C'est un autre événement capital de l'histoire que la
fondation des Etats-Unis d'Amérique,
ces U. S. A. promis à la fortune la
plus éclatante qui devaient changer,
à la fin du siècle suivant,
l'équilibre du monde. La naissance
de cette nouvelle puissance se place
dans le XVIIIe siècle finissant où
certains traits se marquent avec une
netteté accrue. Entre le
Traité de
Paris et la
Révolution
française, on assiste à
un effort de rénovation générale en
Europe. L'impérialisme britannique a
succédé à la prépondérance anglaise,
et il est fortifié par la puissance
commerciale et financière et par la
nouvelle puissance industrielle de
l'Angleterre. Mais cet impérialisme
se heurte, même dans le Royaume-Uni,
à de vives oppositions. Sur le
continent, des idées de raison,
d'expérience, d'intérêt général
conduisent vers des réformes
sociales, politiques,
intellectuelles. D'illustres
souverains en prennent
personnellement l'initiative ; et
c'est le «
despotisme éclairé ».
Fait remarquable et de portée
immense : de ces mêmes idées,
interprétées ailleurs au profit de
la nation, conçue comme une
association d'hommes libres et égaux
en droit, assumant seuls la
responsabilité de leurs propres
affaires, on tend à des solutions
plus radicales ; et c'est la
Révolution
américaine, prélude à la
Révolution française, qui marque le
début de ce grand bouleversement.
En regard de la torpeur des vieilles civilisations de
l'Orient, soumises pour longtemps
encore à l'impérialisme colonial
européen, les colonies
d'outre-Atlantique vont manifester
avec éclat non seulement leur droit
à une existence indépendante, mais
les conséquences inéluctables de ce
grand mouvement philosophique et
social dont le « despotisme éclairé
» ne cessait de se réclamer. En
libérant l'individu de tout pouvoir
intermédiaire entre l'Etat et lui,
en tâchant à éliminer de la société
l'organisation corporative, les
monarchies ne se réformaient que
pour accroître leur pouvoir et
s'emparer à la fois des âmes et des
corps de leurs sujets tandis
qu'ailleurs des citoyens entendent
se donner la loi à eux-mêmes au nom
de la «
nation ». Les deux
révolutions nationales d'Amérique et
de France feront naître le conflit,
qui remplira longtemps l'histoire de
l'Europe et du monde, entre les
Etats absolutistes qui vont soutenir
leurs aristocraties, intéressées à
leur maintien, et l'esprit national
révolutionnaire de l'Occident.
Les colonies anglaises de l'Amérique du Nord s'étaient
formées peu à peu pendant le XVIIe
siècle. La
Virginie, en
1606,
fut la première. Elle devint bientôt
prospère, s'enrichit par la culture
du tabac et se donna une
organisation politique analogue à
celle de la métropole, une assemblée
générale élue, sous un gouvernement
nommé par la Compagnie. Ce fut une
petite Angleterre qui conserva les
fortes traditions de gouvernement en
honneur dans la grande jusqu'au
moment où le réveil de l'absolutisme
mit, pour un temps, ces traditions
en péril.
Dans la première moitié du XVIIe siècle, la
persécution religieuse dirigée par
les Stuarts
contre les
puritains donna à l'Amérique
un grand nombre de colons.
C'est
l'épisode fameux du «
Mayflower
»,
puis
de 1618 à 1636 furent fondés le
Massachusetts,
le
New-Hampshire, le
Connecticut,
Rhode-Island.
A ces colonies vinrent s'en ajouter
d'autres qui s'établirent dans la
même région et se ressentirent de
l'influence des premières : le
Maryland,
en 1634, colonie catholique qui dut
son nom à Henriette-Marie, femme de
Charles
Ier,
New-York,
le New Jersey,
le Delaware,
la Caroline du
Nord, la
Caroline du
Sud, la
Pensylvanie et, beaucoup plus
tard, en
1733, la
Georgie.
Ce furent là les
13
anciennes colonies qui devinrent les
Etats-Unis.
L'Acadie,
Terre-Neuve, le Canada, qui y
furent joints en 1713 et en 1763 par
les Traités
d'Utrecht et de
Paris,
en devaient rester distincts parce
que, longtemps, gouvernés par la
France et peuplés en partie de
Français, ils n'avaient pas les
mêmes traditions politiques, ni même
des intérêts semblables.
