Hitler
semble donc avoir pris le pouvoir légalement.
Le gouvernement qu’il forme aussitôt n’est nullement
composé exclusivement de nationaux-socialistes. Au
contraire. Y dominent les représentants de la droite classique. Von
Papen est vice-chancelier, Alfred
Hugenberg dirige l’Économie et l’Agriculture, Konstantin
von Neurath est ministre des Affaires étrangères, le
général Werner von Blomberg,
ministre des Armées... Le
N.S.D.A.P.
n’a que trois représentants: outre
Hitler, Wilhelm Frick,
ministre de l’Intérieur, et
Hermann
Göring, ministre sans portefeuille et commissaire
du Reich pour l’Aéronautique.
En mars,
Joseph
Goebbels entre au gouvernement en qualité de
ministre de la Propagande. Divisée sur les méthodes, l’équipe
gouvernementale avait en commun l’hostilité
à la République et au système
parlementaire, la volonté d’éliminer les partis de
gauche et les syndicats ouvriers afin de trouver plus facilement
à la
crise
économique une solution qui ne mît pas en
question le régime capitaliste mais assurât sa prédominance, le
désir de refaire de l’Allemagne une grande puissance militaire
susceptible d’imposer ses vues à ses partenaires.
Le gouvernement à peine
constitué, le Reichstag fut dissous,
et les élections fixées au 5 mars 1933,
tandis que les
sections
d’assaut hitlériennes, avec l’appui des
autorités, s’efforçaient de réduire au silence par la terreur
les adversaires politiques.
À huit jours des élections,
le palais du Reichstag fut incendié par des
groupes nazis. Il est établi aujourd’hui que l’opération
fut montée par la
S.S.
berlinoise sous la direction de Kurt Daluege
qui fit appel à l’aide d’un commando des S.A., tenus en
partie hors du secret. Prenant prétexte de l’événement,
Hitler
fit promulguer un décret qui suspendait en
fait les garanties constitutionnelles. Dans la nuit, une
gigantesque rafle permit d’arrêter
des dizaines de milliers de communistes et d’antifascistes.
Quelques jours plus tard, le leader communiste Ernst
Thälmann était à son tour jeté en prison. Les premiers
camps de concentration accueillaient les militants
antinazis.
Malgré tout, les
élections du 5 mars n’apportèrent pas à la coalition
gouvernementale la victoire escomptée. Même la
confiscation des 81 sièges
communistes ne donnait pas au gouvernement la majorité des deux
tiers dont il avait besoin pour modifier
la Constitution. Après quelques jours de négociations,
le Zentrum catholique accepta de voter les pleins pouvoirs (ou Ermächtigungsgesetz )
qui, le 23 mars, mettaient fin
au régime de Weimar.
Dès ce moment-là, les
communistes allemands étaient réduits à l’illégalité.
Syndicats et parti socialiste furent à leur tour interdits en mai
et juin. En juillet, les autres partis acceptèrent de se
dissoudre. Le 14 juillet, une
loi faisait du Parti national-socialiste le parti
unique du Reich.
Toutes ces mesures avaient pu
être prises parce qu’elles avaient l’appui de la grande
bourgeoisie (donc de la grande presse) et de l’armée. G.
Krupp von Bohlen, président en exercice du Reichsverband
der deutschen Industrie ,
écrit, en février 1933, à Hitler: «L’évolution
politique coïncide avec les vœux que moi-même et le bureau [du
plus puissant groupement industriel] avons formés depuis
longtemps.»
Hitler,
cependant, se présentait comme l’homme du retour aux traditions
prussiennes, conservatrices, ce que symbolisait la cérémonie du
21 mars où l’on voit, dans la Garnisonskirche de Potsdam,
Hitler s’incliner devant le président Hindenburg
en grand uniforme de feld-maréchal, accompagné des représentants
des autorités religieuses et militaires. Le 16 mars, le Völkischer
Beobachter avait
intitulé son éditorial: «Le
christianisme: principe fondamental du gouvernement d’Adolf
Hitler». Quelques mois plus tard, le 6 juillet, Hitler
annonçait dans un discours que «la révolution
allemande était achevée».
La première année du IIIe
Reich est celle de la Gleichschaltung ,
ou «mise au pas». La composition des gouvernements des États
qui constituent le Reich est alignée sur celle du gouvernement
central. Une seconde étape, en janvier
1934, transfère au Reich
la quasi-totalité des compétences des États. Le Reich devient
un État centralisé, sans que l’unification administrative soit
cependant pleinement réalisée. Bien des anomalies subsistent:
c’est ainsi que la Prusse conserve son ministère des Finances
et son ministre-président (Göring). Parallèlement s’accomplit
une certaine osmose entre l’appareil d’État et l’appareil
du parti. Mais ici encore la fusion n’est pas
totale, ni
l’harmonisation accomplie.
