La
France
Lorsqu'au matin du 1er septembre 1715, le
duc de
Bouillon, grand chambellan,
s'avança sur le balcon qui domine la
cour de marbre et cria à la foule
des courtisans de Versailles,
groupés en silence, ces simples
paroles : « Le
roi Louis XIV est mort ! »
puis, un instant après : «
Vive le roi
Louis XV ! », personne ne
doutait qu'une grande époque était
terminée, une grande époque pour la
France, une grande époque pour le
monde. 1715,
grand tournant de l'histoire, c'est
le début retardé d'un XVIIIe siècle
qui commencera à se terminer dès
1789 dans la grande désagrégation
révolutionnaire. Sans doute les
couronnes d'Angleterre, d'Autriche,
de Prusse, de Russie ignoreront
cette vague républicaine, mais les
idées n'ont pas de frontières, les
coalitions vainquent les peuples
sans se douter de la victoire des
idées des peuples vaincus.
Personne ne pouvait songer, en 1715, que l'aube si
prometteuse du nouveau règne
marquait déjà un recul pour la
France et préparait la prépondérance
anglaise qui reléguerait le royaume
de
Louis XlV
en seconde place. Le règne de
Louis XV
a duré près de 60 ans (1715-1774).
Il marque dès le début la décadence
de la royauté absolue. Ayant promis
au Parlement de Paris de lui rendre
le droit de
remontrances que le roi
défunt semblait avoir oublié,
Philippe
d'Orléans obtient
l'éloignement de cet exécuteur
testamentaire gênant, le
duc du Maine,
fils légitimé du roi et de
Mme de
Montespan. Il fait casser le
testament de Louis XIV, il prend la
Régence et en même temps le
contre-pied de tout ce qui, dans le
royaume, pouvait rappeler
l'absolutisme monarchique. Le
gouvernement est donné à la haute
noblesse et, comme elle est
gourmande et nombreuse, on multiplie
les postes et les conseils; on
écarte les jésuites, les jansénistes
persécutés relèvent la tête;
Fénelon,
relégué à Cambrai où il mourait le 7
janvier 1715, devient l'homme du
jour; le gouvernement réimprime en
1717, à ses frais, son «
Télémaque »; les salons rouvrent
et les moeurs s'affranchissent des
vieilles contraintes. On respirait
enfin un air de liberté, de plaisir,
de folie aussi. On le vit bien lors
de la fameuse aventure de Layv. Il
fallait essayer de combler les
dettes fabuleuses du règne défunt.
Et ce fut la jonglerie des millions,
la création de la
Banque royale,
de la
Compagnie des Indes, le
chantage sur les splendeurs
imaginaires de la Louisiane, la
montée des actions, la spéculation,
la fièvre de la rue Quincampoix,
puis le doute, l'hésitation, la ruée
vers le recouvrement, les batailles
dans la rue, les fortunes faites et
défaites en un instant, puis la
ruine, la fermeture, la fuite de
Law. Quatre ans de vie anormale qui
aboutissaient à un échec tout comme
la « polysynodie », ce gouvernement
de haute noblesse, tout comme la
plupart des essais de conciliation
de Philippe d'Orléans, lequel
d'ailleurs disparaît brusquement
d'une attaque d'apoplexie dès 1723.
La France désire plus de calme,
d'autorité. Louis XV prend le
pouvoir et le partage avec le
cardinal
Fleury, vieillard de 73 ans
qui mourra ministre nonagénaire,
prouvant ainsi qu'exceptionnellement
un vieillard peut, en dépit des
intrigues et de l'âge, empêcher une
grande nation de déchoir et même lui
conserver son lustre et sa
réputation. Prudent et pacifique, il
pratiqua une politique d'économies à
l'intérieur, de paix au dehors,
marchant la main dans la main avec
son collègue anglais Walpole. En
bref, le ministère Fleury fut un
très beau début, préface d'un grand
règne. Louis XV était l'idole de son
peuple. Il fut appelé le «
bien-aimé ». Et lorsque
vaillamment, sur le champ de
bataille de
Fontenoy, il eut payé de sa
personne, on ne put espérer plus
glorieux débuts. La déception suivit
de près. Faut-il accuser les belles
favorites et leur influence sur le
caractère du « bien-aimé » ou le
fond de sensualité et de dureté de
son caractère, ou encore le fond
indolent du caractère royal, la vie
de plaisir de Versailles,
l'opposition de la famille royale ?