Les causes du soulèvement
Les causes du soulèvement
des colons anglais ont
été de diverses natures :
économiques, politiques et sociales.
L'idéalisme et le souci des intérêts
matériels s'y mêlent comme dans
toute oeuvre humaine ; les intérêts
ont, comme toujours, réagi sur les
théories. La guerre d'Indépendance
se greffe, en outre, sur une crise
générale de la politique
britannique. Longtemps, les colons
anglais avaient eu besoin de la
protection de la mère-patrie contre
l'influence de la France qui
grandissait, on l'a vu, au nord le
long des lacs, au sud en Louisiane,
à l'ouest sur le Mississippi. Cette
protection ne leur fut plus
nécessaire après le Traité de Paris
; le « Far West » leur était
désormais ouvert. A ce moment même,
l'Angleterre prétendit leur imposer
une domination plus lourde
qu'auparavant en leur faisant payer
des contributions, votées par le
Parlement de Londres, pour éteindre
les dettes de guerre, alors que
jusque-là les colons n'avaient payé
que les impôts librement consentis
par eux. Mais à cette cause s'en
ajoutaient d'autres, non moins
importantes, qui tiennent à la
structure économique des colonies
avant la révolte et au système
colonial en vigueur.
C'était, à l'époque, le système du
pacte colonial,
autrement dit de l'exclusif; qui
réservait à la métropole le monopole
du commerce d'importation et
d'exportation et des transports
maritimes dans les colonies et qui
limitait en outre la liberté
d'industrie de ces dernières. Ce
régime dérive de la conception «
mercantiliste » de la politique et
des échanges, pratiquée par tous les
Etats depuis les grandes découvertes
et depuis la fondation des colonies.
Les Actes
de navigation, qui
réglaient les transports, rentraient
eux aussi dans le système de «
l'exclusif ». Toutes les
marchandises en provenance d'Europe,
à l'exception d'un petit nombre,
devaient être amenées dans les
colonies par des navires construits
ou possédés par des Anglais ou par
des colons.
Ce sont les progrès du capitalisme commercial, auquel
a donné naissance le grand commerce
maritime, qui ont fait triompher le
« mercantilisme » et, partant, le
système du « pacte colonial ».
Lorsque la production industrielle
passa au premier plan - phénomène de
la « révolution industrielle » qui
s'annonça d'abord en Angleterre - on
vit naître et se développer le
capitalisme industriel, le plus
grand phénomène économique du monde
moderne, et qui eut, longtemps
après, un triomphe plus complet aux
Etats-Unis que dans la vieille
Europe. On s'explique dès lors que
la chute du système du « pacte
colonial » ait été précisément en
liaison étroite avec l'avènement de
la grande industrie.
Mais au moment où les colonies
américaines de langue anglaise se
soulevèrent, la métropole s'en
tenait encore strictement au « pacte
colonial ». «
Les colonies ne doivent jamais
oublier ce qu'elles doivent à la
mère-patrie pour la prospérité dont
elles jouissent, écrivait en
1747 l'économiste Postlethwayt.
La gratitude
qu'elles lui doivent les oblige à
rester sous sa dépendance immédiate
et à subordonner leurs intérêts aux
siens. Elles doivent en conséquence
: donner à la métropole un plus
grand débouché pour ses produits ;
donner de l'occupation à un plus
grand nombre de ses manufacturiers,
de ses artisans et de ses marins ;
lui fournir une plus grande quantité
des objets dont elle a besoin.
