, une
violente opposition à cette coutume se manifesta parfois.
Ainsi l’archevêque Hinkmar
déclarait que les évêques qui sont consacrés à Dieu ne
peuvent pas être les vassaux de n’importe quel seigneur
et lui prêter serment, car cela est défendu par l’Evangile
et par le droit canon. Mais, cependant, c’étaient les
autorités ecclésiastiques qui s’efforçaient de
maintenir le respect de la royauté et l’attachement à
l’empire, alors que déclinait le pouvoir monarchique, car
les évêques et les abbés voyaient
dans le roi leur protecteur naturel contre les grands laïques
qui menaçaient leur influence.