ATRIUM - L'Âge Classique (1453-1789)

Retraçons ici trois siècles particulièrement riches pour l'histoire de l'humanité. Nous étudierons les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles au travers de divers dossiers et de simples pages s'attachant aux aspects politiques, militaires, sociaux, culturels...

 

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La fondation des Etats-Unis
 
 

C'est un autre événement capital de l'histoire que la fondation des Etats-Unis d'Amérique, ces U. S. A. promis à la fortune la plus éclatante qui devaient changer, à la fin du siècle suivant, l'équilibre du monde. La naissance de cette nouvelle puissance se place dans le XVIIIe siècle finissant où certains traits se marquent avec une netteté accrue. Entre le Traité de Paris et la Révolution française, on assiste à un effort de rénovation générale en Europe. L'impérialisme britannique a succédé à la prépondérance anglaise, et il est fortifié par la puissance commerciale et financière et par la nouvelle puissance industrielle de l'Angleterre. Mais cet impérialisme se heurte, même dans le Royaume-Uni, à de vives oppositions. Sur le continent, des idées de raison, d'expérience, d'intérêt général conduisent vers des réformes sociales, politiques, intellectuelles. D'illustres souverains en prennent personnellement l'initiative ; et c'est le « despotisme éclairé ». Fait remarquable et de portée immense : de ces mêmes idées, interprétées ailleurs au profit de la nation, conçue comme une association d'hommes libres et égaux en droit, assumant seuls la responsabilité de leurs propres affaires, on tend à des solutions plus radicales ; et c'est la Révolution américaine, prélude à la Révolution française, qui marque le début de ce grand bouleversement.

En regard de la torpeur des vieilles civilisations de l'Orient, soumises pour longtemps encore à l'impérialisme colonial européen, les colonies d'outre-Atlantique vont manifester avec éclat non seulement leur droit à une existence indépendante, mais les conséquences inéluctables de ce grand mouvement philosophique et social dont le « despotisme éclairé » ne cessait de se réclamer. En libérant l'individu de tout pouvoir intermédiaire entre l'Etat et lui, en tâchant à éliminer de la société l'organisation corporative, les monarchies ne se réformaient que pour accroître leur pouvoir et s'emparer à la fois des âmes et des corps de leurs sujets tandis qu'ailleurs des citoyens entendent se donner la loi à eux-mêmes au nom de la « nation ». Les deux révolutions nationales d'Amérique et de France feront naître le conflit, qui remplira longtemps l'histoire de l'Europe et du monde, entre les Etats absolutistes qui vont soutenir leurs aristocraties, intéressées à leur maintien, et l'esprit national révolutionnaire de l'Occident.

Les colonies anglaises de l'Amérique du Nord s'étaient formées peu à peu pendant le XVIIe siècle. La Virginie, en 1606, fut la première. Elle devint bientôt prospère, s'enrichit par la culture du tabac et se donna une organisation politique analogue à celle de la métropole, une assemblée générale élue, sous un gouvernement nommé par la Compagnie. Ce fut une petite Angleterre qui conserva les fortes traditions de gouvernement en honneur dans la grande jusqu'au moment où le réveil de l'absolutisme mit, pour un temps, ces traditions en péril.

Dans la première moitié du XVIIe siècle, la persécution religieuse dirigée par les Stuarts contre les puritains donna à l'Amérique un grand nombre de colons. C'est l'épisode fameux du « Mayflower », puis de 1618 à 1636 furent fondés le Massachusetts, le New-Hampshire, le Connecticut, Rhode-Island. A ces colonies vinrent s'en ajouter d'autres qui s'établirent dans la même région et se ressentirent de l'influence des premières : le Maryland, en 1634, colonie catholique qui dut son nom à Henriette-Marie, femme de Charles Ier, New-York, le New Jersey, le Delaware, la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, la Pensylvanie et, beaucoup plus tard, en 1733, la Georgie. Ce furent là les 13 anciennes colonies qui devinrent les Etats-Unis. L'Acadie, Terre-Neuve, le Canada, qui y furent joints en 1713 et en 1763 par les Traités d'Utrecht et de Paris, en devaient rester distincts parce que, longtemps, gouvernés par la France et peuplés en partie de Français, ils n'avaient pas les mêmes traditions politiques, ni même des intérêts semblables.