»
Tandis que les « Actes de navigation » réglementaient
les transports d'une manière
toujours plus stricte, à
l'exportation certaines marchandises
ne pouvaient être dirigées que sur
l'Angleterre. C'étaient le
sucre, le
tabac, le coton, l'indigo, le
gingembre, les bois de teinture,
c'est-à-dire toutes les marchandises
susceptibles d'alimenter son
commerce extérieur. Au fur et à
mesure que les colonies se
montraient capables de vendre de
nouveaux produits, la liste
s'allongeait. Pour le tabac, en
revanche, les intérêts des colonies
américaines n'étaient pas lésés, car
cette culture était interdite en
Angleterre qui frappait de droits
élevés le tabac espagnol. Mais, par
contre, les droits d'entrée prélevés
par la Grande-Bretagne sur les
mélasses, les sucres et les rhums
étrangers - pour protéger ceux des
Antilles anglaises contre les
Antilles françaises - auraient tué à
la longue la raffinerie et la
distillerie de la
Nouvelle-Angleterre et entravé son
commerce avec les Antilles. Pour se
procurer l'argent nécessaire à
l'achat des produits manufacturés
anglais, les colons américains
devaient transformer les produits
des plantations antillaises en les
revendant aux planteurs ou en les
utilisant pour le commerce
ouest-africain. Il en résultait une
large contrebande sur laquelle
William Pitt
ferma les yeux pendant la
lutte menée par la métropole et par
les colonies contre la France de
1740 à 1763.
En outre, si les provinces du Nord étaient donc très
intéressées à un adoucissement de la
législation douanière, celles du Sud
- Caroline du Sud, Georgie - qui
vendaient du tabac, du riz, de
l'indigo et qui étaient des sociétés
à base esclavagiste, avaient
d'autres soucis. Là, les planteurs
s'étaient endettés au profit des
commissionnaires anglais qui avaient
concentré le commerce dans un petit
nombre de mains. Si ces planteurs
ruinés firent plus tard cause
commune avec les radicaux du
Massachusetts c'est qu'ils
espéraient de la révolution la
répudiation de leurs dettes
foncières. Comme le Parlement
de Londres s'opposait à tout
développement industriel des
colonies, il se constituait
néanmoins dans ces dernières une
classe de marchands qui allaient
jouer un rôle dans la révolution. En
somme, les
colonies avaient besoin de
l'indépendance pour leur
développement économique futur.
Le traité de paix de 1763
fut suivi d'une dépression
économique. La guerre avait été une
période de prospérité artificielle
grâce à la présence des troupes
anglaises et à la contrebande. Or,
c'est au moment où cette prospérité
cessait que l'Angleterre prit
diverses mesures qui frappaient
durement les colons. Elles devaient
avoir pour conséquence de réaliser
l'union des différents éléments de
la population - marchands,
producteurs, hommes de loi et
consommateurs de tous rangs - contre
les droits de douane et les taxes
nouvelles.
La politique protectionniste anglaise renforcée était
l'application du torysme, restauré
depuis l'avènement de
George III
(1760-1820). C'était une
véritable révolution dans la
situation intérieure du royaume. Le
nouveau roi s'appuya, en effet, sur
les « tories
» qui avaient été écartés des
affaires depuis 1714. Ils avaient
difficilement accepté
l'établissement de la dynastie de
Hanovre et conservé un secret
attachement pour les Stuarts. Leur
entente avec George III, de
tempérament autoritaire, consolida à
cet égard la nouvelle dynastie que
désormais toute la nation acceptait.
Mais aussi George III, en leur
donnant le pouvoir, voulut surtout
relever la « prérogative royale »,
singulièrement réduite et presque
totalement supprimée par les «
whigs
». La royauté reprit donc sur les
affaires du pays une influence qui
lui avait été refusée depuis le
commencement du siècle. Pitt fut
naturellement sacrifié à cette
politique ; il fut remplacé au
ministère par
lord Bute, en 1761, et reçut
le titre de lord Chatham. C'est le
nouveau ministère qui, on l'a vu, se
hâta de négocier la paix qui fut
signée à Paris en 1763.
Faisant application de ces principes, le Gouvernement
de Londres édicta en
1765
pour les colonies américaines
l'impôt du
timbre, qui obligeait les
colons à se servir pour leurs actes
d'un papier timbré, fabriqué en
Angleterre et très coûteux. Les
hommes de loi américains étaient
atteints par la loi du timbre.
Représentants de l'idéologie
anglo-saxonne, le prétexte leur
était fourni pour dénoncer la «
taxation sans
représentation », puisque les
colonies n'étaient pas représentées
au Parlement anglais, et les «
sentences sans jury »; or le
jury était, comme on sait, une autre
institution traditionnelle, chère à
tous les Anglo-Saxons. C'est de ce
milieu d'hommes de loi que sortira
le parti
radical qui s'inspira de
théories constitutionnelles
européennes et conclura vite à
l'autonomie complète.
