ATRIUM - L'Âge Classique (1453-1789)

Retraçons ici trois siècles particulièrement riches pour l'histoire de l'humanité. Nous étudierons les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles au travers de divers dossiers et de simples pages s'attachant aux aspects politiques, militaires, sociaux, culturels...

 

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Les puissances au XVIIIe siècle
 
 

La France

Lorsqu'au matin du 1er septembre 1715, le duc de Bouillon, grand chambellan, s'avança sur le balcon qui domine la cour de marbre et cria à la foule des courtisans de Versailles, groupés en silence, ces simples paroles : « Le roi Louis XIV est mort ! » puis, un instant après : « Vive le roi Louis XV ! », personne ne doutait qu'une grande époque était terminée, une grande époque pour la France, une grande époque pour le monde. 1715, grand tournant de l'histoire, c'est le début retardé d'un XVIIIe siècle qui commencera à se terminer dès 1789 dans la grande désagrégation révolutionnaire. Sans doute les couronnes d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse, de Russie ignoreront cette vague républicaine, mais les idées n'ont pas de frontières, les coalitions vainquent les peuples sans se douter de la victoire des idées des peuples vaincus.

Personne ne pouvait songer, en 1715, que l'aube si prometteuse du nouveau règne marquait déjà un recul pour la France et préparait la prépondérance anglaise qui reléguerait le royaume de Louis XlV en seconde place. Le règne de Louis XV a duré près de 60 ans (1715-1774). Il marque dès le début la décadence de la royauté absolue. Ayant promis au Parlement de Paris de lui rendre le droit de remontrances que le roi défunt semblait avoir oublié, Philippe d'Orléans obtient l'éloignement de cet exécuteur testamentaire gênant, le duc du Maine, fils légitimé du roi et de Mme de Montespan. Il fait casser le testament de Louis XIV, il prend la Régence et en même temps le contre-pied de tout ce qui, dans le royaume, pouvait rappeler l'absolutisme monarchique. Le gouvernement est donné à la haute noblesse et, comme elle est gourmande et nombreuse, on multiplie les postes et les conseils; on écarte les jésuites, les jansénistes persécutés relèvent la tête; Fénelon, relégué à Cambrai où il mourait le 7 janvier 1715, devient l'homme du jour; le gouvernement réimprime en 1717, à ses frais, son « Télémaque »; les salons rouvrent et les moeurs s'affranchissent des vieilles contraintes. On respirait enfin un air de liberté, de plaisir, de folie aussi. On le vit bien lors de la fameuse aventure de Layv. Il fallait essayer de combler les dettes fabuleuses du règne défunt. Et ce fut la jonglerie des millions, la création de la Banque royale, de la Compagnie des Indes, le chantage sur les splendeurs imaginaires de la Louisiane, la montée des actions, la spéculation, la fièvre de la rue Quincampoix, puis le doute, l'hésitation, la ruée vers le recouvrement, les batailles dans la rue, les fortunes faites et défaites en un instant, puis la ruine, la fermeture, la fuite de Law. Quatre ans de vie anormale qui aboutissaient à un échec tout comme la « polysynodie », ce gouvernement de haute noblesse, tout comme la plupart des essais de conciliation de Philippe d'Orléans, lequel d'ailleurs disparaît brusquement d'une attaque d'apoplexie dès 1723. La France désire plus de calme, d'autorité. Louis XV prend le pouvoir et le partage avec le cardinal Fleury, vieillard de 73 ans qui mourra ministre nonagénaire, prouvant ainsi qu'exceptionnellement un vieillard peut, en dépit des intrigues et de l'âge, empêcher une grande nation de déchoir et même lui conserver son lustre et sa réputation. Prudent et pacifique, il pratiqua une politique d'économies à l'intérieur, de paix au dehors, marchant la main dans la main avec son collègue anglais Walpole. En bref, le ministère Fleury fut un très beau début, préface d'un grand règne. Louis XV était l'idole de son peuple. Il fut appelé le « bien-aimé ». Et lorsque vaillamment, sur le champ de bataille de Fontenoy, il eut payé de sa personne, on ne put espérer plus glorieux débuts. La déception suivit de près. Faut-il accuser les belles favorites et leur influence sur le caractère du « bien-aimé » ou le fond de sensualité et de dureté de son caractère, ou encore le fond indolent du caractère royal, la vie de plaisir de Versailles, l'opposition de la famille royale ? Tout sans doute contribua à détacher le roi de la nation. Et comme, depuis la mort de Fleury, il n'y eut plus de premier ministre et que le roi n'en faisait pas fonction, le gouvernement se trouva dès lors sans direction. Ceci en dépit de quelques vaillants efforts: Machault d'Arnouville essaie de rétablir une situation financière toujours plus aggravée et vient se briser contre l'égoïsme intransigeant des privilégiés. Le duc de Choiseul, appuyé par Mme de Pompadour, les philosophes, les artistes, arrive au pouvoir au plus fort des bouleversements internationaux du siècle. Ses efforts dans le domaine économique, dans la diplomatie ou l'armée n'empêchèrent pas l'opinion publique de se dresser toujours plus contre le gouvernement. Ni non plus les efforts du Triumvirat, et, en particulier, cette réforme des parlements, oeuvre de Maupeou, oeuvre indispensable quand on sait le péril où les prétentions des magistrats avaient placé la puissance royale. Tout échoua d'ailleurs, et ce long règne si bien commencé se termina dans une atmosphère trouble. Dès 1770 d'ailleurs, des rumeurs inquiétantes, des grondements de révolte avaient agité Paris et la province. Quand le roi mourut on n'osa même pas faire passer son cercueil dans Paris pour le conduire à Saint-Denis. Il meurt en 1774; 15 ans plus tard, la Révolution éclate.