Les causes du soulèvement

Les causes du soulèvement des colons anglais ont été de diverses natures : économiques, politiques et sociales. L'idéalisme et le souci des intérêts matériels s'y mêlent comme dans toute oeuvre humaine ; les intérêts ont, comme toujours, réagi sur les théories. La guerre d'Indépendance se greffe, en outre, sur une crise générale de la politique britannique. Longtemps, les colons anglais avaient eu besoin de la protection de la mère-patrie contre l'influence de la France qui grandissait, on l'a vu, au nord le long des lacs, au sud en Louisiane, à l'ouest sur le Mississippi. Cette protection ne leur fut plus nécessaire après le Traité de Paris ; le « Far West » leur était désormais ouvert. A ce moment même, l'Angleterre prétendit leur imposer une domination plus lourde qu'auparavant en leur faisant payer des contributions, votées par le Parlement de Londres, pour éteindre les dettes de guerre, alors que jusque-là les colons n'avaient payé que les impôts librement consentis par eux. Mais à cette cause s'en ajoutaient d'autres, non moins importantes, qui tiennent à la structure économique des colonies avant la révolte et au système colonial en vigueur.

C'était, à l'époque, le système du pacte colonial, autrement dit de l'exclusif; qui réservait à la métropole le monopole du commerce d'importation et d'exportation et des transports maritimes dans les colonies et qui limitait en outre la liberté d'industrie de ces dernières. Ce régime dérive de la conception « mercantiliste » de la politique et des échanges, pratiquée par tous les Etats depuis les grandes découvertes et depuis la fondation des colonies. Les Actes de navigation, qui réglaient les transports, rentraient eux aussi dans le système de « l'exclusif ». Toutes les marchandises en provenance d'Europe, à l'exception d'un petit nombre, devaient être amenées dans les colonies par des navires construits ou possédés par des Anglais ou par des colons. Ce sont les progrès du capitalisme commercial, auquel a donné naissance le grand commerce maritime, qui ont fait triompher le « mercantilisme » et, partant, le système du « pacte colonial ». Lorsque la production industrielle passa au premier plan - phénomène de la « révolution industrielle » qui s'annonça d'abord en Angleterre - on vit naître et se développer le capitalisme industriel, le plus grand phénomène économique du monde moderne, et qui eut, longtemps après, un triomphe plus complet aux Etats-Unis que dans la vieille Europe. On s'explique dès lors que la chute du système du « pacte colonial » ait été précisément en liaison étroite avec l'avènement de la grande industrie. Mais au moment où les colonies américaines de langue anglaise se soulevèrent, la métropole s'en tenait encore strictement au « pacte colonial ». « Les colonies ne doivent jamais oublier ce qu'elles doivent à la mère-patrie pour la prospérité dont elles jouissent, écrivait en 1747 l'économiste Postlethwayt. La gratitude qu'elles lui doivent les oblige à rester sous sa dépendance immédiate et à subordonner leurs intérêts aux siens. Elles doivent en conséquence : donner à la métropole un plus grand débouché pour ses produits ; donner de l'occupation à un plus grand nombre de ses manufacturiers, de ses artisans et de ses marins ; lui fournir une plus grande quantité des objets dont elle a besoin. »