Marchands et producteurs s'unirent
donc aux avocats et aux imprimeurs,
eux aussi lésés par la loi sur le
timbre, pour déclencher une
agitation contre les douanes et les
taxes. La loi sur le timbre servit
encore les radicaux en gênant les
transactions immobilières dans le
Sud. En même temps, comme le
mouvement prenait déjà le caractère
d'un boycottage des produits
manufacturés anglais, il servait les
intérêts des marchands. Ceux-ci
eurent d'ailleurs bientôt peur de
leurs alliés populaires - la «
mob
» - où s'étaient formés des clubs et
des comités d'allure
révolutionnaire.
Les protestations avaient été si vives que
l'impôt sur le
timbre fut supprimé en 1766.
Les relations commerciales étaient
en train de reprendre petit à petit,
et l'agitation aurait peut-être
cessé en dépit des efforts des
radicaux, si le Gouvernement anglais
n'avait pas pris de nouvelles
mesures plus impopulaires encore que
les précédentes. Il établit des
droits de
douane
sur le thé, le
verre, le papier, les couleurs
et envoya en Amérique des
douaniers et des soldats anglais (1767).
C'est qu'il prétendait maintenir la
« prérogative royale » sur les
colonies. L'Angleterre violait ainsi
le principe même de sa Constitution,
le principe pour lequel la nation
anglaise avait lutté depuis la
Grande Charte
(1215)
contre toutes les tentatives de
despotisme : le
consentement
du contribuable à l'impôt.
Les colons de l'Amérique se
montrèrent plus anglais que les
Anglais eux-mêmes en s'appuyant sur
ce principe ; l'esprit « whig » de
la
Déclaration des droits de 1689
revivait en eux. Au Parlement de
Londres, les whigs, précisément, le
vieux lord Chatham en tête,
attaquaient cette politique de taxes
qui avait conduit les colons à des
excès dangereux et plaidèrent pour
la suppression des impôts indûment
levés. «
Milords, s'écriait lord
Chatham,
souvenez-vous que ce coin du monde
est celui où les hommes d'un esprit
libre et entreprenant se sont enfuis
plutôt que de se soumettre aux
principes serviles et tyranniques
qui dominaient alors dans notre
malheureuse Angleterre. Et
devez-vous vous étonner, Milords,
que les descendants de ces hommes
généreux s'indignent quand on veut
leur ravir des privilèges chèrement
achetés ?... Milords, je suis vieux
: je voudrais conseiller au noble
lord qui nous gouverne de prendre
une méthode plus douce pour régir
l'Amérique ; car le jour n'est pas
loin où cette Amérique pourra
rivaliser avec nous, non seulement
dans les armes, mais dans le
commerce et dans tous les arts...
Milords, c'est une doctrine que je
porterai avec moi jusqu'à la tombe;
ce pays ne possède pas le droit de
taxer l'Amérique; cela est contraire
à tous les principes de justice et
de politique ; il n'est point de
nécessité qui puisse le justifier.
»
Mais George III était opposé à toute reculade et forma
un nouveau ministère avec
lord North,
trop obéissant, qui allait laisser
les affaires se gâter complètement.
Les douaniers anglais ayant voulu
saisir des marchandises de
contrebande à
Boston,
la foule les en empêcha, la troupe
tira, faisant quelques morts. La
suppression de presque toutes les
taxes finit cependant par apaiser le
mécontentement. Les principes
auraient pu sembler oubliés si les
Fils de la
liberté (« Sons of
liberty »), association radicale,
n'avaient pas rappelé sans cesse le
principe de non-taxation sans
consentement.
La taxe sur le thé, seule, avait été
maintenue, mais elle était si faible
(trois pence par livre) qu'elle ne
gênait personne. L'erreur du
gouvernement consista à autoriser,
au mois d'avril
1773,
la Compagnie
des Indes, qui avait
d'énormes stocks à écouler et des
dettes à payer, à vendre directement
son thé en Amérique. La mesure
pouvait se justifier. Elle
abaisserait le prix du thé
puisqu'elle supprimait deux
intermédiaires : le marchand anglais
qui achetait le thé pour le
réexporter et le marchand américain
qui l'importait pour le revendre aux
détaillants. Mais les marchands
américains étaient lésés et surtout
les fraudeurs qui achetaient du thé
de contrebande aux Hollandais : «
Our liberty
men », comme les appelait
ironiquement le gouverneur de
Massachusetts. Les colons
craignaient, en outre, que la
Compagnie des Indes ne se mît à
vendre de la même manière des
calicots, des soies, des épices, des
porcelaines, et ne ruinât les
marchands américains.