Tout sans doute contribua à détacher
le roi de la nation. Et comme,
depuis la mort de Fleury, il n'y eut
plus de premier ministre et que le
roi n'en faisait pas fonction, le
gouvernement se trouva dès lors sans
direction. Ceci en dépit de quelques
vaillants efforts: Machault d'Arnouville
essaie de rétablir une situation
financière toujours plus aggravée et
vient se briser contre l'égoïsme
intransigeant des privilégiés. Le
duc de
Choiseul, appuyé par
Mme de
Pompadour, les
philosophes, les artistes, arrive au
pouvoir au plus fort des
bouleversements internationaux du
siècle. Ses efforts dans le domaine
économique, dans la diplomatie ou
l'armée n'empêchèrent pas l'opinion
publique de se dresser toujours plus
contre le gouvernement. Ni non plus
les efforts du Triumvirat, et, en
particulier, cette réforme des
parlements, oeuvre de
Maupeou,
oeuvre indispensable quand on sait
le péril où les prétentions des
magistrats avaient placé la
puissance royale. Tout échoua
d'ailleurs, et ce long règne si bien
commencé se termina dans une
atmosphère trouble. Dès 1770
d'ailleurs, des rumeurs
inquiétantes, des grondements de
révolte avaient agité Paris et la
province. Quand le roi mourut on
n'osa même pas faire passer son
cercueil dans Paris pour le conduire
à Saint-Denis. Il meurt en 1774; 15
ans plus tard, la
Révolution
éclate.
Et encore faut-il ajouter que cet aboutissement fut retardé
par les augures favorables qui
marquèrent les premiers mois du
règne nouveau.
Louis XVI
avait 20 ans. Assez peu au courant
de la situation, on comprend la
portée du cri qui lui échappa,
dit-on, et à la jolie
Marie-Antoinette, fille
de
Marie-Thérèse, âgée seulement
de 19 ans, lorsqu'on leur apprit
leur accession au trône: «
Mon Dieu !
gardez-nous ! Protégez-nous ! nous
régnons trop jeunes ! ». Avec
maladresse et faiblesse de
caractère, en dépit d'une honnêteté
foncière et d'un désir réel du bien
public, le nouveau souverain guide
péniblement ce grand navire de
l'Etat qui prend eau de toutes
parts. Quelques hommes essaieront,
de concert avec lui, de sauver la
monarchie. Remarquable fut le
travail de
Turgot; les modestes
réformes qu'il réalisa annonçaient
de vastes réalisations qui
épouvantèrent l'opinion et
provoquèrent sa chute. Le banquier
genevois
Necker, à la popularité
toujours grandissante, recourut aux
dernières mesures et aux derniers
emprunts qui marquèrent l'incapacité
du gouvernement à se décider aux
réformes indispensables; faute de
consentir à celles-ci, la royauté
précipita la crise qui, des États
généraux de 1789, conduira
directement à la Révolution.
L'Angleterre
Or, tandis que la France, tant par la désuétude de ses
institutions que par la crise
politique et financière,
s'acheminait en pente rapide vers
les bouleversements sociaux,
l'Angleterre de son côté,
conservatrice et parlementaire,
traversait intacte l'évolution
sociale et conquérait la suprématie
maritime et commerciale, condition
de cette suprématie coloniale
qu'elle allait prendre sur la
France. Trois faits capitaux ont
marqué l'ascension de la puissance
anglaise - l'instauration du régime
parlementaire ainsi appelé parce que
le gouvernement y dépend du
parlement, c'est-à-dire des
représentants du pays. Il est
curieux de noter que le rôle
prépondérant du parlement n'était
pas désiré par la nation et qu'il ne
fut toléré, puis accepté, qu'à cause
de la présence d'étrangers sur le
trône. Ce fut en particulier le cas
sous les deux premiers princes de
Hanovre appelés pour remplacer les
Stuarts
dans la direction du royaume.