Tandis que les « Actes de navigation » réglementaient les transports d'une manière toujours plus stricte, à l'exportation certaines marchandises ne pouvaient être dirigées que sur l'Angleterre. C'étaient le sucre, le tabac, le coton, l'indigo, le gingembre, les bois de teinture, c'est-à-dire toutes les marchandises susceptibles d'alimenter son commerce extérieur. Au fur et à mesure que les colonies se montraient capables de vendre de nouveaux produits, la liste s'allongeait. Pour le tabac, en revanche, les intérêts des colonies américaines n'étaient pas lésés, car cette culture était interdite en Angleterre qui frappait de droits élevés le tabac espagnol. Mais, par contre, les droits d'entrée prélevés par la Grande-Bretagne sur les mélasses, les sucres et les rhums étrangers - pour protéger ceux des Antilles anglaises contre les Antilles françaises - auraient tué à la longue la raffinerie et la distillerie de la Nouvelle-Angleterre et entravé son commerce avec les Antilles. Pour se procurer l'argent nécessaire à l'achat des produits manufacturés anglais, les colons américains devaient transformer les produits des plantations antillaises en les revendant aux planteurs ou en les utilisant pour le commerce ouest-africain. Il en résultait une large contrebande sur laquelle William Pitt ferma les yeux pendant la lutte menée par la métropole et par les colonies contre la France de 1740 à 1763.

En outre, si les provinces du Nord étaient donc très intéressées à un adoucissement de la législation douanière, celles du Sud - Caroline du Sud, Georgie - qui vendaient du tabac, du riz, de l'indigo et qui étaient des sociétés à base esclavagiste, avaient d'autres soucis. Là, les planteurs s'étaient endettés au profit des commissionnaires anglais qui avaient concentré le commerce dans un petit nombre de mains. Si ces planteurs ruinés firent plus tard cause commune avec les radicaux du Massachusetts c'est qu'ils espéraient de la révolution la répudiation de leurs dettes foncières. Comme le Parlement de Londres s'opposait à tout développement industriel des colonies, il se constituait néanmoins dans ces dernières une classe de marchands qui allaient jouer un rôle dans la révolution. En somme, les colonies avaient besoin de l'indépendance pour leur développement économique futur.

Le traité de paix de 1763 fut suivi d'une dépression économique. La guerre avait été une période de prospérité artificielle grâce à la présence des troupes anglaises et à la contrebande. Or, c'est au moment où cette prospérité cessait que l'Angleterre prit diverses mesures qui frappaient durement les colons. Elles devaient avoir pour conséquence de réaliser l'union des différents éléments de la population - marchands, producteurs, hommes de loi et consommateurs de tous rangs - contre les droits de douane et les taxes nouvelles.

La politique protectionniste anglaise renforcée était l'application du torysme, restauré depuis l'avènement de George III (1760-1820). C'était une véritable révolution dans la situation intérieure du royaume. Le nouveau roi s'appuya, en effet, sur les « tories » qui avaient été écartés des affaires depuis 1714. Ils avaient difficilement accepté l'établissement de la dynastie de Hanovre et conservé un secret attachement pour les Stuarts. Leur entente avec George III, de tempérament autoritaire, consolida à cet égard la nouvelle dynastie que désormais toute la nation acceptait. Mais aussi George III, en leur donnant le pouvoir, voulut surtout relever la « prérogative royale », singulièrement réduite et presque totalement supprimée par les « whigs ». La royauté reprit donc sur les affaires du pays une influence qui lui avait été refusée depuis le commencement du siècle. Pitt fut naturellement sacrifié à cette politique ; il fut remplacé au ministère par lord Bute, en 1761, et reçut le titre de lord Chatham. C'est le nouveau ministère qui, on l'a vu, se hâta de négocier la paix qui fut signée à Paris en 1763.

Faisant application de ces principes, le Gouvernement de Londres édicta en 1765 pour les colonies américaines l'impôt du timbre, qui obligeait les colons à se servir pour leurs actes d'un papier timbré, fabriqué en Angleterre et très coûteux. Les hommes de loi américains étaient atteints par la loi du timbre. Représentants de l'idéologie anglo-saxonne, le prétexte leur était fourni pour dénoncer la « taxation sans représentation », puisque les colonies n'étaient pas représentées au Parlement anglais, et les « sentences sans jury »; or le jury était, comme on sait, une autre institution traditionnelle, chère à tous les Anglo-Saxons. C'est de ce milieu d'hommes de loi que sortira le parti radical qui s'inspira de théories constitutionnelles européennes et conclura vite à l'autonomie complète. Marchands et producteurs s'unirent donc aux avocats et aux imprimeurs, eux aussi lésés par la loi sur le timbre, pour déclencher une agitation contre les douanes et les taxes. La loi sur le timbre servit encore les radicaux en gênant les transactions immobilières dans le Sud. En même temps, comme le mouvement prenait déjà le caractère d'un boycottage des produits manufacturés anglais, il servait les intérêts des marchands. Ceux-ci eurent d'ailleurs bientôt peur de leurs alliés populaires - la « mob » - où s'étaient formés des clubs et des comités d'allure révolutionnaire.