Et encore faut-il ajouter que cet aboutissement fut retardé par les augures favorables qui marquèrent les premiers mois du règne nouveau. Louis XVI avait 20 ans. Assez peu au courant de la situation, on comprend la portée du cri qui lui échappa, dit-on, et à la jolie Marie-Antoinette, fille de Marie-Thérèse, âgée seulement de 19 ans, lorsqu'on leur apprit leur accession au trône: « Mon Dieu ! gardez-nous ! Protégez-nous ! nous régnons trop jeunes ! ». Avec maladresse et faiblesse de caractère, en dépit d'une honnêteté foncière et d'un désir réel du bien public, le nouveau souverain guide péniblement ce grand navire de l'Etat qui prend eau de toutes parts. Quelques hommes essaieront, de concert avec lui, de sauver la monarchie. Remarquable fut le travail de Turgot; les modestes réformes qu'il réalisa annonçaient de vastes réalisations qui épouvantèrent l'opinion et provoquèrent sa chute. Le banquier genevois Necker, à la popularité toujours grandissante, recourut aux dernières mesures et aux derniers emprunts qui marquèrent l'incapacité du gouvernement à se décider aux réformes indispensables; faute de consentir à celles-ci, la royauté précipita la crise qui, des États généraux de 1789, conduira directement à la Révolution.

