Dans
la partie occidentale de l’empire, la décomposition
intérieure fit de rapides progrès après la mort de Charles
le Chauve. Les grands du royaume
s’affranchissaient de plus en plus de l’autorité royale.
Au sud du pays, le comte Boso de Vienne
se proclama roi d’un royaume de
Bourgogne qui comprenait le bassin inférieur du Rhône
et dont Arles était la capitale (879).
Telle fut la première atteinte matérielle portée à l’intégrité
du royaume carolingien de l’ouest. Dix ans s’étaient à
peine écoulés, lorsqu’en 888,
un comte Rodolphe, issu de la
famille des Welf, imita Boso en se faisant couronner à Saint-Maurice,
en Valais, roi d’un royaume de
Haute-Bourgogne qui s’étendait de l’Aar jusqu’à
la Saône. Puis, en 933,
les deux royaumes de Bourgogne se trouvèrent unis
sous le nom de royaume d’Arles,
et rattachés au royaume d’Allemagne en 1033,
quoique la majeure partie en fût romane.
Diverses
circonstances provoquèrent, une fois encore, mais pour peu de
temps, l’union de tout l’empire carolingien dans une seule
main, à l’exception pourtant de la Basse-Bourgogne. Dans le
royaume de l’est, Charles III,
le plus jeune des fils de Louis le Germanique, avait succédé
à son père en 876, alors
qu’il portait déjà la couronne impériale. Les grands du
royaume de France lui offrirent aussi la couronne, au mépris
des droits d’un autre Carolingien (884). Le fait qu’ils se
sentaient autorisés à choisir leur roi révèle
l’effondrement de la puissance royale. Ainsi, Charles
le Gros devint pour quelques années empereur d’Occident,
non grâce à des aptitudes remarquables, mais à la suite
d’un enchaînement fortuit de circonstances. En fait, il déçut
toutes les espérances qui reposaient sur lui, car la
faiblesse des derniers Carolingiens atteignait chez lui son
point culminant, ce qu’il faut attribuer sans doute, dans
une certaine mesure, à la maladie dont il était atteint. Charles
laissa l’empire s’effondrer et se révéla incapable de
tenir tête, tant aux Sarrasins, en Italie, qu’aux Normands
qui sévissaient contre l’Empire franc avec plus de cruauté
que jamais. Ils brûlèrent, entre autres, Liège,
Aix-la-Chapelle, Cologne et Trêves. En 881, il est vrai, ils
furent anéantis près de Saucourt
par une armée allemande, commandée par Louis
III, un autre fils de Louis le Germanique. Le «Ludwigslied
» célèbre avec enthousiasme
les héros de cette bataille. Mais ce ne fut là qu’un succès
éphémère. Les Normands se jetèrent alors sur le
royaume de l’ouest, avec une rage accrue; en 885, ils
commencèrent à investir Paris qui fut
défendu avec la dernière énergie par l’évêque Goslin
et le comte Eudes.
Quand
enfin, Charles le Gros se présenta à la tête d'une armée
de secours, il ne sut rien faire de mieux que d’acheter
la retraite de l’ennemi qu’il autorisa à piller
la Bourgogne. La coupe était pleine. En 887,
les seigneurs francs, siégeant dans une diète d’empire, déposèrent
l’empereur incapable qui mourut quelques semaines plus tard.
Alors, une fois de plus, les grands du
royaume de France affirmèrent leur droit à élire le roi.
D’une façon générale, ils ne voulaient plus d’un
Carolingien et choisirent pour souverain le vaillant défenseur
de Paris, le comte Eudes,
de la famille duquel, plus tard, les Capétiens
devaient sortir. Eudes ne parvint pas à s’imposer, grâce
à l’égoïsme des grands seigneurs laïques et ecclésiastiques,
et, bientôt, un nouveau Carolingien lui fut associé, Charles,
auquel fut donné, pour ses capacités, le surnom bien
significatif de « Simple ».