C'est dans le
monopole de la Compagnie que
résidait le vrai danger aux yeux des
Américains ; c'est le
monopole qui rapprocha des radicaux
les marchands pourtant inquiets des
violences populaires. La Compagnie
avait d'ailleurs une mauvaise
réputation en Amérique.
L'irritation grandit, attisée par les radicaux du
Massachusetts. Au mois de décembre
1773, trois navires de la Compagnie
des Indes, chargés de thé, ne purent
débarquer à Boston et
leur cargaison
fut jetée à la mer par des gens
déguisés en Peaux-Rouges. Le
Parlement de Londres punit les
Bostoniens en fermant leur port et
une expédition militaire fut décidée
contre eux. La «
tea-party
» de Boston fut une
journée décisive ; le roi écrivit à
lord North : «
Le dé est maintenant jeté ; les
colonies doivent se soumettre ou
triompher. »
En Amérique, cependant, personne ne parlait encore
d'indépendance bien que les Fils de
la liberté la préparassent sans le
dire. La direction des affaires
menaçait de tomber entre leurs mains
et, dans toutes les colonies, la
lutte éclatait entre modérés et
radicaux; déjà, des comités
extra-légaux s'étaient formés et
usaient d'intimidation, d'espionnage
et de dénonciations. Propriétaires
et marchands, qui ne voulaient pas
de la rupture avec l'Angleterre,
s'opposaient au peuple des
non-propriétaires qui ne jouissaient
pas du droit anglais. On se mit
d'accord pour convoquer à
Philadelphie,
en septembre
1774,
un Congrès
général des délégués des 13 colonies.
L'esprit public différait selon les
lieux. Le Massachusetts était
toujours à l'avant-garde avec la
Virginie; New-York, la Pensylvanie,
la Caroline du Sud demeuraient
conservateurs et loyalistes. La
Virginie envoyait au Congrès
George
Washington et le fougueux
Patrick
Henry; le Massachusetts,
ses audacieux juristes,
Samuel
et John
Adams.
Franklin,
resté à Londres, espérait encore
avec lord Chatham une réconciliation
dans un empire anglo-américain dont
ils rêvaient tous deux.
L'année 1774 marque un tournant de
l'histoire : l'impérialisme
britannique va-t-il entrer en
conflit avec ses colonies
américaines et déchaîner peut-être
une guerre générale ? Si tous les
Américains étaient unis dans un même
et vif désir d'autonomie commerciale
et d'indépendance fiscale, trois
partis étaient cependant représentés
au Congrès de Philadelphie. Les
conservateurs,
loyalistes, étaient nombreux et
influents ; leur chef était
Joseph
Galloway, de Pensylvanie. Les
modérés,
marchands et bourgeois, intéressés à
l'ordre public et au libre trafic,
tant avec l'Angleterre qu'avec
l'étranger, restaient attachés eux
aussi à la métropole, mais
réclamaient avec passion des
réformes commerciales que refusait
le Parlement de Londres. Enfin, les
radicaux,
les Fils de la liberté - avocats,
pasteurs, intellectuels, riches
planteurs et grands fermiers de
Virginie, de Maryland et de Caroline
du Nord - poussaient à
l'indépendance économique et même
politique, bref à la séparation, et
entraînaient paysans et ouvriers
dans ce mouvement révolutionnaire.
Parmi eux, à côté des deux Adams, de
Boston, se dressait déjà la haute
figure de George Washington, de
Virginie. Ce « gentleman-farmer »
probe, calme et désintéressé, dont
la patience calculée triomphera de
tout, même des revers, sera général
en chef de l'armée des «
insurgents
». Il aura à lutter contre les pires
difficultés matérielles, contre les
Adams
et contre
Lee qui voudront lui
substituer le
général Gates
-
complot déjoué où cet officier de
valeur ne sera d'ailleurs pour rien
-
et contre la trahison même d'un
autre général, Arnold.