L'Angleterre

Or, tandis que la France, tant par la désuétude de ses institutions que par la crise politique et financière, s'acheminait en pente rapide vers les bouleversements sociaux, l'Angleterre de son côté, conservatrice et parlementaire, traversait intacte l'évolution sociale et conquérait la suprématie maritime et commerciale, condition de cette suprématie coloniale qu'elle allait prendre sur la France. Trois faits capitaux ont marqué l'ascension de la puissance anglaise - l'instauration du régime parlementaire ainsi appelé parce que le gouvernement y dépend du parlement, c'est-à-dire des représentants du pays. Il est curieux de noter que le rôle prépondérant du parlement n'était pas désiré par la nation et qu'il ne fut toléré, puis accepté, qu'à cause de la présence d'étrangers sur le trône. Ce fut en particulier le cas sous les deux premiers princes de Hanovre appelés pour remplacer les Stuarts dans la direction du royaume. Désormais le ministère fut sous la dépendance du parlement, donc, en fait, du corps électoral, d'ailleurs fort restreint, qui en désignait les membres. Avec l'instauration de ce nouveau mode de gouvernement, beaucoup plus conforme aux tendances du peuple anglais que la monarchie absolue, il faut signaler comme agent profond d'évolution sociale l'apparition du machinisme, la « révolution industrielle », et sa conséquence immédiate la naissance du monde ouvrier. Mais il est incontestable que sans la victoire anglaise sur mer et aux colonies, l'Angleterre du XVIIIe siècle ne serait jamais devenue cette puissance mondiale avec laquelle désormais toute autre nation, au XIXe siècle, sera obligée de compter. Sans doute le régime parlementaire eût-il nécessité normalement des mises au point avant de fonctionner régulièrement. Or, dès le milieu du siècle les destins de l'Angleterre, qui vient de connaître le gouvernement remarquable d'un whig, Robert Walpole, semblent se fixer. La crise de scepticisme et d'immoralité grossière correspondant en France à la période de la Régence, se résout favorablement. Deux hommes, deux animateurs contribuèrent à réveiller la conscience et l'énergie du peuple anglais. Le réveil religieux fut l'oeuvre de Wesley; le réveil patriotique celle de Pitt. Wesley fonda sans doute cette secte évangélique qui groupe plusieurs millions d'adhérents, mais son zèle religieux influença toutes les Églises protestantes; il est même à l'origine de ce mouvement philanthropique qui jusqu'à nos jours caractérise la charité anglaise. Quant à Pitt, il devint très vite l'homme politique le plus populaire de l'Angleterre. L'honnêteté rigide, l'amour fanatique de son pays, l'énergie et l'orgueil furent les traits essentiels de l'homme. Aucun autre n'a jamais rendu à l'Angleterre d'aussi appréciables services que ceux rendus par William Pitt en tant que ministre des Affaires étrangères et chef du Cabinet au début de la guerre de Sept-Ans. Lorsqu'il l'éleva à la pairie sous le nom de Lord Chatham, et qu'il le créa vicomte, Georges III payait à peine la dette de l'Angleterre. Son ministère dura quatre ans à peine, mais lorsqu'il démissionna, les Anglais avaient battu les Français sur toutes les mers; ils leur avaient enlevé le Canada et l'Inde; ils avaient enfin conquis cette suprématie maritime et coloniale depuis si longtemps rêvée.

L'apparition du machinisme et de la classe ouvrière ne fut qu'un des aspects, essentiel d'ailleurs, des nombreuses transformations sociales qui marquent l'évolution anglaise. Il faudrait parler de l'apparition de la grande propriété et du rôle politique et social de ces nouveaux riches, les « gentlemen farmers ». Il faudrait signaler aussi cette autre poussée de l'Angleterre méthodiste, mercantile et industrielle, poussée d'où naquit l'art. A partir de 1700, les progrès de la fortune et du bien-être dans la société, aussi bien que la prodigieuse fortune politique, stimulèrent (comme dans la Hollande du XVIIe siècle) la production artistique. Comme aux Pays-Bas, l'art anglais, que l'on pense à Hogarth, Reynolds ou Gainsborough, fut admirablement représentatif de la vie et du paysage national. Sans doute faut-il ajouter pour être entièrement objectif, que cette merveilleuse transformation faillit être gravement compromise, vers la fin du siècle, au cours de cette longue période de troubles que l'histoire appelle la crise constitutionnelle et qui correspond aux premières années du règne de Georges III, de 1760 à 1783, date du Traité de Versailles qui consacre, avec la défaite anglaise, l'indépendance des États-Unis. Heureusement pour l'Angleterre, dans ces heures difficiles, elle trouva en la personne du second Pitt, le fils de Lord Chatham, l'homme qu'il lui fallait pour redresser la situation, rétablir l'ordre dans les finances, réaffirmer la puissance anglaise et, par cette ténacité étonnante qui était le fond de son caractère, ne jamais s'avouer vaincu même en présence de l'immense Empire français, même aux prises avec le génie de Napoléon.