Désormais le ministère fut sous la
dépendance du parlement, donc, en
fait, du corps électoral, d'ailleurs
fort restreint, qui en désignait les
membres. Avec l'instauration de ce
nouveau mode de gouvernement,
beaucoup plus conforme aux tendances
du peuple anglais que la monarchie
absolue, il faut signaler comme
agent profond d'évolution sociale
l'apparition du
machinisme,
la «
révolution
industrielle », et sa
conséquence immédiate la naissance
du monde ouvrier. Mais il est
incontestable que sans la victoire
anglaise sur mer et aux colonies,
l'Angleterre du XVIIIe siècle ne
serait jamais devenue cette
puissance mondiale avec laquelle
désormais toute autre nation, au
XIXe siècle, sera obligée de
compter. Sans doute le régime
parlementaire eût-il nécessité
normalement des mises au point avant
de fonctionner régulièrement. Or,
dès le milieu du siècle les destins
de l'Angleterre, qui vient de
connaître le gouvernement
remarquable d'un whig,
Robert Walpole,
semblent se fixer. La crise de
scepticisme et d'immoralité
grossière correspondant en France à
la période de la Régence, se résout
favorablement. Deux hommes, deux
animateurs contribuèrent à réveiller
la conscience et l'énergie du peuple
anglais. Le réveil religieux fut
l'oeuvre de
Wesley;
le réveil patriotique celle de
Pitt.
Wesley fonda sans doute cette secte
évangélique qui groupe plusieurs
millions d'adhérents, mais son zèle
religieux influença toutes les
Églises protestantes; il est même à
l'origine de ce mouvement
philanthropique qui jusqu'à nos
jours caractérise la charité
anglaise. Quant à Pitt, il devint
très vite l'homme politique le plus
populaire de l'Angleterre.
L'honnêteté rigide, l'amour
fanatique de son pays, l'énergie et
l'orgueil furent les traits
essentiels de l'homme. Aucun autre
n'a jamais rendu à l'Angleterre
d'aussi appréciables services que
ceux rendus par William Pitt en tant
que ministre des Affaires étrangères
et chef du Cabinet au début de la
guerre de
Sept-Ans. Lorsqu'il l'éleva à
la pairie sous le nom de Lord
Chatham, et qu'il le créa vicomte,
Georges III payait à peine la dette
de l'Angleterre. Son ministère dura
quatre ans à peine, mais lorsqu'il
démissionna, les Anglais avaient
battu les Français sur toutes les
mers; ils leur avaient enlevé le
Canada et l'Inde; ils avaient enfin
conquis cette suprématie maritime et
coloniale depuis si longtemps rêvée.
L'apparition du machinisme et de la classe ouvrière ne fut
qu'un des aspects, essentiel
d'ailleurs, des nombreuses
transformations sociales qui
marquent l'évolution anglaise. Il
faudrait parler de l'apparition de
la grande propriété et du rôle
politique et social de ces nouveaux
riches, les «
gentlemen farmers ». Il
faudrait signaler aussi cette autre
poussée de l'Angleterre méthodiste,
mercantile et industrielle, poussée
d'où naquit l'art. A partir de 1700,
les progrès de la fortune et du
bien-être dans la société, aussi
bien que la prodigieuse fortune
politique, stimulèrent (comme dans
la Hollande du XVIIe siècle) la
production artistique. Comme aux
Pays-Bas, l'art anglais, que l'on
pense à Hogarth, Reynolds ou
Gainsborough, fut admirablement
représentatif de la vie et du
paysage national. Sans doute faut-il
ajouter pour être entièrement
objectif, que cette merveilleuse
transformation faillit être
gravement compromise, vers la fin du
siècle, au cours de cette longue
période de troubles que l'histoire
appelle la crise constitutionnelle
et qui correspond aux premières
années du règne de Georges III, de
1760 à 1783, date du
Traité de
Versailles qui consacre, avec
la défaite anglaise, l'indépendance
des États-Unis. Heureusement
pour l'Angleterre, dans ces heures
difficiles, elle trouva en la
personne du second Pitt, le fils de
Lord Chatham, l'homme qu'il lui
fallait pour redresser la situation,
rétablir l'ordre dans les finances,
réaffirmer la puissance anglaise et,
par cette ténacité étonnante qui
était le fond de son caractère, ne
jamais s'avouer vaincu même en
présence de l'immense Empire
français, même aux prises avec le
génie de
Napoléon.