L'opinion évoluait, cependant, dans le sens radical;
la lutte devenait déjà une lutte
sociale, bien que la
Déclaration
des droits votée par le
Congrès ne tendît, malgré la vigueur
des formules, qu'à la restauration
des droits des colons. Malgré la
campagne des radicaux, qui
exploitaient l'indignation populaire
née de l'occupation de Boston par
les soldats anglais, «
l'adresse au
peuple de la Grande-Bretagne
» était également d'inspiration
modérée. On y demandait le
rétablissement de l'harmonie entre
les deux peuples, sur la base d'une
civilisation commune et d'une
commune religion, hostile au «
papisme », ce culte « sanguinaire et
impie » que l'Acte de Québec venait
justement « d'établir » au Canada,
au sens où les Anglais entendaient
ce mot qui est celui d'Eglise «
établie » par la loi.
Mais, en même temps, les Américains
maniaient l'arme terrible du
boycottage commercial, et une
sorte de gouvernement
révolutionnaire,
L'Association,
s'établissait en marge du Congrès et
allait le dominer. Des modérés même
y adhéraient, espérant, sur le
conseil de Franklin, que le roi
céderait devant l'union des
Américains. C'était mal le
connaître, et le Parlement rejetait
les projets de lord Chatham
(Pitt)
discutés au préalable avec Franklin,
et qui excluaient toute taxation
pour se contenter du maintien de
l'autorité britannique (fin 1774).
Au printemps de 1775,
un deuxième Congrès américain se
préparait à Philadelphie. Les
instructions données aux délégués
étaient encore rédigées dans le même
sens : restaurer l'harmonie entre la
Grande-Bretagne et les colonies.
Lord North, malgré le roi, proposa
alors la conciliation selon les
projets Pitt-Franklin. Mais, en
Amérique, tout un mouvement
militaire se développait, et en
avril, à
Lexington, des soldats
anglais tirèrent sur des miliciens
américains, leur tuant plusieurs
hommes. La bataille s'engagea,
l'insurrection s'étendit à Boston, à
New-York; les autorités américaines
elles-mêmes étaient débordées.
Le Congrès se réunit en mai et fut
marqué par une opposition de plus en
plus violente entre les partis et
les personnes. Il rejeta la
proposition de lord North sans
rompre toutefois le lien politique
avec l'Angleterre. A Londres, le
vent tournait de nouveau à la
résistance à outrance. En décembre,
le Parlement décida que les navires
américains capturés en mer seraient
de bonne prise et que
tout commerce
avec les 13 colonies serait fermé à
partir du
1er
mars 1776.
En même temps, il portait l'armée à
55.000 hommes dont 25.000
serviraient en Amérique; on en
recruta un grand nombre au Hanovre
et en Hesse.
Les Américains se trouvaient entraînés dans une guerre
d'indépendance complète malgré les
sentiments de ceux qui n'étaient
allés jusqu'aux limites d'une
rupture que dans l'espoir d'une
négociation et d'une durable
réconciliation. Le roi, d'ailleurs,
avait fait savoir qu'il ne recevrait
plus de pétition américaine.
L'année 1776 s'ouvrit par la publication de la
brochure de
Thomas Paine
: Common
sense (le sens commun) où
il réclamait l'indépendance
immédiate du peuple américain sur un
ton révolutionnaire qui enthousiasma
la foule. Le Congrès recherchait des
secours étrangers. Il s'adressa
d'abord aux Canadiens en prônant
l'union des colonies protestantes et
catholiques contre l'Angleterre.
Mais les Canadiens se souvenaient
de l'injure faite à leur religion
dans l'adresse aux Anglais en 1774;
ils étaient reconnaissants aux
Anglais de la tolérance religieuse
qui leur était accordée et la
bigoterie protestante des Américains
leur faisait horreur; ils
refusèrent. Les Américains se
tournèrent alors vers la France; des
émissaires secrets français étaient
depuis longtemps en Amérique;
Franklin agissait à la fois en
Angleterre et en France; il y avait
en outre une mission secrète à
Paris. Mais ce n'étaient encore que
des espérances vagues et lointaines,
et le Congrès restait seul, avec une
autorité morale grandissante certes,
mais sans pouvoirs définis, dans un
pays en pleine révolution, encore
sans unité et même sans union
complète.