L'Autriche

Victorieuse des Turcs, puis de la France, la maison d'Autriche aux immenses domaines semblait devoir, dans ce XVIIIe siècle commençant, jouer un rôle non moins important qu'au siècle précédent. Cependant cette puissance n'allait pas sans une extrême fragilité. La monarchie des Habsbourg souffrait, en effet, d'un vice interne: une absence complète d'unité aussi bien territoriale que nationale, même politique. Les multiples États de la couronne d'Autriche n'avaient de commun entre eux que la personne même du souverain. Qu'une crise de succession vînt à s'ouvrir, que cette belle couronne devînt l'objet de la convoitise de plusieurs prétendants, et l'Etat risquait fort de se disloquer et de s'effondrer. Or, ce danger devint une réalité dès l'accession au trône de Charles VI. Tout le problème va donc être pendant 25 ans: Qui régnera à la mort du souverain - les filles de Joseph Ier, ou celles de Charles VI ? Ce problème angoissant va commander toute la politique, la diplomatie, influencer et gâcher jusqu'à un certain point la première moitié du siècle. La Pragmatique Sanction de 1713, qui devait tout résoudre, et à laquelle Charles avait sacrifié de très chers intérêts autrichiens, ne résolut rien. Il eût certainement mieux valu fortifier l'organisation politique et militaire. On est surpris quand on sait que, pour imposer aux signataires de la Pragmatique la fidélité à leurs engagements, il n'y avait pas 80 000 soldats dans toute l'étendue de la monarchie et à peine 300 000 écus dans le Trésor. Il est facile de comprendre la gravité de la crise qui marque le commencement du règne de Marie-Thérèse. On admire le courage de cette grande reine, intelligente, opiniâtre, honnête, vive et gaie, aimant la vie de famille (elle eut 16 enfants), et que les revers ne feront que raidir et grandir. A peine sortie de la guerre de Succession, elle amorce cette réorganisation du royaume qu'elle poursuivra malgré la guerre de Sept-Ans jusqu'en 1780 et léguera à son fils Joseph II, le plus typique des despotes éclairés dont la formule demeurera pendant les dix ans de son règne: « Tout pour le peuple, rien par le peuple. » Ce réaliste à principes précis, souvent étroits, que Frédéric appelait un jour « mon frère le sacristain », tenta dans le grand royaume une triple réforme: sociale, politique, religieuse. « Au nom de la raison et de l'humanité », Joseph affranchit les paysans, proclame, dix ans avant la Révolution française, l'égalité de tous les sujets devant la loi et l'impôt. Il envisage en même temps l'unité de la monarchie et l'autorité absolue du souverain, en même temps qu'il s'efforce de germaniser tous les Slaves, élément discordant de la grande famille allemande. Parallèlement à ces bouleversements sociaux et politiques, il s'attaque au domaine religieux. Sincèrement catholique, il veut la tolérance et mettre l'Eglise dans la dépendance de l'empereur. Il ferme des couvents « inutiles au prochain », s'attire des réclamations sévères du pape Pie VI, mais, persuadé de l'opportunité de son oeuvre, ne cède sur aucun point. Les résistances qui, partout marquèrent ces réformes, firent presque tout échouer. Pourtant Joseph Il avait fait une grande oeuvre et préparé directement la grandeur de l'Autriche de François II, celle qui va s'engager à fond dans la lutte contre la France et la Révolution. Malgré tout, il faut rendre hommage à ses efforts et ne pas sourire devant l'épitaphe qu'il avait demandée : « Ici repose un prince dont les intentions étaient pures, mais qui eut le malheur de voir échouer tous ses projets. »