Les protestations avaient été si vives que l'impôt sur le timbre fut supprimé en 1766. Les relations commerciales étaient en train de reprendre petit à petit, et l'agitation aurait peut-être cessé en dépit des efforts des radicaux, si le Gouvernement anglais n'avait pas pris de nouvelles mesures plus impopulaires encore que les précédentes. Il établit des droits de douane sur le thé, le verre, le papier, les couleurs et envoya en Amérique des douaniers et des soldats anglais (1767). C'est qu'il prétendait maintenir la « prérogative royale » sur les colonies. L'Angleterre violait ainsi le principe même de sa Constitution, le principe pour lequel la nation anglaise avait lutté depuis la Grande Charte (1215) contre toutes les tentatives de despotisme : le consentement du contribuable à l'impôt. Les colons de l'Amérique se montrèrent plus anglais que les Anglais eux-mêmes en s'appuyant sur ce principe ; l'esprit « whig » de la Déclaration des droits de 1689 revivait en eux. Au Parlement de Londres, les whigs, précisément, le vieux lord Chatham en tête, attaquaient cette politique de taxes qui avait conduit les colons à des excès dangereux et plaidèrent pour la suppression des impôts indûment levés. « Milords, s'écriait lord Chatham, souvenez-vous que ce coin du monde est celui où les hommes d'un esprit libre et entreprenant se sont enfuis plutôt que de se soumettre aux principes serviles et tyranniques qui dominaient alors dans notre malheureuse Angleterre. Et devez-vous vous étonner, Milords, que les descendants de ces hommes généreux s'indignent quand on veut leur ravir des privilèges chèrement achetés ?... Milords, je suis vieux : je voudrais conseiller au noble lord qui nous gouverne de prendre une méthode plus douce pour régir l'Amérique ; car le jour n'est pas loin où cette Amérique pourra rivaliser avec nous, non seulement dans les armes, mais dans le commerce et dans tous les arts... Milords, c'est une doctrine que je porterai avec moi jusqu'à la tombe; ce pays ne possède pas le droit de taxer l'Amérique; cela est contraire à tous les principes de justice et de politique ; il n'est point de nécessité qui puisse le justifier. »

Mais George III était opposé à toute reculade et forma un nouveau ministère avec lord North, trop obéissant, qui allait laisser les affaires se gâter complètement. Les douaniers anglais ayant voulu saisir des marchandises de contrebande à Boston, la foule les en empêcha, la troupe tira, faisant quelques morts. La suppression de presque toutes les taxes finit cependant par apaiser le mécontentement. Les principes auraient pu sembler oubliés si les Fils de la liberté (« Sons of liberty »), association radicale, n'avaient pas rappelé sans cesse le principe de non-taxation sans consentement. La taxe sur le thé, seule, avait été maintenue, mais elle était si faible (trois pence par livre) qu'elle ne gênait personne. L'erreur du gouvernement consista à autoriser, au mois d'avril 1773, la Compagnie des Indes, qui avait d'énormes stocks à écouler et des dettes à payer, à vendre directement son thé en Amérique. La mesure pouvait se justifier. Elle abaisserait le prix du thé puisqu'elle supprimait deux intermédiaires : le marchand anglais qui achetait le thé pour le réexporter et le marchand américain qui l'importait pour le revendre aux détaillants. Mais les marchands américains étaient lésés et surtout les fraudeurs qui achetaient du thé de contrebande aux Hollandais : « Our liberty men », comme les appelait ironiquement le gouverneur de Massachusetts. Les colons craignaient, en outre, que la Compagnie des Indes ne se mît à vendre de la même manière des calicots, des soies, des épices, des porcelaines, et ne ruinât les marchands américains. C'est dans le monopole de la Compagnie que résidait le vrai danger aux yeux des Américains ; c'est le monopole qui rapprocha des radicaux les marchands pourtant inquiets des violences populaires. La Compagnie avait d'ailleurs une mauvaise réputation en Amérique.