L'Autriche
Victorieuse des Turcs, puis de la France, la maison
d'Autriche aux immenses domaines
semblait devoir, dans ce XVIIIe
siècle commençant, jouer un rôle non
moins important qu'au siècle
précédent. Cependant cette puissance
n'allait pas sans une extrême
fragilité. La monarchie des
Habsbourg
souffrait, en effet, d'un vice
interne: une absence complète d'unité
aussi bien territoriale que
nationale, même politique. Les
multiples États de la couronne
d'Autriche n'avaient de commun entre
eux que la personne même du
souverain. Qu'une crise de
succession vînt à s'ouvrir, que
cette belle couronne devînt l'objet
de la convoitise de plusieurs
prétendants, et l'Etat risquait fort
de se disloquer et de s'effondrer.
Or, ce danger devint une réalité dès
l'accession au trône de
Charles VI.
Tout le problème va donc être
pendant 25 ans: Qui régnera à la
mort du souverain - les filles de
Joseph Ier, ou celles de Charles VI
? Ce problème angoissant va
commander toute la politique, la
diplomatie, influencer et gâcher
jusqu'à un certain point la première
moitié du siècle. La
Pragmatique
Sanction de 1713, qui devait
tout résoudre, et à laquelle Charles
avait sacrifié de très chers
intérêts autrichiens, ne résolut
rien. Il eût certainement mieux valu
fortifier l'organisation politique
et militaire. On est surpris quand
on sait que, pour imposer aux
signataires de la Pragmatique la
fidélité à leurs engagements, il n'y
avait pas 80 000 soldats dans toute
l'étendue de la monarchie et à peine
300 000 écus dans le Trésor. Il est
facile de comprendre la gravité de
la crise qui marque le commencement
du règne de
Marie-Thérèse.
On admire le courage de cette grande
reine, intelligente, opiniâtre,
honnête, vive et gaie, aimant la vie
de famille (elle eut 16 enfants), et
que les revers ne feront que raidir
et grandir. A peine sortie de la
guerre de
Succession, elle amorce cette
réorganisation du royaume qu'elle
poursuivra malgré la
guerre de
Sept-Ans jusqu'en 1780 et
léguera à son fils
Joseph II,
le plus typique des despotes
éclairés dont la formule demeurera
pendant les dix ans de son règne: «
Tout pour le
peuple, rien par le peuple. »
Ce réaliste à principes précis,
souvent étroits, que Frédéric
appelait un jour «
mon frère le
sacristain », tenta dans le
grand royaume une triple réforme:
sociale, politique, religieuse. «
Au nom de la
raison et de l'humanité »,
Joseph affranchit les paysans,
proclame, dix ans avant la
Révolution
française, l'égalité de
tous les sujets devant la loi et
l'impôt. Il envisage en même temps
l'unité de la monarchie et
l'autorité absolue du souverain, en
même temps qu'il s'efforce de
germaniser tous les Slaves, élément
discordant de la grande famille
allemande. Parallèlement à ces
bouleversements sociaux et
politiques, il s'attaque au domaine
religieux. Sincèrement catholique,
il veut la tolérance et mettre
l'Eglise dans la dépendance de
l'empereur. Il ferme des couvents «
inutiles au prochain »,
s'attire des réclamations sévères du
pape Pie VI,
mais, persuadé de l'opportunité de
son oeuvre, ne cède sur aucun point.
Les résistances qui, partout
marquèrent ces réformes, firent
presque tout échouer. Pourtant
Joseph Il avait fait une grande
oeuvre et préparé directement la
grandeur de l'Autriche de
François II,
celle qui va s'engager à fond dans
la lutte contre la France et la
Révolution. Malgré tout, il faut
rendre hommage à ses efforts et ne
pas sourire devant l'épitaphe qu'il
avait demandée : «
Ici repose un
prince dont les intentions étaient
pures, mais qui eut le malheur de
voir échouer tous ses projets.