Aucun de ses actes ne mérite d’être rapporté, mais sous
son règne se passa un événement important, dans lequel son
rôle fut tout passif: la fondation du
duché de Normandie. Il était devenu impossible de
chasser les Normands du bassin de la Seine; ils arrivaient en
hordes toujours plus nombreuses, réclamant non seulement du
butin mais encore de la terre. Ce qui les empêchait de
devenir des voisins pacifiques, c’était leur paganisme.
Leur chef, Hrolf ou Rollon,
le comprit et se fit baptiser sous le nom de Robert,
après quoi, il reçut en fief, du roi Charles
le Simple, le bassin inférieur de la Seine. Dès
lors, les Normands renoncèrent au
pillage, s’adaptèrent à leur nouveau milieu et
devinrent Français. Et tandis qu’ils s’étaient montrés
jusque-là les pires ennemis de la chrétienté, ils
adoptèrent le christianisme avec ferveur, comme les
Saxons naguère, et travaillèrent bientôt à répandre la
culture chrétienne. L’ordre de Cluny
et le mouvement des croisades ne connurent nulle part plus de
succès qu’en Normandie.
Pendant
près d’un siècle encore, le royaume de France resta
l’enjeu des luttes qui opposèrent les Carolingiens
aux Robertiens. (Eudes était le
fils de Robert le Fort qui
donna son nom à sa famille.) Un petit-neveu d’Eudes, Hugues
Capet, fut porté au trône en 987,
par les grands seigneurs ou barons, sans toutefois qu’ils
fussent disposés à le reconnaître comme leur maître.
Pourtant, Hugues devait être l’ancêtre d’une nouvelle et
puissante dynastie royale.
En
Allemagne, le droit des grands seigneurs à l’élection du
roi entra également en vigueur à la mort de Charles le Gros.
Le choix tomba sur Arnoulf,
neveu de Charles le Gros, le plus capable parmi les derniers
Carolingiens. Il alla chercher en Italie la couronne des
Lombards et la couronne impériale. Il fut assez heureux pour
remporter sur les Normands une glorieuse victoire, en 891,
près de Liège, mais l’année suivante, ceux-ci remontèrent
une fois encore le Rhin jusqu’à Bonn et Prüm; puis, enfin,
ils laissèrent l’Allemagne en paix. Les entreprises d’Arnoulf
à l’est furent couronnées de moins de succès. Non sans
peine, il vainquit le grand royaume de Moravie
qui s’était formé sous la domination des princes Ratislav
et Swatopluk. Pour le malheur de
l’Allemagne, il appela les Hongrois à l’aide. A sa mort,
le royaume de Moravie tomba entre leurs mains; et, du même
coup, l’Allemagne leur fut ouverte; comme autrefois les
Normands, ils la terrorisèrent pendant près d’un demi-siècle,
recommençant leurs expéditions de pillage année après année.
L’Allemagne
était, par malheur, privée d’un chef puissant. Arnoulf
avait laissé un fils de six ans,
connu dans l’histoire sous le nom de Louis
l’Enfant. En réalité, quelques
évêques tenaient le sceptre à sa place: Hatto,
archevêque de Mayence, les évêques Adalbert,
à Augsbourg, et Salomon III, à
Constance. Mais, d’une façon générale, le désordre régnait
et de sauvages querelles bouleversaient l’empire; rien n’était
tenté contre le péril hongrois qui
devenait toujours plus accablant. « Malheur
au peuple dont le roi est un enfant! » gémissait
l’évêque Salomon, exprimant ainsi l’opinion de tous.
Ailleurs, il dit:
«Les
petits clament et hurlent. La noblesse et les paysans se
surpassent réciproquement en violence. Il est impossible
qu’un peuple ainsi déchiré puisse subsister. Mais comment
s’étonner? nous n’avons point de roi qui puisse porter
remède au mal. Comme les rois des pays chrétiens l’ordonnèrent,
on est allé chercher les barbares dans leur propre pays pour
les soumettre a un tribut. Maintenant, l’ennemi vient et
exige qu’on lui rende ce qu’on lui a pris, mais avec du
sang. La faiblesse de l’enfant nous prive d’un prince.
L’inconsistance du fruit mal mûr est méprisée par les
siens et utilisée par l’ennemi. »