L'irritation grandit, attisée par les radicaux du Massachusetts. Au mois de décembre 1773, trois navires de la Compagnie des Indes, chargés de thé, ne purent débarquer à Boston et leur cargaison fut jetée à la mer par des gens déguisés en Peaux-Rouges. Le Parlement de Londres punit les Bostoniens en fermant leur port et une expédition militaire fut décidée contre eux. La « tea-party » de Boston fut une journée décisive ; le roi écrivit à lord North : « Le dé est maintenant jeté ; les colonies doivent se soumettre ou triompher. »

En Amérique, cependant, personne ne parlait encore d'indépendance bien que les Fils de la liberté la préparassent sans le dire. La direction des affaires menaçait de tomber entre leurs mains et, dans toutes les colonies, la lutte éclatait entre modérés et radicaux; déjà, des comités extra-légaux s'étaient formés et usaient d'intimidation, d'espionnage et de dénonciations. Propriétaires et marchands, qui ne voulaient pas de la rupture avec l'Angleterre, s'opposaient au peuple des non-propriétaires qui ne jouissaient pas du droit anglais. On se mit d'accord pour convoquer à Philadelphie, en septembre 1774, un Congrès général des délégués des 13 colonies. L'esprit public différait selon les lieux. Le Massachusetts était toujours à l'avant-garde avec la Virginie; New-York, la Pensylvanie, la Caroline du Sud demeuraient conservateurs et loyalistes. La Virginie envoyait au Congrès George Washington et le fougueux Patrick Henry; le Massachusetts, ses audacieux juristes, Samuel et John Adams. Franklin, resté à Londres, espérait encore avec lord Chatham une réconciliation dans un empire anglo-américain dont ils rêvaient tous deux. L'année 1774 marque un tournant de l'histoire : l'impérialisme britannique va-t-il entrer en conflit avec ses colonies américaines et déchaîner peut-être une guerre générale ? Si tous les Américains étaient unis dans un même et vif désir d'autonomie commerciale et d'indépendance fiscale, trois partis étaient cependant représentés au Congrès de Philadelphie. Les conservateurs, loyalistes, étaient nombreux et influents ; leur chef était Joseph Galloway, de Pensylvanie. Les modérés, marchands et bourgeois, intéressés à l'ordre public et au libre trafic, tant avec l'Angleterre qu'avec l'étranger, restaient attachés eux aussi à la métropole, mais réclamaient avec passion des réformes commerciales que refusait le Parlement de Londres. Enfin, les radicaux, les Fils de la liberté - avocats, pasteurs, intellectuels, riches planteurs et grands fermiers de Virginie, de Maryland et de Caroline du Nord - poussaient à l'indépendance économique et même politique, bref à la séparation, et entraînaient paysans et ouvriers dans ce mouvement révolutionnaire. Parmi eux, à côté des deux Adams, de Boston, se dressait déjà la haute figure de George Washington, de Virginie. Ce « gentleman-farmer » probe, calme et désintéressé, dont la patience calculée triomphera de tout, même des revers, sera général en chef de l'armée des « insurgents ». Il aura à lutter contre les pires difficultés matérielles, contre les Adams et contre Lee qui voudront lui substituer le général Gates - complot déjoué où cet officier de valeur ne sera d'ailleurs pour rien - et contre la trahison même d'un autre général, Arnold.