»
La Prusse
C'est encore un tout jeune Etat que le royaume de Prusse,
petit, pauvre, peu peuplé, mais
plein d'ambition et admirablement
gouverné. Dans une Allemagne
extrêmement morcelée, la Prusse, qui
d'est en ouest commande déjà tout un
ensemble de petits territoires,
aspire à jouer aux dépens des
Habsbourg le rôle centralisateur qui
unifiera « les Allemagnes » sous un
même sceptre. L'ascension de la
puissance prussienne est un des
faits prédominants de la politique
mondiale aux XVIIe et XVIIIe
siècles. De l'obscur mariage de
Jean-Sigismond
au triomphe de
Frédéric II
à la fin de la guerre de Sept-Ans,
chaque souverain apporta sa pierre à
l'édifice splendide que chacun
voyait dans un avenir proche. Qu'il
s'agisse du Grand Electeur
Frédéric-Guillaume, de
Frédéric III,
qui, le premier, a porté le titre de
roi, ou de
Frédéric-Guillaume Ier,
tous ont accru la richesse, ou
l'armée, ou le renom du nouveau
royaume. Au moment où
Louis XIV
disparaît, c'est une bien curieuse
personnalité qui conduit le destin
de la Prusse. Grossier, brutal,
d'une originalité qui parfois
confine à la folie,
Frédéric-Guillaume Ier, que
l'histoire devait surnommer le «roi-sergent»,
déconcertait et tyrannisait sa
famille et son entourage. Enfermé
dans son «Tabakskollegium», au
milieu de grands fumeurs et buveurs,
Frédéric Guillaume faisait oublier
les très solides qualités de son
caractère: amour de l'économie, de
l'ordre, de la bonne administration;
ce sont les bons côtés qui l'ont
emporté et lui ont permis de
réaliser ce plan au fond très
simple: avoir une bonne armée pour
être fort, l'entretenir grâce à des
finances prospères, garantir
celles-ci par une administration
irréprochable. C'est tout le secret
de la grandeur de la Prusse,
grandeur intérieure et réputation
grandissante. Et la perfection avec
laquelle le roi-sergent a réalisé
son programme explique pourquoi si
volontiers l'étranger afflua sur les
terres ingrates de la Prusse et du
Brandebourg et accepta d'y demeurer.
Elle explique surtout la fortune et
la grandeur du règne de Frédéric II.
Celui-ci réalisa pleinement les
voeux formés par son père. Sa
jeunesse n'avait pourtant rien eu de
très consolant pour le vigilant et
extravagant Frédéric-Guillaume. Mais
Fritz détestait le tabac, les longs
repas, les grands coups de vin, la
chasse, il n'était pas avare, il
n'avait pas la passion du militaire,
il préférait s'amuser avec la
jeunesse folle de sa compagnie. De
cette situation délicate pour
Frédéric est née l'existence
infernale que lui infligea le
roi-sergent. Et de cette crise
terrible Frédéric sortit transformé,
le coeur et l'esprit durcis, mais
parfaitement soumis à la volonté du
roi. Ce ne fut que du jour où il
donna pleine satisfaction à son père
qu'il put réintégrer le château
familial et vivre un peu selon ses
goûts. C'est vers cette époque aussi
que se développa chez lui ce goût
passionné des choses de l'esprit
qui, même au milieu des plus dures
heures de campagne, lui faisait
trouver un moment pour parler
littérature, s'entretenir de
Corneille et de Racine. La guerre de
Succession d'Autriche devait révéler
le chef qui se cachait sous cet
esprit philosophique et littéraire.
Depuis lors, et jusqu'à la fin de
son règne, il va jouer un rôle
prépondérant dans la politique
européenne. Son oeuvre diplomatique,
militaire et réformatrice, inspirée
de ce « despotisme éclairé » alors à
la mode, fut considérable et
durable. On comprend le mot de
Mirabeau à propos de Frédéric II: «
Si la Prusse
périt, l'art de gouverner retournera
en enfance. » En résumé, il
est permis d'affirmer que Frédéric
II fut une des rares intelligences
par qui la face de l'Europe a été
bouleversée de fond en comble.