Le parti, par un réseau hiérarchisé
(allant du Gauleiter au
Blockleiter ),
essaie de contrôler et d’orienter toute la vie politique et idéologique
du pays. Tandis que les grands problèmes politiques et surtout économiques
échappent de plus en plus à la compétence des membres du parti
et des cadres moyens, ceux-ci ont pour fonction d’éduquer le
pays tout entier dans le sens national-socialiste et de mettre les
masses au service de l’État fasciste.
Les travailleurs sont regroupés
dans le Front allemand du travail (Deutsche Arbeitsfront,
D.A.F.)
dont le chef était le docteur Robert Ley, qui cumulait ses
fonctions avec celles d’«organisateur» du
N.S.D.A.P. (Reichsorganisationsleiter ).
L’emploi de termes militaires (Ley appelle les ouvriers «soldats
du travail») correspond effectivement dès les premières années
du régime à une militarisation. La propagande insistante,
l’embrigadement de tout le peuple allemand s’accompagnent
toujours d’une surveillance policière de plus en plus poussée
et de l’emploi de la terreur. Celle-ci n’a pas pour seul but
d’intimider et d’éliminer les adversaires politiques; elle
habitue le peuple allemand à la violence, constituant ainsi une
sorte de préparation psychologique à la guerre.
Dès les premiers mois du IIIe
Reich, il apparut à l’évidence que le système économique
existant, loin d’être bouleversé, se trouvait consolidé. Or
un nombre non négligeable de cadres moyens et subalternes du
N.S.D.A.P., qui avaient ajouté foi aux promesses démagogiques,
au vocabulaire socialisant de
Hitler ou de
Goebbels, vocabulaire désormais
abandonné, avaient rêvé d’une révolution qui s’attaquerait
au régime capitaliste lui-même. Par ailleurs, le chef des S.A.,
Ernst Röhm, souhaitait que la formation qu’il dirigeait, et
dont l’emploi était mal défini, prît en main le réarmement
et la constitution d’une armée populaire nationale-socialiste.
Ces idées qui se propageaient
dans les milieux nationaux-socialistes en 1933 et 1934 inquiétaient
les milieux capitalistes et les dirigeants de la Reichswehr. Après
avoir hésité pendant des semaines,
Hitler se résolut à
trancher. Ce fut le massacre de
la Nuit des longs couteaux dont
Visconti a donné dans son film Les Damnés une
image saisissante.
Accordant satisfaction aux chefs de l’armée
et aux dirigeants de l’économie, Hitler fit abattre Röhm et de
nombreux opposants au sein du parti. En même temps il
assouvissait des vengeances anciennes (en se débarrassant de
toute une série d’adversaires: exécution de Kurt von
Schleicher, de Gustav von Kahr) et intimidait
von Papen (dont
plusieurs collaborateurs furent assassinés). Quelques semaines
plus tard (2 août 1934) mourait Hindenburg.
Hitler ajouta alors
à ses fonctions de chancelier celles de
président du Reich. Il
devenait du même coup chef de la Reichswehr qui, désormais, prêtera
serment non «au peuple et à la patrie», mais, personnellement,
au Führer Adolf Hitler. Ces mesures sont sanctionnées par un plébiscite,
désormais substitué à toute autre consultation populaire et
remarquablement «préparé», le 19 août 1934. Les changements
sont approuvés à une très forte majorité (38,4 millions de «oui»
sur 45,5 millions
d’électeurs inscrits). Le 30 juin 1934 marque en outre le déclin
des
S.A. et l’ascension d’une autre formation hitlérienne,
les
Schutz-Staffeln ,
ou S.S., jusqu’alors subordonnée aux S.A. et désormais indépendante,
placée sous la direction de
Heinrich
Himmler.
Enfin,
la consolidation du régime s’accompagne à la fois du développement
de l’appareil policier (importance accrue de la Geheime
Staatspolizei ,
ou
Gestapo) et d’une mise en tutelle de la vie culturelle et du
système d’éducation. Ces mesures, ainsi que les persécutions
dirigées contre les antifascistes, ont contraint, dès les
premiers mois du nouveau régime, de très nombreux savants et
intellectuels (Einstein, Thomas et
Heinrich Mann, Bertolt
Brecht)
à prendre le chemin de l’exil. Une littérature médiocre d’où
est banni tout humanisme, un art néo-classique qui se veut
grandiose et qui est le plus souvent d’un lourd académisme,
telles sont les productions artistiques du IIIe
Reich.