L'opinion évoluait, cependant, dans le sens radical; la lutte devenait déjà une lutte sociale, bien que la Déclaration des droits votée par le Congrès ne tendît, malgré la vigueur des formules, qu'à la restauration des droits des colons. Malgré la campagne des radicaux, qui exploitaient l'indignation populaire née de l'occupation de Boston par les soldats anglais, « l'adresse au peuple de la Grande-Bretagne » était également d'inspiration modérée. On y demandait le rétablissement de l'harmonie entre les deux peuples, sur la base d'une civilisation commune et d'une commune religion, hostile au « papisme », ce culte « sanguinaire et impie » que l'Acte de Québec venait justement « d'établir » au Canada, au sens où les Anglais entendaient ce mot qui est celui d'Eglise « établie » par la loi. Mais, en même temps, les Américains maniaient l'arme terrible du boycottage commercial, et une sorte de gouvernement révolutionnaire, L'Association, s'établissait en marge du Congrès et allait le dominer. Des modérés même y adhéraient, espérant, sur le conseil de Franklin, que le roi céderait devant l'union des Américains. C'était mal le connaître, et le Parlement rejetait les projets de lord Chatham (Pitt) discutés au préalable avec Franklin, et qui excluaient toute taxation pour se contenter du maintien de l'autorité britannique (fin 1774).

Au printemps de 1775, un deuxième Congrès américain se préparait à Philadelphie. Les instructions données aux délégués étaient encore rédigées dans le même sens : restaurer l'harmonie entre la Grande-Bretagne et les colonies. Lord North, malgré le roi, proposa alors la conciliation selon les projets Pitt-Franklin. Mais, en Amérique, tout un mouvement militaire se développait, et en avril, à Lexington, des soldats anglais tirèrent sur des miliciens américains, leur tuant plusieurs hommes. La bataille s'engagea, l'insurrection s'étendit à Boston, à New-York; les autorités américaines elles-mêmes étaient débordées. Le Congrès se réunit en mai et fut marqué par une opposition de plus en plus violente entre les partis et les personnes. Il rejeta la proposition de lord North sans rompre toutefois le lien politique avec l'Angleterre. A Londres, le vent tournait de nouveau à la résistance à outrance. En décembre, le Parlement décida que les navires américains capturés en mer seraient de bonne prise et que tout commerce avec les 13 colonies serait fermé à partir du 1er mars 1776. En même temps, il portait l'armée à 55.000 hommes dont 25.000 serviraient en Amérique; on en recruta un grand nombre au Hanovre et en Hesse.

Les Américains se trouvaient entraînés dans une guerre d'indépendance complète malgré les sentiments de ceux qui n'étaient allés jusqu'aux limites d'une rupture que dans l'espoir d'une négociation et d'une durable réconciliation. Le roi, d'ailleurs, avait fait savoir qu'il ne recevrait plus de pétition américaine.

L'année 1776 s'ouvrit par la publication de la brochure de Thomas Paine : Common sense (le sens commun) où il réclamait l'indépendance immédiate du peuple américain sur un ton révolutionnaire qui enthousiasma la foule. Le Congrès recherchait des secours étrangers. Il s'adressa d'abord aux Canadiens en prônant l'union des colonies protestantes et catholiques contre l'Angleterre. Mais les Canadiens se souvenaient de l'injure faite à leur religion dans l'adresse aux Anglais en 1774; ils étaient reconnaissants aux Anglais de la tolérance religieuse qui leur était accordée et la bigoterie protestante des Américains leur faisait horreur; ils refusèrent. Les Américains se tournèrent alors vers la France; des émissaires secrets français étaient depuis longtemps en Amérique; Franklin agissait à la fois en Angleterre et en France; il y avait en outre une mission secrète à Paris. Mais ce n'étaient encore que des espérances vagues et lointaines, et le Congrès restait seul, avec une autorité morale grandissante certes, mais sans pouvoirs définis, dans un pays en pleine révolution, encore sans unité et même sans union complète.

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Bibliographie

E-Th. Rimli, coll. Histoire universelle illustrée Editions Stauffacher S.A

 
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