La Russie
S'il est exact de faire commencer le XVIIIe siècle français à
la mort de Louis XIV, ne faut-il pas
pour la Russie attendre 1725 ? C'est
à cette date que disparaît le
fondateur de la Russie moderne, et
l'ère réformatrice de
Pierre le
Grand, qui se termine,
ouvre une période de tâtonnements,
d'hésitations, de réactions même
sanglantes. Les princes se succèdent
sans laisser une empreinte
remarquable de leur passage.
Elisabeth
(1741-1762), qui succède à
Anne la
Sanglante,
très populaire, est la plus
marquante souveraine de ce premier
demi-siècle. Elle laisse continuer
lentement la «
Transformation », évolution
du pays, apparentée avec le
despotisme éclairé. Tandis qu'à
l'extérieur, la Russie, devenue
grande puissance européenne, se
trouve mêlée à toutes les grandes
affaires du temps, ses armées,
alliées aux troupes autrichiennes,
jouent un rôle important durant la
guerre de Sept-Ans. C'est aussi la
période d'influence française. La
langue de Boileau devient à Moscou
celle de toute la société
distinguée. «
Il pleut des Français en Russie,
écrit un diplomate, comme des
insectes dans les pays chauds.
» De fait, bien des Français
viennent chercher fortune à la cour
d'Elisabeth. Peut-être y eut-il de
leur influence dans la liquidation
de Pierre III,
prince allemand qui, en pleine
guerre de Sept-Ans, avait trahi ses
alliés, en particulier français, et
offert ses troupes à Frédéric II. Ce
qui est connu, c'est la façon dont
Catherine,
sa femme, conspira et s'empara du
trône. Elle avait alors 33 ans; elle
devait régner 34 ans.
Remarquablement intelligente,
audacieuse et énergique, elle était
décidée à reprendre et à mener à
terme l'oeuvre de Pierre le Grand.
Elle y parvint, et cette Allemande
de pure race fut la plus russe de
toutes les impératrices. Par
ailleurs, élevée à la française,
instruite de ses devoirs et de la
façon de gouverner jusqu'à l'art
parfait de la comédie, elle mérita
des philosophes français le nom de «
Sémiramis du Nord ». Il est
nécessaire de préciser que
l'importance et la grandeur de son
règne tiennent beaucoup plus à sa
politique extérieure qu'à ses
réformes gouvernementales et
sociales. Fidèle à la pensée de
Pierre le Grand, elle décida de
pousser la Russie vers l'Europe,
d'abattre la muraille turque et la
muraille polonaise, tout comme
Pierre le Grand avait abattu la
muraille suédoise. Elle réussit à se
tailler en Pologne une large façade
sur l'Europe occidentale. Si la
chance lui sourit moins vers
Constantinople, où elle rêvait d'un
établissement pour son petit-fils,
du moins eut-elle la satisfaction
d'étendre du Caucase au Dniéper les
rives de la mer Noire. Et quand elle
mourut, à l'âge de 67 ans d'une
attaque d'apoplexie, la puissance et
le territoire de l'Empire russe
étaient considérablement agrandis,
la haute société plus cultivée, le
gouvernement plus régulier; mais la
masse du peuple russe continuait à
vivre dans l'ignorance, la basse
dévotion et la servitude.
La Pologne
C'était un bien curieux pays que ce royaume de Pologne, objet
des convoitises russes en attendant
les convoitises prussiennes et
autrichiennes. Pays mal partagé par
la nature, sans frontières
naturelles, très peuplé pour
l'époque (17 millions d'habitants)
encore que d'une population des plus
hétéroclites tant du point de vue
racial que religieux, la Pologne
semblait vouée depuis le XVIIe
siècle à une
anarchie de plus en plus
envahissante. Une noblesse avide
d'indépendance voulait cet état de
choses et ruinait au fur et à mesure
l'armée, les finances, le
gouvernement véritable. Tiraillé
entre le Sénat et la Chambre des
Nonces, celui-ci était presque
anéanti par le liberum veto
(c'était le privilège dont disposait
tout noble polonais de s'opposer à
une loi; une seule opposition
suffisait à annuler toute décision
de la Diète). Devant un pareil état
de choses, le gouvernement était
inexistant. Le plus curieux est
encore le remède imaginé pour
pallier une semblable anarchie; au
cas où la Diète était «déchirée»,
les nobles pouvaient se grouper en
«confédération» et réunir une
nouvelle diète où le liberum veto
était supprimé. Mais habituellement
deux confédérations rivales se
constituaient, et c'était la guerre
civile. Une semblable situation
explique presque tous les malheurs
de la Pologne. Les grands règnes
passés, les victoires sur les Turcs,
la puissance élargie des rives de la
Baltique au Danube, rien ne tint
devant les manoeuvres russes,
prussiennes et autrichiennes.