La Prusse

C'est encore un tout jeune Etat que le royaume de Prusse, petit, pauvre, peu peuplé, mais plein d'ambition et admirablement gouverné. Dans une Allemagne extrêmement morcelée, la Prusse, qui d'est en ouest commande déjà tout un ensemble de petits territoires, aspire à jouer aux dépens des Habsbourg le rôle centralisateur qui unifiera « les Allemagnes » sous un même sceptre. L'ascension de la puissance prussienne est un des faits prédominants de la politique mondiale aux XVIIe et XVIIIe siècles. De l'obscur mariage de Jean-Sigismond au triomphe de Frédéric II à la fin de la guerre de Sept-Ans, chaque souverain apporta sa pierre à l'édifice splendide que chacun voyait dans un avenir proche. Qu'il s'agisse du Grand Electeur Frédéric-Guillaume, de Frédéric III, qui, le premier, a porté le titre de roi, ou de Frédéric-Guillaume Ier, tous ont accru la richesse, ou l'armée, ou le renom du nouveau royaume. Au moment où Louis XIV disparaît, c'est une bien curieuse personnalité qui conduit le destin de la Prusse. Grossier, brutal, d'une originalité qui parfois confine à la folie, Frédéric-Guillaume Ier, que l'histoire devait surnommer le «roi-sergent», déconcertait et tyrannisait sa famille et son entourage. Enfermé dans son «Tabakskollegium», au milieu de grands fumeurs et buveurs, Frédéric Guillaume faisait oublier les très solides qualités de son caractère: amour de l'économie, de l'ordre, de la bonne administration; ce sont les bons côtés qui l'ont emporté et lui ont permis de réaliser ce plan au fond très simple: avoir une bonne armée pour être fort, l'entretenir grâce à des finances prospères, garantir celles-ci par une administration irréprochable. C'est tout le secret de la grandeur de la Prusse, grandeur intérieure et réputation grandissante. Et la perfection avec laquelle le roi-sergent a réalisé son programme explique pourquoi si volontiers l'étranger afflua sur les terres ingrates de la Prusse et du Brandebourg et accepta d'y demeurer. Elle explique surtout la fortune et la grandeur du règne de Frédéric II. Celui-ci réalisa pleinement les voeux formés par son père. Sa jeunesse n'avait pourtant rien eu de très consolant pour le vigilant et extravagant Frédéric-Guillaume. Mais Fritz détestait le tabac, les longs repas, les grands coups de vin, la chasse, il n'était pas avare, il n'avait pas la passion du militaire, il préférait s'amuser avec la jeunesse folle de sa compagnie. De cette situation délicate pour Frédéric est née l'existence infernale que lui infligea le roi-sergent. Et de cette crise terrible Frédéric sortit transformé, le coeur et l'esprit durcis, mais parfaitement soumis à la volonté du roi. Ce ne fut que du jour où il donna pleine satisfaction à son père qu'il put réintégrer le château familial et vivre un peu selon ses goûts. C'est vers cette époque aussi que se développa chez lui ce goût passionné des choses de l'esprit qui, même au milieu des plus dures heures de campagne, lui faisait trouver un moment pour parler littérature, s'entretenir de Corneille et de Racine. La guerre de Succession d'Autriche devait révéler le chef qui se cachait sous cet esprit philosophique et littéraire. Depuis lors, et jusqu'à la fin de son règne, il va jouer un rôle prépondérant dans la politique européenne. Son oeuvre diplomatique, militaire et réformatrice, inspirée de ce « despotisme éclairé » alors à la mode, fut considérable et durable. On comprend le mot de Mirabeau à propos de Frédéric II: « Si la Prusse périt, l'art de gouverner retournera en enfance. » En résumé, il est permis d'affirmer que Frédéric II fut une des rares intelligences par qui la face de l'Europe a été bouleversée de fond en comble.