C'était la politique même de la
Russie d'exploiter une situation si
compromise: «
Diviser la Pologne en y entretenant
le trouble et les jalousies
continuelles », écrivait
Pierre le
Grand dans son testament.
Il est évident que pour les Russes,
avoir un morceau de la Pologne,
c'était se rapprocher de l'Europe.
Quant aux Prussiens, il leur était
essentiel d'unir les territoires
séparés du Brandebourg et de la
Prusse proprement dite. On comprend
dès lors l'âpreté de la lutte
internationale menée sournoisement
en Pologne. On en comprend davantage
l'importance pour les pays en cause
lorsqu'on se rappelle que, pour ne
rien perdre du partage, le tsar
négligea le démembrement de l'Empire
turc et que, à l'occasion du
deuxième et du troisième
démembrement, la France de la
Révolution échappa à un assaut de
toute l'Europe. Ce fut la Prusse qui
réussit à entraîner dans son jeu
Marie-Thérèse. Le concours de
l'Autriche lui était indispensable
pour obliger la Russie à céder un «
morceau du gâteau » polonais.
Frédéric Il manoeuvra donc pour
faire accepter aux deux puissances
adverses l'idée d'un prélèvement
territorial, non sans peine,
d'ailleurs, par Marie-Thérèse qui ne
voulait à aucun prix être la
complice de « deux monstres ».
Joseph II, moins scrupuleux et plus
ambitieux que sa mère, la décida à
s'exécuter «
au nom de la Très Sainte Trinité et
par la crainte de la décomposition
totale de l'Etat Polonais »
(1772). La communauté de crime
devait rapprocher les larrons et
c'est sur les cendres de la Pologne
qu'est née cette triple alliance
qui, jusqu'à la fin du XIXe siècle,
avec des fortunes diverses
d'ailleurs, fut pour la France, amie
des Polonais, un des dangers les
plus sérieux pour sa sécurité.
Coup d'oeil d'ensemble en 1789
Les affaires de Pologne sont le dernier grand événement
diplomatique international avant la
Révolution française. Cette
diminution d'un tiers de son
territoire, comme les événements
militaires qui l'ont précédée,
demandent une mise au point de la
carte de l'Europe à cette date.
Politiquement parlant, l'Angleterre,
la France et l'Autriche sont encore
de grandes puissances. Si la France
a perdu sa suprématie, elle se
console en pensant aux Bourbons qui
règnent en Espagne, à Naples, à
Parme. Espagne, Pologne, Turquie,
Suède, Hollande sont tombées au rang
de puissances secondaires ou
décadentes alors que sur l'Europe se
lèvent deux États nouveaux pleins de
croissance et d'espoir, la Prusse et
la Russie. Du point de vue
territorial, la France atteint, la
Savoie et Nice exceptées, ses
frontières actuelles. L'Angleterre
et l'Écosse ont resserré leurs liens
dans le
royaume de Grande-Bretagne
(1707). L'Autriche a sans doute
perdu la Silésie, mais elle a gagné
la Hongrie, les Pays-Bas, le
Milanais, la Galicie, la Bukovine.
Le plus grand profit est pour la
Prusse qui double son territoire. La
Russie remplace la Pologne et la
Suède sur les bords de la Baltique.
Mais des changements sociaux plus
profonds, plus importants que les
remaniements territoriaux,
s'annoncent qui menacent la
structure des États. En vain, le
despotisme éclairé essaie d'y
pallier. La vague de fond, que
laissent deviner les idées
philosophiques françaises, la crise
financière, les mots prestigieux de
liberté, tolérance, droit naturel,
souveraineté du peuple, s'enfle
chaque jour; la société court à la
Révolution et la profonde crise
française va marquer la naissance
d'une Europe nouvelle.