La Russie

S'il est exact de faire commencer le XVIIIe siècle français à la mort de Louis XIV, ne faut-il pas pour la Russie attendre 1725 ? C'est à cette date que disparaît le fondateur de la Russie moderne, et l'ère réformatrice de Pierre le Grand, qui se termine, ouvre une période de tâtonnements, d'hésitations, de réactions même sanglantes. Les princes se succèdent sans laisser une empreinte remarquable de leur passage. Elisabeth (1741-1762), qui succède à Anne la Sanglante, très populaire, est la plus marquante souveraine de ce premier demi-siècle. Elle laisse continuer lentement la « Transformation », évolution du pays, apparentée avec le despotisme éclairé. Tandis qu'à l'extérieur, la Russie, devenue grande puissance européenne, se trouve mêlée à toutes les grandes affaires du temps, ses armées, alliées aux troupes autrichiennes, jouent un rôle important durant la guerre de Sept-Ans. C'est aussi la période d'influence française. La langue de Boileau devient à Moscou celle de toute la société distinguée. « Il pleut des Français en Russie, écrit un diplomate, comme des insectes dans les pays chauds. » De fait, bien des Français viennent chercher fortune à la cour d'Elisabeth. Peut-être y eut-il de leur influence dans la liquidation de Pierre III, prince allemand qui, en pleine guerre de Sept-Ans, avait trahi ses alliés, en particulier français, et offert ses troupes à Frédéric II. Ce qui est connu, c'est la façon dont Catherine, sa femme, conspira et s'empara du trône. Elle avait alors 33 ans; elle devait régner 34 ans. Remarquablement intelligente, audacieuse et énergique, elle était décidée à reprendre et à mener à terme l'oeuvre de Pierre le Grand. Elle y parvint, et cette Allemande de pure race fut la plus russe de toutes les impératrices. Par ailleurs, élevée à la française, instruite de ses devoirs et de la façon de gouverner jusqu'à l'art parfait de la comédie, elle mérita des philosophes français le nom de « Sémiramis du Nord ». Il est nécessaire de préciser que l'importance et la grandeur de son règne tiennent beaucoup plus à sa politique extérieure qu'à ses réformes gouvernementales et sociales. Fidèle à la pensée de Pierre le Grand, elle décida de pousser la Russie vers l'Europe, d'abattre la muraille turque et la muraille polonaise, tout comme Pierre le Grand avait abattu la muraille suédoise. Elle réussit à se tailler en Pologne une large façade sur l'Europe occidentale. Si la chance lui sourit moins vers Constantinople, où elle rêvait d'un établissement pour son petit-fils, du moins eut-elle la satisfaction d'étendre du Caucase au Dniéper les rives de la mer Noire. Et quand elle mourut, à l'âge de 67 ans d'une attaque d'apoplexie, la puissance et le territoire de l'Empire russe étaient considérablement agrandis, la haute société plus cultivée, le gouvernement plus régulier; mais la masse du peuple russe continuait à vivre dans l'ignorance, la basse dévotion et la servitude.

La Pologne

C'était un bien curieux pays que ce royaume de Pologne, objet des convoitises russes en attendant les convoitises prussiennes et autrichiennes. Pays mal partagé par la nature, sans frontières naturelles, très peuplé pour l'époque (17 millions d'habitants) encore que d'une population des plus hétéroclites tant du point de vue racial que religieux, la Pologne semblait vouée depuis le XVIIe siècle à une anarchie de plus en plus envahissante. Une noblesse avide d'indépendance voulait cet état de choses et ruinait au fur et à mesure l'armée, les finances, le gouvernement véritable. Tiraillé entre le Sénat et la Chambre des Nonces, celui-ci était presque anéanti par le liberum veto (c'était le privilège dont disposait tout noble polonais de s'opposer à une loi; une seule opposition suffisait à annuler toute décision de la Diète). Devant un pareil état de choses, le gouvernement était inexistant. Le plus curieux est encore le remède imaginé pour pallier une semblable anarchie; au cas où la Diète était «déchirée», les nobles pouvaient se grouper en «confédération» et réunir une nouvelle diète où le liberum veto était supprimé. Mais habituellement deux confédérations rivales se constituaient, et c'était la guerre civile. Une semblable situation explique presque tous les malheurs de la Pologne. Les grands règnes passés, les victoires sur les Turcs, la puissance élargie des rives de la Baltique au Danube, rien ne tint devant les manoeuvres russes, prussiennes et autrichiennes. C'était la politique même de la Russie d'exploiter une situation si compromise: « Diviser la Pologne en y entretenant le trouble et les jalousies continuelles », écrivait Pierre le Grand dans son testament. Il est évident que pour les Russes, avoir un morceau de la Pologne, c'était se rapprocher de l'Europe. Quant aux Prussiens, il leur était essentiel d'unir les territoires séparés du Brandebourg et de la Prusse proprement dite. On comprend dès lors l'âpreté de la lutte internationale menée sournoisement en Pologne. On en comprend davantage l'importance pour les pays en cause lorsqu'on se rappelle que, pour ne rien perdre du partage, le tsar négligea le démembrement de l'Empire turc et que, à l'occasion du deuxième et du troisième démembrement, la France de la Révolution échappa à un assaut de toute l'Europe. Ce fut la Prusse qui réussit à entraîner dans son jeu Marie-Thérèse. Le concours de l'Autriche lui était indispensable pour obliger la Russie à céder un « morceau du gâteau » polonais. Frédéric Il manoeuvra donc pour faire accepter aux deux puissances adverses l'idée d'un prélèvement territorial, non sans peine, d'ailleurs, par Marie-Thérèse qui ne voulait à aucun prix être la complice de « deux monstres ». Joseph II, moins scrupuleux et plus ambitieux que sa mère, la décida à s'exécuter « au nom de la Très Sainte Trinité et par la crainte de la décomposition totale de l'Etat Polonais » (1772). La communauté de crime devait rapprocher les larrons et c'est sur les cendres de la Pologne qu'est née cette triple alliance qui, jusqu'à la fin du XIXe siècle, avec des fortunes diverses d'ailleurs, fut pour la France, amie des Polonais, un des dangers les plus sérieux pour sa sécurité.

Coup d'oeil d'ensemble en 1789

Les affaires de Pologne sont le dernier grand événement diplomatique international avant la Révolution française. Cette diminution d'un tiers de son territoire, comme les événements militaires qui l'ont précédée, demandent une mise au point de la carte de l'Europe à cette date. Politiquement parlant, l'Angleterre, la France et l'Autriche sont encore de grandes puissances. Si la France a perdu sa suprématie, elle se console en pensant aux Bourbons qui règnent en Espagne, à Naples, à Parme. Espagne, Pologne, Turquie, Suède, Hollande sont tombées au rang de puissances secondaires ou décadentes alors que sur l'Europe se lèvent deux États nouveaux pleins de croissance et d'espoir, la Prusse et la Russie. Du point de vue territorial, la France atteint, la Savoie et Nice exceptées, ses frontières actuelles. L'Angleterre et l'Écosse ont resserré leurs liens dans le royaume de Grande-Bretagne (1707). L'Autriche a sans doute perdu la Silésie, mais elle a gagné la Hongrie, les Pays-Bas, le Milanais, la Galicie, la Bukovine. Le plus grand profit est pour la Prusse qui double son territoire. La Russie remplace la Pologne et la Suède sur les bords de la Baltique. Mais des changements sociaux plus profonds, plus importants que les remaniements territoriaux, s'annoncent qui menacent la structure des États. En vain, le despotisme éclairé essaie d'y pallier. La vague de fond, que laissent deviner les idées philosophiques françaises, la crise financière, les mots prestigieux de liberté, tolérance, droit naturel, souveraineté du peuple, s'enfle chaque jour; la société court à la Révolution et la profonde crise française va marquer la naissance d'une Europe nouvelle.

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Bibliographie

E-Th. Rimli, coll. Histoire universelle illustrée Editions Stauffacher S.A

 
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